La chose – John W. Campbell

Un texte d’une étonnante modernité

la_chose_campbellQuiconque s’est intéressé, même vaguement, à l’histoire de la SF (ou quiconque a lu le numéro 94 de Bifrost) sait que John W. Campbell y a une importance capitale via ses activités de rédacteur en chef, de découvreur et promoteur de talents littéraires (Asimov, van Vogt, Heinlein, etc : excusez du peu !). Mais il était aussi auteur (comme Pierre-Paul Durastanti, également traducteur du texte dont je vais vous parler aujourd’hui, l’explique fort bien dans sa préface), et il a donné au genre une histoire qui sera rendue légendaire par une de ses trois adaptations cinématographiques, à savoir The thing de John Carpenter. Parue en… 1938, La chose (ici proposée par le Belial’ dans une traduction inédite) est une novella d’une étonnante modernité, un précurseur de la SF horrifique, et un des grands classiques du genre dans son ensemble. Malgré son ancienneté, c’est donc un court roman tout à fait digne d’être lu, surtout si vous avez apprécié le long-métrage de Carpenter et souhaitez revenir à ses sources.

J’en profite pour rappeler que d’une certaine façon, La chose avait déjà été mis en lumière, cette fois indirectement, par les mêmes Béliaux il y a quelques années, puisque un des textes du recueil Au-delà du gouffre de Peter Watts, paru chez cet éditeur, se plaçait cette fois du point de vue de la créature. J’imagine donc que lire les deux à la suite peut s’avérer être une expérience digne d’intérêt  😉 Vous apprendrez par contre avec… eh bien terreur qu’une suite au texte de Campbell est en cours d’écriture par John Gregory Betancourt (source), c’est-à-dire l’auteur de ce massacre qu’est le prélude des Princes d’Ambre de Zelazny : ça promet ! (ou pas…).

Ice ice, baby *

* Vanilla Ice, 1990.

L’intrigue est facile à résumer : une expédition étudiant les propriétés magnétiques du Pôle sud découvre un vaisseau extraterrestre enfoui dans la banquise depuis des millions d’années, et met au jour un corps pris dans une gangue de glace. Les scientifiques veulent dégeler très lentement la chose afin de l’étudier, mais ils vont découvrir que selon l’expression consacrée, n’est pas mort ce qui à jamais dort ! Une chasse au monstre va alors s’ensuivre, d’autant plus haletante que la créature est dotée d’un singulier pouvoir, qui va ajouter une bonne dose de paranoïa à la terreur.

Ressenti et analyse

Le premier point frappant est la grande modernité du style. La traduction est certes inédite, mais elle ne dénature pas pour autant le texte : s’il sonne très actuel en 2020, c’est que déjà en 1938, il avait un style qui se rapprochait significativement de nos standards d’aujourd’hui. Et c’est d’autant plus remarquable que, pour lire régulièrement de la SFFF ancienne, je peux personnellement assurer que d’autres textes, écrits un quart, voire un demi-siècle plus tard, sonnent aujourd’hui nettement plus surannés. Inutile, donc, de vous inquiéter, si vous hésitez à acquérir cette novella, pour le côté éventuellement poussiéreux de ses tournures de phrase : pour l’époque « antédiluvienne » de sa rédaction, ce texte est totalement lisible, fluide, agréable, prenant, immersif.

Bien entendu, le corollaire de cette ancienneté est que, par contre, niveau intrigue, c’est du cent fois vu : la base isolée, la créature étrange, terrifiante et meurtrière (et qui, du coup, déclenche un… confinement ^^), la peur et la paranoïa, les machins zarbis enfouis dans la glace Antarctique (il serait d’ailleurs intéressant de savoir à quel point Campbell a pu être influencé par Lovecraft et ses Montagnes hallucinées, publiées deux ans avant dans cet Astounding sur le point d’être dirigé par Campbell), tout cela, vous l’avez lu, ou vu à la télévision ou au cinéma, d’innombrables fois. Sauf, évidemment, que ces histoires s’inspirent souvent plus ou moins du texte de Campbell, et que, comme on dit dans l’apophisme, mieux vaut s’adresser à Apophis qu’à ses apôtres. Au passage, en tant que précurseur et grand texte de la SF horrifique, on a tendance à le comparer à Alien, à cause du fait qu’une bande de nanas et de types dans un lieu isolé se fait traquer par une bestiole extraterrestre. Sauf que La chose a un côté paranoïaque qui le rapproche plus, à mon sens, du Volcryn / de Nightflyers de G.R.R. Martin que du film de Ridley Scott.

