Fury – Alastair Reynolds

Alastair Asimov

Je me suis déjà exprimé sur la question, mais si j’ai ouvert ce blog c’est, entre autres raisons (et certainement la plus importante de toutes), pour transmettre à mon tour les bons conseils de lecture SFF dont j’ai eu la chance de bénéficier quand j’étais adolescent. À cinquante ans, dont quarante-deux de lectures classées dans l’imaginaire (depuis les comics et les Livres dont vous êtes le héros jusqu’à aujourd’hui), je suis, depuis quelque temps, à mon tour dans la position du vétéran qui peut conseiller utilement des lectrices et des lecteurs soit complètement débutants, soit moins avancés dans leur découverte du genre. Cela ne signifie pourtant pas que je ne puisse pas moi aussi bénéficier d’un conseil de lecture : notre domaine est si vaste que nul n’a pu tout lire en une vie humaine, même en ne prenant en compte que ce qui est « important » (et sur quel critère le définir, d’ailleurs ? Ce qui est « important » pour moi sera illisible pour quelqu’un d’autre, et inversement). C’est ainsi un aponaute qui, en commentaire de la précédente critique d’un Alastair Reynolds, m’a recommandé la lecture de Fury, une assez longue nouvelle à l’affiche, notamment, du recueil Beyond the Aquila Rift, que j’avais justement en stock mais pas encore lu. Qu’il soit remercié pour son conseil, car ce texte s’est en effet révélé très bon ! Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un lecteur de ce blog me conseille une nouvelle en VO (cela a notamment été également le cas à l’époque où Rich Larson n’avait pas encore été traduit en français et où j’avais été dans les premiers à chroniquer un de ses textes), et c’est le genre de bon plan, ainsi que d’échange avec ma communauté, que j’apprécie beaucoup. Continuer à lire « Fury – Alastair Reynolds »

Nous sommes légion – Dennis E. Taylor

Après la Weird Fiction, la Weir Fiction !

Dennis E. Taylor est un programmeur informatique devenu écrivain de SF, et le moins qu’on puisse dire est que ce vécu professionnel se sent à la lecture de son roman, qui est qualifié de Hard SF (je rappelle que « Hard » signifie dans ce contexte « solide » – sous-entendu sur le plan du réalisme scientifique – et pas « difficile » à lire. Et d’ailleurs, ce bouquin est un magnifique exemple de la chose, tant il se lit avec une admirable facilité), même s’il faut bien s’entendre sur le sens donné ici au terme : c’est de la Hard Science du fait de l’emphase sur la technique (l’ingénierie), pas du fait d’un respect absolu des lois de la Physique telles qu’actuellement comprises (il y a des communications supraluminiques, par exemple). Et je m’empresse de préciser que ce n’est pas QUE ça : en fait, plus on avance dans le livre, plus on s’aperçoit qu’il balaye très large en termes de sous-genres ou de thématiques de la Science Fiction. Je ne suis guère fan de la couverture de l’édition française (vous trouverez celle de l’édition polonaise plus bas, vous verrez la différence…), mais au moins, elle a le mérite de moins crisper un certain lectorat que celle de la VO, qui marque clairement l’aspect (un parmi d’autres) SF militaire de l’ouvrage (même si là aussi, on est aux marges de ce domaine, vu que le personnage central n’est pas vraiment militaire, du moins au début ; vous comprendrez en lisant cette histoire), et elle souligne de façon détournée l’aspect fun et assez ludique du roman.

Nous sommes légion, donc, est le deuxième roman de l’auteur, et surtout le premier d’un cycle qui se nomme Nous sommes Bob en français et Bobiverse en anglais. Sur les cinq tomes de la VO, seuls les trois premiers ont été traduits, et vu que le tome 4 a plus de quatre ans, je suis pessimiste sur le fait que la traduction soit menée à bien. Toutefois, il se passe tellement de choses dans ces romans et ils sont tellement enthousiasmants que vous auriez tort de vous en priver sur le seul prétexte d’une traduction incomplète : j’ai achevé Nous sommes légion en moins de 24 heures, ce qui, si vous me suivez depuis un moment, devrait vous donner un indice très fort de sa qualité. Je ne lis même pas un Honor Harrington à cette vitesse, c’est tout dire !

Histoire de recontextualiser, j’ai acheté ce livre en promo Bragelonne il y a des années, l’ai laissé dormir dans un coin de ma liseuse parce que l’aspect SF humoristique éveillait ma méfiance, puis ai décidé d’y revenir récemment parce qu’il est centré sur 1/ le téléchargement de consciences humaines 2/ dans des sondes interstellaires, deux sujets qui m’intéressent beaucoup. Et là, ça a été la grosse claque : constamment surprenant, constamment réjouissant, ce bouquin, dont j’avais visiblement beaucoup sous-estimé l’intérêt, s’est révélé être une très bonne lecture, au style extrêmement fluide et plaisant, alliant un fond qui, s’il n’atteint pas les sommets himalayens des plus grands maîtres de la Hard SF, n’en est pas moins réel, à une forme qui, elle, rappelle fortement Andy Weir, avec un protagoniste fort sympathique, doté d’un solide sens de l’humour (de geek !), d’un inébranlable optimisme, et surtout d’une faculté à toujours trouver (ou presque) la solution technique qui va le sortir d’une situation périlleuse. Balayant, de plus, de nombreuses thématiques SF, Nous sommes légion me paraît être une très bonne porte d’entrée dans une SF un minimum ambitieuse mais abordable par quasiment tous les profils de lecteur, un tour de force pas si répandu que cela ! Bref, je ne saurais trop vous conseiller de le lire et de le faire lire, vous ne le regretterez pas ! Continuer à lire « Nous sommes légion – Dennis E. Taylor »

Dans le berceau du temps – Adrian Tchaikovsky

Le Crépuscule des dieux

Le 12 mars 2025, paraîtra en français le troisième tome du cycle entamé avec l’excellent Dans la toile du temps et poursuivi dans le magistral Dans les profondeurs du temps, sous le nom Dans le berceau du temps. J’ai, pour ma part, lu la version anglaise de ce roman, et ne peux donc pas me prononcer sur la qualité de la traduction (sinon pour dire que celle du titre évite un spoiler potentiel – pour les lecteurs les plus expérimentés en SF, du moins – mais du coup perd le clin d’oeil plein de sens caché de la VO), de la correction, la relecture et ainsi de suite. Je peux en revanche dire qu’à part dans ses derniers 10%, de loin les plus clairs et les plus intéressants (en fait si intéressants qu’on peut regretter amèrement que Tchaikovsky n’en ait pas fait le cœur de son roman), ce troisième volet est LOIN du niveau de ses deux prédécesseurs, il est vrai très élevé. Et je dis bien troisième, pas forcément dernier : la fin du livre sent très fortement le jalon avec un potentiel quatrième bouquin (envers lequel je serai, du coup, fortement méfiant : je n’en ferai l’acquisition que quand un Feydrautha / Anudar / Gromovar aura donné un avis positif dessus).

Ceux qui n’ont lu Tchaikovsky qu’en français pourraient être étonnés par un avis aussi négatif ; ceux qui, comme moi, ont lu une partie de sa vaste bibliographie VO (et le mot est faible…) savent que l’auteur est capable du meilleur (ce qui a été traduit, essentiellement) mais aussi de choses allant du passable au dispensable en passant par le plutôt mauvais. Ce cycle est le joyau de sa couronne (SF, du moins : en Fantasy, sa décalogie Shadows of the Apt – dont je proposerai la critique du premier tome dans les mois à venir – peut revendiquer ce titre), et on aurait pu espérer qu’il conserve sa qualité de bout en bout : cet espoir a clairement été déçu. Sur le fond comme (surtout) sur la forme, Dans le berceau du temps est une grosse déception, qui vire même partiellement au calvaire quand les longueurs se conjuguent à une narration inutilement convolutée et à un propos auquel on est loin de tout comprendre, avant que les dernières dizaines de pages ne clarifient et ne relèvent le niveau. Pas de quoi sauver ce bouquin pour autant : il m’est pénible de le dire, parce que pour moi ses deux prédécesseurs sont deux monuments de la SF de haute volée récente, mais vous pouvez vous dispenser sans grand regret de sa lecture. Vous garderez ainsi une bonne image de ce cycle. Seule l’hypothétique parution d’un tome 4 au niveau des deux premiers pourrait redonner un intérêt à ce tome 3, à la rigueur. Continuer à lire « Dans le berceau du temps – Adrian Tchaikovsky »

Dinosaures – Walter Jon Williams

Glaçant

Le paradoxe avec Walter Jon Williams est qu’il est méconnu à la fois de la nouvelle génération de lecteurs de SF mais aussi (et là, de prime abord, c’est plus surprenant) des vieux briscards du fandom traditionnel : les premiers n’en auront jamais entendu parler, ou seulement via La Peste du léopard vert sorti en UHL chez le Bélial’ en 2023, les seconds savent son importance en matière de Cyberpunk… mais réduisent souvent l’auteur à cette facette de sa bibliographie. Or, elle est bien plus vaste que ça, allant de romans Historiques d’aventure navale à de la SF militaire, en passant par des ouvrages de Jeu de rôle et par une SF Trans- ou Posthumaniste de haute volée (dont l’UHL susnommé et surtout le BEAUCOUP trop méconnu Avaleur de mondes). C’est de ce dernier registre dont relève la novelette (longue nouvelle, une trentaine de pages ici) dont je vais vous parler aujourd’hui, Dinosaurs. Ce texte est disponible en français (sous le nom Dinosaures), dans l’anthologie Futurs à gogos (qui, par ailleurs, comprend aussi d’autres nouvelles plus ou moins intéressantes, dont une de Geoffrey A. Landis), parue en 1991 mais que vous aurez probablement du mal à trouver d’occasion. En revanche, il se trouve sans problème sous forme électronique (mais en anglais, bien qu’il soit d’un niveau franchement accessible), pour moins d’un euro. C’est d’ailleurs dans la langue de Shakespeare que je l’ai lu.

Lorsque je cumule plusieurs lectures très mauvaises / décevantes (respectivement Le Sabre de neige de Salomé Han et – la VO de – Dans le berceau du temps d’Adrian Tchaikovsky), j’ai pour habitude d’enchainer avec une valeur sûre, histoire de rééquilibrer ma chimie cérébrale et de garder intacte ma motivation à lire de la SFFF. Et je dois dire que Dinosaures ne m’a pas (vraiment) déçu, bien qu’il manque de l’atome de tranchant ou de sense of dread nécessaire pour lui faire franchir le pas qui sépare un très bon texte d’un Culte d’Apophis. Une lecture certes glaçante, comme nous allons le voir, mais vraiment très digne d’être faite. On espère aussi que quelqu’un aura l’idée de rééditer cette nouvelle, parce que c’est carrément dommage qu’elle ne soit plus (facilement) à la disposition du lectorat français. Continuer à lire « Dinosaures – Walter Jon Williams »

Le Chemin de l’espace – Robert Silverberg

Certes Silverbergien, mais pas seulement

J’ai reçu ce roman dans le cadre d’un Service de presse fourni par le Bélial’. Merci à Erwann Perchoc et Pierre-Paul Durastanti pour cet envoi.

Le Chemin de l’espace est la réédition, publiée en 2024, d’un roman de Robert Silverberg, avec une traduction révisée par Pierre-Paul Durastanti, par ailleurs directeur de la collection dans laquelle paraît l’ouvrage (Pulps, chez le Bélial’). Dans la préface, l’auteur revient sur l’histoire éditoriale complexe de ce dernier, composé de cinq novelettes (longues nouvelles) d’une cinquantaine de pages chacune. Attention, il ne s’agit pas, pour autant, d’un fix-up (de textes qui n’avaient initialement rien à voir et qui ont été réunis plus tard en un tout plus ou moins cohérent par l’ajout de passages supplémentaires, voire d’un fil rouge : un écrivain comme A.E. van Vogt, par exemple, était un spécialiste de la chose), puisque ces cinq textes ont toujours été pensés comme une Histoire cohérente du Futur / d’une religion scientifique. On a plus affaire à une intégrale qu’à un fix-up, techniquement.

Comme la quatrième de couverture le rappelle à juste titre à un public SF des années 2020 dont la maigre connaissance du domaine est de plus en plus lacunaire, Robert Silverberg est un des géants du genre (je vous ai par exemple souvent parlé sur ce blog de son recueil Le Nez de Cléopâtre ou de certains des textes qui le composent, par exemple dans cet article). Pour appuyer son propos, le rédacteur de ladite quatrième cite certains des chefs-d’œuvre de l’auteur, comme Le Livre des crânes, L’Homme dans le labyrinthe et L’Oreille Interne. Cette sélection, si elle reflète effectivement certains des livres majeurs de Silverberg, n’est à mon avis pas faite au hasard : ces trois romans exploitent en effet deux thématiques (l’immortalité pour le premier, les pouvoirs psi pour les deux autres) centrales dans Le Chemin de l’espace. Dans la préface, l’auteur déclare avoir initialement voulu s’inspirer de Neil R. Jones, Cordwainer Smith et Poul Anderson, mais que le résultat final ne reflète pas leurs oeuvres (à part celle du premier, auteur totalement inconnu en France mais important dans l’histoire du genre via les concepts créés ou l’influence sur d’autres écrivains majeurs ; on pense à Murray Leinster, en moins prononcé). En fait, l’ouvrage est, d’abord, très Silverbergien, comme nous allons le voir, mais pas seulement : il fait également penser à d’autres auteurs (y compris des gens ayant publié leurs romans après celui de Silverberg), de Frank Herbert à Isaac Asimov en passant par Walter M. Miller.

Si je ne ferais pas de ce Chemin de l’espace un roman incontournable en SF ou dans la bibliographie de Silverberg, il se lit avec fluidité et développe méthodiquement l’ascension d’une de ces religions scientifiques fréquentes dans l’histoire de la Science-Fiction (Asimov, Iain M. Banks, A.E. van Vogt, etc.), et peut constituer une synthèse abordable d’au moins un pan de l’œuvre protéiforme de l’auteur (SF, Fantasy, Uchronie) et surtout de certaines de ses thématiques de prédilection (dont les pouvoirs psi). C’est déjà pas mal ! Continuer à lire « Le Chemin de l’espace – Robert Silverberg »

De l’espace et du temps – Alastair Reynolds

There and back again

J’ai reçu ce roman dans le cadre d’un Service de presse fourni par le Bélial’. Merci à Erwann Perchoc pour cet envoi.

Je ne pense pas avoir besoin de présenter Alastair Reynolds, ni aux fidèles lecteurs de ce blog (c’est le huitième texte de cet auteur qui y est chroniqué), ni à ceux de Bifrost (dans le numéro 110, qui lui est consacré, je vous parlais du cycle centré sur La Maison des soleils et d’Éversion) ou à ceux des livres du Bélial’, qui publie encore une fois la novella du gallois qui est le sujet de cet article. Mais au cas où, sachez que Reynolds est un des maîtres de la Hard SF, ce sous-genre de la Science-Fiction qui ne doit PAS se comprendre comme « SF difficile à lire » (il renferme des textes de tout niveau de difficulté) mais bel et bien comme « SF solide sur le plan scientifique / technique ».

Ce texte, au parcours éditorial tortueux (que l’auteur nous détaille dans la postface), est vraiment surprenant, et ce sur quatre plans différents : d’abord, après un départ diesel, il accélère de façon exponentielle ; ensuite, alors qu’au début, nous sommes sur un registre précis de la SF (le post-apocalyptique, la survie d’un homme seul sur Mars comme dans le roman / film du même nom), la suite, très singulière, va changer de sous-genre et de thématique, passant de la Hard SF à un posthumanisme radical ; d’un postulat de départ sinistre (la fin quasiment actée de notre espèce), il va se muer en récit à la gloire de la persévérance et de l’ingéniosité de l’Humanité ; enfin, et c’est sans doute là le plus ahurissant, après avoir atteint le sommet indépassable du Posthumanisme, on va revenir à quelque chose de plus proche de l’expérience humaine, « mortelle », comme si Frodon Sacquet redébarquait de Valinor pour retrouver el famoso « la vie d’avant ». Si je me suis fait la réflexion, avant un stade pivot de ma lecture, que ce texte était bien sympa mais qu’on pouvait se demander ce qu’il faisait en Une Heure-lumière, la suite a balayé ce doute (homme de peu de foi que je suis…) et donc oui, c’est sans conteste un texte à la hauteur de la prestigieuse collection. Datant du début de la carrière de Reynolds, il y fait déjà preuve d’une imagination, d’une ambition, d’une démesure, d’une vision et d’une qualité qu’il ne fera que confirmer, encore et encore et encore, durant les vingt années suivantes. Si je n’en ferai pas tout à fait un (roman) culte d’Apophis ou un des sommets de la collection (qui restent pour moi Rossignol d’Audrey Pleynet et L’Homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu), parce que ça ressemble tout de même pas mal à des tas d’autres oeuvres, je le recommande toutefois sans réserve, surtout si vous connaissez déjà et appréciez l’auteur. Mais ce texte me paraît aussi être une bonne porte d’entrée dans son œuvre, voire en Hard SF. Continuer à lire « De l’espace et du temps – Alastair Reynolds »

Parade Nuptiale – Donald Kingsbury

Un chef-d’œuvre (de worldbuilding) méconnu

Cette chronique est dédiée au père spirituel de ce blog, Kallisthene

Donald Kingsbury est un auteur américano-canadien extrêmement paradoxal : il publie son premier roman, celui dont je vais vous parler dans la suite de cet article, à l’âge de… 53 ans, c’est d’emblée une réussite si impressionnante qu’il gagne un prix Locus, le tout premier prix Compton-Crook, un prix Prometheus en 2016 et est nominé pour le Hugo en 1983 ; quelques mois après sa parution, il annonce qu’il est en train d’apporter la dernière touche à un autre roman se déroulant dans le même univers, The Finger Pointing Solward (le titre faisant référence à une nébuleuse / un courant d’étoiles mentionné dans le paratexte de Parade Nuptiale), qui ne sortira pourtant pas dans la foulée : un extrait, sous la forme d’une nouvelle appelée The Cauldron, paraîtra toutefois douze ans plus tard (en 1994), et la dernière mention à l’ouvrage aura lieu encore douze ans plus tard, en 2006… et depuis, plus rien. Au moment où je tape ces lignes, Kingsbury a 95 ans, et ce second livre n’est toujours pas paru. De façon plus générale, en une quarantaine d’années, Kingsbury a très peu publié (une grosse demi-douzaine de nouvelles, et deux autres romans, dont un, traduit en français, Psychohistoire en péril, se plaçant, comme son nom l’indique, dans le prestigieux univers d’Asimov, sans en constituer une part officielle et reconnue par les héritiers de ce dernier, toutefois).

Ce paradoxe, de l’auteur qui publie extrêmement tard, qui achève une suite à un roman qui marque d’emblée les esprits mais ne la sort jamais, qui, de manière plus générale, publie très peu après son arrivée fracassante sur la scène du roman de SF, et presque systématiquement des nouvelles se déroulant dans les univers d’autres auteurs prestigieux (Asimov, Niven), dont une bonne partie des autres nouvelles sont des bouts ou des embryons de ses romans, se retrouve dans l’essence même de Parade Nuptiale : alors que fondamentalement, il s’agit d’une « banale » lutte de pouvoir entre clans rivaux, doublée de péripéties romantiques, elles-mêmes doublées d’une période de brusques changements de paradigme technologique / d’un déblocage d’une société figée dans la tradition et le primitivisme (à quelques exception près, comme nous le verrons) depuis longtemps (siècles, voire millénaires), le tout dans une perspective ethno-SF qui rappelle plus ou moins fortement Le Guin et Herbert (et, à mon humble avis, Gene Wolfe) et avec le thème classique d’une utopie dans laquelle le ver est dans le fruit et qui fait chuter cette belle société, en fait absolument rien de ce que je viens d’énumérer n’est classique, alors que tout tendrait à indiquer, pourtant, le déjà-vu, voire le banal, et donc, l’inintéressant. La lutte de pouvoir entre clans concerne des gens qui inventent à peine le véhicule à roue (en métal) et la radio mais qui pratiquent une ingénierie génétique très poussée depuis des lustres, et qui ne connaissent pas le concept de guerre ; les péripéties romantiques concernent un mariage polygame rassemblant trois hommes et deux épouses qui se bat pour convoler avec une troisième femme de son choix, alors que pour des raisons politiques, on lui ordonne d’en courtiser une autre ; les changements de paradigme sociétaux mettent en jeu ladite femme, qui est qualifiée d’hérétique parce qu’elle veut mettre un terme à la cruauté institutionalisée sur sa planète ; contexte qui, par bien des côtés, rappelle effectivement Le Guin et (surtout) Herbert, mais qui est bien plus extrême que les leurs, et qui possède son identité et son pouvoir attracteur (je n’ose parler de « charme », vu le cannibalisme) propres ; et utopie (cannibale !), en un sens, où la redécouverte d’éléments du passé de cette civilisation, qui ne tuait que quand c’était nécessaire et voyait le meurtre de masse d’individus (donc la guerre) que l’on n’aurait pas le temps de manger comme une abomination inutile, mène à un début de changement sociétal radical, embryon d’unification totale de la planète et, conjuguée au progrès technologique, menace de lâcher sur le reste de l’univers humain une force militaire forgée dans un milieu et une philosophies plus radicales encore que celles des Fremen ou des Sardaukar.

En un mot comme en cent, Parade Nuptiale est un de ces chefs-d’œuvre rarissimes de la SF (ethnologique, mais pas seulement), « évidemment » complètement méconnu en France (où il n’a d’ailleurs pas été réédité depuis une vingtaine d’années), et hélas trop exigeant, très probablement, pour les goûts du public SFFF d’aujourd’hui. Il me faut, par ailleurs, vous prévenir si vous comptez lire ce roman, ou la suite de cette critique : Kingsbury emploie des concepts absolument abominables, de notre point de vue (mais qui sont une nécessité pour les habitants de sa planète imaginaire), et même si ce blog ne pratique pas le trigger warning, je me dois d’avertir les plus sensibles d’entre vous qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour en prendre connaissance. La lecture de ce qui suit est donc entièrement à vos risques et périls. Continuer à lire « Parade Nuptiale – Donald Kingsbury »

Cycle de la Culture – Iain M. Banks – Analyse

Un article, onze critiques, la dimension d’un livre

En avril 2020, je vous ai proposé un premier Guide de lecture du cycle de la Culture de Iain M. Banks, qui se voulait le plus pratique possible, y compris via une longueur contenue, à dessein limitée, afin de ne pas effaroucher le lecteur potentiel. Le corollaire étant que je n’entrais pas dans une analyse approfondie, me bornant à dessiner les contours des ouvrages concernés, histoire de donner aux gens l’envie de les lire… ou d’en savoir plus. Cet article a, si j’en juge par les retours positifs que j’en ai eu, rempli son office, mais il m’a toujours laissé un goût d’inachevé. Ayant, au cours des trois derniers mois, relu de fond en comble le cycle, avec 50 pages de notes manuscrites à la clé, je vous propose aujourd’hui une analyse nettement plus minutieuse de cette saga, tout spécialement axée sur ses deux points forts / saillants, son aspect politique et son worldbuilding. C’est ma manière de rendre hommage à un de mes auteurs de SF préférés, et de marquer le dixième anniversaire de sa disparition.

La quatrième de couverture de l’édition poche (initialement parue en 1997) d’Une Forme de guerre, premier roman écrit par Iain M. Banks s’inscrivant dans le cycle de la Culture mais troisième publié en France, statue :  » Voici le troisième volume de la série de la Culture, la plus grande épopée galactique depuis Fondation, Dune et Hypérion. » À l’époque, cette assertion n’était absolument pas exagérée : il y a un quart de siècle, l’aura de la saga de Banks était telle (alors qu’elle était loin d’être achevée, puisque l’ultime tome ne sortira en VO que 15 ans plus tard) qu’on pouvait effectivement la comparer à ces références. En cette fin 2023, les choses ont pourtant bien changé : si, auprès des nouvelles générations de lecteurs, le rayonnement de Fondation et Dune est intact (peut-être d’ailleurs du fait de la sortie de séries ou films qui leur ont été consacrés et, incontestablement, d’une remise en avant continuelle des romans concernés), l’aura de Dan Simmons est moindre qu’à l’époque (et il est sans doute plus connu pour Terreur que pour autre chose, désormais, du fait de la série qui en a été dérivée) alors qu’il reste, pourtant, l’auteur de ce qui est peut-être le meilleur cycle de SF jamais écrit (les Cantos d’Hypérion) et, aussi sidérant, injuste et cruel, mais néanmoins malheureusement vrai, que cela paraisse, Banks est devenu un quasi-inconnu. Il était donc temps de proposer au lectorat d’aujourd’hui une analyse aussi complète que possible sur ce qui fait l’importance de ce cycle, sans le moindre doute un des plus essentiels sortis, en New Space Opera et SF Transhumaniste du moins, ces quarante dernières années. Un cycle qui réussit le paradoxal et impossible alliage de la noirceur la plus absolue et de l’humour le plus débridé, d’une SF hautement politique qui pourrait être l’héritière de la Nouvelle Vague mais qui, pourtant, déborde de Sense of wonder comme le plus exubérant des Space Opera de l’âge d’or, d’une littérature qui a l’énergie de la Science-Fiction américaine et la finesse de celle d’origine britannique.

Sommaire

Avant de débuter l’examen approfondi de chaque livre, je vais vous résumer ce qu’est la Culture qui a donné son nom au cycle, ce que fait d’ailleurs l’auteur de façon plus ou moins détaillée (et à chaque fois très légèrement différente) dans chaque roman ou dans le recueil de nouvelles L’Essence de l’art, y compris (même si c’est fait d’une manière très détournée) dans Inversions. En effet, chacun d’eux peut, théoriquement, se lire de façon indépendante ou dans le désordre (je vous invite à parcourir mon précédent article sur le cycle pour comprendre à quel point ce postulat doit être nuancé), et il est donc nécessaire à chaque fois de rappeler certains fondamentaux de cet univers (je rassure ceux qui souhaitent lire l’ensemble du cycle, la chose est faite avec suffisamment d’habileté pour ne pas être d’une redondance insupportable quand on enchaine les tomes). Mon résumé s’appuie sur l’ensemble des ouvrages (il est donc plus complet que le tableau de la Culture qui est brossé dans chaque bouquin individuel), sur des déclarations de Banks en interview et sur un article d’une vingtaine de pages écrit par l’écossais, Quelques notes sur la Culture, que vous retrouverez dans le paratexte de Trames. Si vous connaissez déjà les fondamentaux de cet univers, vous pouvez vous rendre directement au Sommaire des critiques.

Avant d’aller plus loin, deux précisions de nature chronologique importantes sont à apporter : premièrement, par rapport à notre propre présent, en tant que lecteurs, au XXIe siècle, certains romans de la Culture se situent dans le passé (Une Forme de guerre se déroule au XIVe siècle, Excession et une partie – les flashbacks – de L’Usage des armes au XIXe), une des nouvelles du recueil L’Essence de l’art se déroule quasiment dans le présent (1977), la plupart des tomes se passent dans un futur plus ou moins lointain (XXIXe siècle pour Les Enfers virtuels, le plus avancé dans la chronologie interne de cet univers), et l’histoire de l’un a lieu à une époque non spécifiée (Inversions). La correspondance avec le calendrier terrien est explicitement donnée par l’auteur dans le paratexte d’Une Forme de guerre, qui décrit la guerre Idirane, et le reste peut le plus souvent être déduit de mentions furtives au fait que le tome X se déroule Y années après cette dernière, voire Z ans après un tome précédent (par exemple, on sait que Trames se déroule vingt ans après « la débâcle de Chel », au centre du Sens du vent). De fil en aiguille, on peut donc voir où chaque tome se situe, et constater que Banks fait des allers-retours dans le temps, la plupart du temps, tout comme il change dans l’écrasante majorité des cas de protagoniste, à quelques exceptions près (les textes étant le plus souvent complètement déconnectés entre eux ou l’apparition ultérieure dudit protagoniste étant plus anecdotique qu’une réelle continuation de ses aventures précédentes). Continuer à lire « Cycle de la Culture – Iain M. Banks – Analyse »

Polity Agent – Neal Asher

Le début de la fin mais aussi la fin du début

Polity Agent est le quatrième des cinq tomes du cycle Agent Cormac (après GridlinkedThe Line of Polity et Brass Man), qui fait lui-même partie de l’énorme saga Polity qui, au moment où je tape ces lignes, compte quatre sous-cycles (dont la pentalogie Agent Cormac et trois trilogies) plus six romans isolés mais s’inscrivant dans le même univers, pour un total de 21 livres. Et ce n’est pas fini : un autre standalone, War Bodies, sortira le 6 juillet, et l’auteur a annoncé travailler actuellement sur le premier tome d’une nouvelle trilogie, mettant à nouveau en scène Cormac. Et je ne compte même pas là-dedans certaines nouvelles ou recueils se déroulant également dans ce contexte ! Bref, Neal Asher a peu à peu bâti un univers aussi détaillé qu’impressionnant et ambitieux, et je prends, à chaque bouquin, un plaisir devenu chez moi rarissime, à la hauteur de certaines de mes meilleures lectures en quarante ans de SFFF. Histoire de vous situer la chose, j’ai lu les 578 pages de Polity Agent en… deux jours, un rythme exceptionnellement rapide chez moi, surtout pour de la VO. Et alors que je rédige cet article, je suis déjà en train de lire la suite. Les SP et les lectures pour Bifrost attendront, il faut parfois savoir prendre une pause salutaire !

Ce livre constitue à la fois le début de la fin de la pentalogie à laquelle il appartient, dans le sens où il met en place les antagonistes, protagonistes et évènements finaux, mais aussi, dans le cadre plus large du meta-cycle Polity pris dans son ensemble, il donne le sentiment d’être la fin du début, le point où le style d’Asher est sur le point de prendre l’efficacité redoutable qui est la sienne aujourd’hui, et où la plupart des personnages intervenant dans les cycles ultérieurs (surtout Rise of the Jain) sont désormais introduits (je suis entré dans cette saga en 2018, avec la sortie de The Soldier : j’ai ensuite repris les choses depuis le début, en suivant la chronologie interne de l’univers et pas l’ordre de publication -sauf pour les nouvelles sorties post-2018).

Comme très souvent avec cet auteur, je sors extrêmement satisfait de ma lecture : tout ce que je veux voir en SF est présent (sense of wonder, côté Hard SF, etc.), Asher n’oublie ni le mot science (je vais en reparler), ni le mot fiction (il ne s’agit pas que d’une allégorie du monde réel et présent cachée sous de vagues oripeaux SF) dans sa prose, et ça, mine de rien, c’est de plus en plus rare en SFF. Continuer à lire « Polity Agent – Neal Asher »

Rossignol – Audrey Pleynet

Le meilleur ET le plus beau et bouleversant des UHL !

Cette critique a été réalisée dans le cadre d’un service de presse fourni par le Bélial’. Un grand merci à Olivier Girard, Erwann Perchoc, Laëtitia Rondeau et Audrey Pleynet !

Le 18 mai 2023, paraîtront deux nouveaux courts romans dans la prestigieuse collection Une heure-lumière du Bélial’, Houston, Houston me recevez-vous ? de James Tiptree Jr. (un livre choc dont je vous dirai le plus grand bien dans le numéro 111 de Bifrost) et Rossignol d’Audrey Pleynet, qui est l’objet du reste de cet article. J’ai découvert l’autrice il y a près de cinq ans maintenant, en lisant sa nouvelle Citoyen+. J’ai été impressionné par le niveau stratosphérique de certains des textes de son recueil Ellipses. J’ai, comme tout le monde, été bluffé par Encore cinq ans, parue dans Bifrost 107, qui a gagné le prix de la meilleure nouvelle francophone 2022 du magazine et qui, de mon point de vue, éclipsait un texte de Ken Liu paru dans le même numéro. Je répète : le texte d’Audrey Pleynet se payait le luxe d’être meilleur qu’un autre émanant de KEN LIU. Si, si. J’ai donc fait, lors de ces quasiment cinq ans, du prosélytisme, tentant de convertir le plus de monde possible dans la blogosphère à ma nouvelle religion syncrétique, l’apophismo-pleynetisme. J’ai dit d’elle que c’était le plus grand espoir de la SF française. Des mois avant de la lire, j’ai conseillé à tout amateur de SF qui avait confiance en mon jugement de se procurer sa novella à paraître en UHL. L’éditeur me cite d’ailleurs (et je l’en remercie) sur la quatrième de couverture. C’est dire si j’avais foi en ce texte et en sa génitrice (et vous allez bientôt comprendre que je ne choisis pas ce terme au hasard).

Vous me connaissez suffisamment, pour la plupart, pour savoir que si je l’avais trouvé bancal, perfectible, peu subtil, voire mauvais, je l’aurais dit. Sans hésiter, sans édulcorer. Malgré l’admiration et la sympathie que j’ai pour Audrey Pleynet. La chose n’aurait pas été agréable, elle m’aurait laissé un goût de cendres dans la bouche, mais je l’aurais fait. Sauf que (ouf !) cela ne sera pas nécessaire. Je pensais que Rossignol allait être un très bon UHL, du fait de la combinaison du talent de l’autrice et de la rigueur impitoyable, de l’exigence d’excellence, de son éditeur, le grand Olivier Girard (nom de Crom !), et de la directrice d’ouvrage, Laëtitia Rondeau. Homme de peu de foi que j’étais… La vérité, aussi dithyrambique qu’elle puisse paraître, est que Pleynet a récidivé, et qu’une fois encore, elle a fait mieux que Ken Liu qui, jusque là, avait produit le meilleur et le plus intelligent et subtil des UHL, le magistral L’Homme qui mit fin à l’Histoire. Il aura fallu sept ans et une quarantaine d’UHL, mais c’est une femme, la première francophone publiée dans la collection qui, à mon sens et du haut de l’expérience acquise en presque quatre décennies de lectures SF, lui a ravi sa couronne. Je le dis donc haut et fort : non seulement Rossignol est, à ce stade, le meilleur texte d’Audrey Pleynet, non seulement c’est la meilleure et la plus intelligente des novellas publiées dans la collection Une heure-lumière, mais c’est aussi le texte le plus émouvant qui y soit paru, le plus beau également. