L’écart des missiles – Charles Stross

Disco volante

missile_gap_strossJ’ai déjà parlé, sur ce blog (dans la critique de A colder war), du projet Exoglyphes, qui s’est donné pour mission (pour ne pas dire sacerdoce) de traduire les « causes perdues » de la SFFF, les textes qui, bien que de grande valeur, n’intéressent pas les éditeurs (ou ne sont pas jugés potentiellement rentables, difficilement traduisibles, etc). Et en 2020, les membres d’Exoglyphes ont pour ambition d’en ajouter une belle à leur tableau de chasse, déjà bien fourni, à savoir le formidable Ribofunk de Paul Di Filippo, dont je n’ai jamais compris pourquoi il n’avait pas bénéficié d’une VF, tant c’est un recueil fondamental dans les domaines du Biopunk et plus généralement du Postcyberpunk. Si je vous reparle de tout cela aujourd’hui, c’est qu’Exoglyphes met à disposition gratuitement et en français la version électronique d’une novella de Charles Stross, appelée Missile Gap en VO et L’écart des missiles en VF, que vous pourrez récupérer ici.

Ce court roman réunit plusieurs motifs récurrents chez Stross : le sense of wonder spatio-temporel, les barbouzes (y compris, parfois, de l’occulte) et la Guerre Froide revue selon le prisme de la SFFF. Il aborde un nombre considérable de thèmes science-fictifs, dans une perspective semblant mêler Robert Charles Wilson et Arthur C. Clarke (pour ce dernier, on pense à un texte précis, même si je ne peux vous en parler sans divulgâcher la fin). Et émerveillement, il y a : rien que le contexte / le postulat de départ sont époustouflants, sans parler de certains éléments du reste du texte (dont la fin) !

Bienvenue sur la Terre Plate

L’intrigue se déroule en 1979. Le 2 octobre 1962, la Terre a subi un changement radical : sa surface (au sens géologique), continents et océans, semble avoir été pelée comme la peau d’un fruit depuis le globe où elle se trouvait et avoir été « étalée » sur un disque artificiel aux dimensions colossales (375 millions de kilomètres de rayon) et à la masse qui ne l’est pas moins (50 000 fois celle du Soleil !). Si les deux faces du dispositif sont habitables, cela représente l’équivalent de milliards de Terres… ou de 100 millions de Sphères de Dyson. La masse de cette structure est telle qu’elle aurait dû s’effondrer sur elle-même pour se transformer en Trou Noir depuis belle lurette, mais une force inconnue l’empêche de le faire. La gravité de surface est de 1G, mais la structure en forme de disque fait que par contre, la vitesse de libération est devenue si élevée que plus aucune fusée ne peut atteindre l’orbite.

On découvre rapidement qu’au-delà des limites des océans et continents d’origine terrestre, il y en a d’autres, ce qui fait que vous pouvez aller coloniser ou explorer en avion (nucléaire) de nouvelles terres qui sont à… 470 000 Km de chez vous, ou faire six mois de bateau (on a mis en place des points de ravitaillement) pour vous rendre à destination. Un peu comme si vous aviez des distances interplanétaires à la surface d’une « planète » ou que malgré votre technologie du XXe siècle, on vous ramenait à l’époque où aller en Amérique ou en Australie était une aventure et pas quelques banales heures d’avion.

Le Déplacement (avec un grand « D ») a aussi eu pour conséquence de « dilater » certaines distances, ce qui a rendu les missiles intercontinentaux ou les bombardiers stratégiques inefficaces (d’où le titre du texte, au passage). Et heureusement vu qu’avant ça, Cuba avait connu un temps BEAUCOUP plus chaud, si vous voyez ce que je veux dire. Mais bien sûr, l’être humain étant ce qu’il était, il s’est mis à construire tout un tas d’engins à propulsion atomique, des choses qui, dans notre propre Histoire, sont restées à l’état de projet ou de prototype mais qui ont ici une existence tout à fait tangible, comme le SLAM par exemple (les anglophones parmi vous peuvent aussi jeter un coup d’œil avec intérêt à l’excellente chaine Youtube de Curious Droid, qui en a parlé lui aussi).

Enfin, l’être humain s’est aperçu que comme si tout le reste ne suffisait pas, le disque ne se trouvait plus dans la Voie Lactée, et que l’observation de celle-ci démontrait sans conteste que beaucoup de temps s’était écoulé en un clin d’œil depuis 1962, et que notre galaxie avait subi quelques « petits » changements. Et je ne vous parle même pas du fait que dans le ciel, on aperçoit d’autres disques, ou que certains des nouveaux continents ou océans sont peuplés… et pas par des humains !

Inutile de vous dire, je pense, à quel point j’ai été impressionné par l’audace et l’ambition de ce contexte et de sa création, moi qui, sans tout à fait renier la SF qui a pour but de nous parler de nous, ici et maintenant, lui préférera toujours celle de l’émerveillement et de la démesure.

Intrigue, personnages

Trois personnages vont nous servir à découvrir peu à peu ce contexte, son histoire, et ses coulisses : il y a Gregor, membre de la communauté du Renseignement (un classique chez Stross) côté américain, chargé d’identifier et de contenir les menaces technologiques; Maddy, une jeune canadienne qui, avec son mari, part s’installer sur un des nouveaux continents; et enfin, excusez du peu, le camarade Youri Gagarine en personne, qui, de cosmonaute au chômage (rappelez-vous que les fusées ne peuvent plus aller nulle part à cause de la vitesse de libération colossale du disque), se mue en capitaine d’Ekranoplan nucléaire (là aussi, Curious Droid a fait une fascinante vidéo sur le sujet) chargé d’explorer / revendiquer au nom de l’URSS les nouvelles terres. Notez aussi qu’il y a des noms connus, réels ou fictifs, chez les personnages secondaires, comme Carl Sagan par exemple. J’ai été très amusé par un de ces noms de personnages, y voyant un clin d’œil de Stross aux Geeks dans son genre, jusqu’à ce que je lise la fin et que je comprenne à quel point ce choix était bien plus porteur de sens que je ne l’avais cru jusque là : chapeau Charles !

Peu à peu, les péripéties des trois protagonistes dévoilent les coulisses de certains points du worldbuilding, jusqu’à montrer une horrible, indicible vérité (et c’est à ce moment là que j’ai pensé à Clarke, au passage). Comme souvent chez Stross (que je trouve fréquemment plus pertinent dans la forme courte que la longue), cette fin est aussi vertigineuse que réussie.

Analyse et ressenti

Tout d’abord, remarquons que Stross combine, rien que dans sa phase de worldbuilding, les tropes des BDO (Big Dumb Objects), des mégastructures, de l’astro-ingénierie (hum, type III, ahem), et peut-être surtout du Piège Cosmique dont je vous parlais dans la critique de Walking to Aldebaran d’Adrian Tchaikovsky (un ouvrage qui sortira d’ailleurs en 2021 en français dans la collection Une heure-lumière). Une des directives de Gagarine dans sa mission de, hum, cinq ans, qui doit le mener, ahem, « au mépris du danger là où aucun soviétique ne s’est jamais rendu » (coucou Star Trek !), est d’ailleurs de comprendre qui a construit ce monde piège, pourquoi, comment, et que vient faire l’Humanité là-dedans ou ce que l’on attend d’elle.

Vu que j’ai évoqué Carl Sagan, vous vous doutez bien qu’une partie de la suite tourne autour du Premier Contact (en bateau et ekranoplan !), même si ce n’est pas du tout de la façon que vous imaginez et qu’à vrai dire, ça relève d’une thématique connexe (hum, Guide des genres et sous-genres de l’imaginaire, ahem). L’utilisation du contexte de Guerre Froide n’est d’ailleurs pas innocente du tout. Difficile d’en dire plus sans en dire trop, mais c’est clairement brillant. La chronologie des révélations est d’ailleurs très bien maîtrisée.

L’auteur en profite aussi, évidemment, pour dénoncer nos travers bien terrestres via ses communistes et réactionnaires tout ce qu’il y a d’humains, notamment l’impérialisme, le militarisme, un nouveau colonialisme permis par cette abondance de terres vierges, et j’en passe. Alors que la situation aurait dû souder la race humaine, et que l’écart des missiles, l’élongation des distances rendant la guerre nucléaire classique impossible, aurait dû impulser une ère de coopération, de paix, c’est tout le contraire qui se produit : on ne cherche qu’à répandre ses colons plus vite que l’adversaire, à trouver le moyen (les SLAM) de rendre les frappes atomiques à nouveau possibles, à propager son idéologie plus loin que le bloc opposé. Jusqu’à ce que la futilité de tout cela s’impose de façon violente à l’esprit de tous, dans une démonstration d’horreur « cosmique » (là aussi dans la lignée, notamment, du récent texte de Tchaikovsky) qui montre que les gesticulations de la fourmi humaine ne sont rien face à des races de, hum, titans technologiques, sociétaux.

Bref, en un mot comme en mille, voilà un excellentissime texte de SF, dont on se demande bien pourquoi il n’a jamais été traduit (le format, hum monsieur Belial’, novella, a joué, je pense, vu qu’à l’époque de la sortie de ce texte, il était bien moins populaire ou connu en France qu’aujourd’hui). Bravo, donc, à Exoglyphes, qui, à quelques coquilles près, offre, de plus, un travail de qualité, bien exécuté, fluide et agréable à lire. Si vous souhaitez découvrir la plume de Stross, et lire une grosse SF mais accessible à toutes et à tous, voilà, de plus, un court roman d’autant plus pertinent qu’il est proposé gratuitement.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette novella, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Gromovar,

***

Retour à la page d’accueil

16 réflexions sur “L’écart des missiles – Charles Stross

    • Maintenant je me prends à rêver d’une traduction d’Inexistence (de David Zindell) enfin trouvable pour ma liseuse. J’ai conscience que ce serait un gros pavé pour Exoglyphes, n’empêche que …

      Aimé par 2 personnes

  1. l y a longtemps que je suis au courant de / soutiens les projets d’Exoglyphes, et donc, quand on a lancé UHL, on n’est pas allé chasser sur leurs terres. 😉
    (Pas comme si on manquait de novellas à traduire, encore.)

    Aimé par 1 personne

  2. Ça me rappelle un peu « Omale », de Laurent Genefort ; j’ai juste commencé le bouquin pour l’instant, mais si je comprends bien ce qui est marqué sur le site de l’auteur, on se retrouve là aussi sur une « planète de Dyson »…

    J'aime

    • Oui, c’est clair qu’ils font un boulot de dingue et à vraiment saluer car ils permettent à celles et ceux qui ne lisent pas en anglais de lire des textes qui, pour beaucoup, n’auraient jamais été traduits par les éditeurs traditionnels. Lorsqu’ils sortiront la trad’ de Ribofunk, je te conseille vraiment de te ruer dessus, c’est du Biopunk de compétition.

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s