Cent fois vu, certes (et ce d’autant plus si vous connaissez le film), mais tout de même efficace, prenant, haletant. D’ailleurs, vous apprécierez peut-être plus ce texte si vous n’avez pas vu le film de Carpenter (ou une des autres adaptations cinématographiques), parce que du coup, tout ou presque va vous surprendre. Mais même si c’est le cas, vous pouvez être étonné (et charmé) par un autre aspect de la novella, qui rejoint la modernité de son style : les explications scientifiques. Pour un texte rédigé en 1938, j’ai été bluffé par le fait que Campbell pouvait expliquer de façon qui, ma foi, tenait fort bien la route, certaines particularités de la Chose, que ce soit sa stase, son pouvoir unique, etc. J’ai récemment lu tout un cycle rédigé dans les années cinquantesoixante, par un auteur pourtant réputé pour sa solidité sur le plan scientifique, qui était plus bancal à ce niveau là. Une preuve de plus que s’il est rédigé par un écrivain solide, un texte peut dater de près de 80 ans et être toujours lisible, sur quelque plan que ce soit.

Quand le Girard et le Durastanti vous disent qu’un texte est un chef-d’œuvre, il faut les écouter (faute de devenir la -bien involontaire- vedette d’un remake de la mythique scène de « La crampe » dans Pulp Fiction, rejouée dans la cave du Belial’ et sans intervention miraculeuse de Bruce Willis, cette fois). Mais pour être honnête, si vous n’êtes pas un fan de SF horrifique, que le film de John Carpenter vous laisse froid, que les textes ayant une grande importance dans l’histoire du genre vous importent peu, ce ne sera peut-être pas l’UHL (Une heure-lumière) le plus recommandable pour vous.

Pour aller plus loin

Si vous désirez avoir un second avis sur ce court roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lutin, celle de Feydrautha, de Célindanaé,

***

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22 réflexions sur “La chose – John W. Campbell

    • Je parlais des rapprochements que certains faisaient entre le livre de Campbell et le film de Scott au niveau d’humains confrontés à un extraterrestre meurtrier, pas le fait que le second serait éventuellement inspiré du premier (ce que je n’écris ni ne sous-entend à aucun moment). Et oui, je suis au courant pour van Vogt, je m’y suis plongé pour une vie entière lorsqu’on a rédigé le dossier du Bifrost 98.

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  1. Ping : La Chose – John W. Campbell – L'épaule d'Orion

  2. Tu étais en forme quand tu as écrit cet article niveau jeu de mot, entre la référence à Pulp fiction et La chose qui laisse froid 🙂
    Sinon j’ai lu le livre et revu le film de Carpenter hier soir justement, toujours aussi bon 38 ans après sa sortie et cette fin! Le livre est très bon aussi mais réussir une telle adaptation ça tient du génie.

    Aimé par 1 personne

  3. Excellente suggestion de lecture qui tombe à pic, puisque je suis en plein dans  » Au-delà du gouffre  » de P.Watts et que j’ai donc lu  » Les choses  » pas plus tard qu’hier.
    Je commande sur le champ !
    Une précision sur la remarque d’Alex34 ; si une des bestioles de  » la faune de l’espace  » a inspiré l’Alien de Ridley Scott, ce n’est pas Zorl le minet, mais plutôt l’immortel IXTL qui a besoin d’organismes étrangers pour pondre et se reproduire.
    Encore que ça reste à établir, la filiation n’a jamais été évoquée ni par Scott, ni par le scénariste O’Bannon à ma connaissance.

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  4. Commandé ! Ça faisait déjà un petit moment que je voulais lire ce texte, ayant adoré le film de 82. Cette réédition tombe à pic.
    Qu’est-ce que tu penses des films, Apo ? J’ai trouvé la préquelle de 2011 plutôt cool, même si moins bonne que l’autre.
    Pas vu le film de 51, mais il a l’air moins inspiré.

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  5. « que le film de John Carpenter vous laisse froid » C’est humainement possible ça ? 😉
    Sinon le livre est sur mon bureau (équivalent au très haut de la PAL) dès que j’ai terminé La Fabrique des Lendemains, j’attaque « La Chose ».
    J’ai encore plus hâte de lire après ton article.

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  6. Ping : La Chose – John W. Campbell – Albédo

  7. Ping : La Chose de John W. Campbell – Au pays des cave trolls

  8. J’interromps ma lecture à la suite de ceci :
    « une suite au texte de Campbell est en cours d’écriture par John Gregory Betancourt (source), c’est-à-dire l’auteur de ce massacre qu’est le prélude des Princes d’Ambre de Zelazny »
    Mais c’est pas possible ?! Il existe encore ce terroriste de Betancourt !? Goudron ! Plumes !

    Aimé par 1 personne

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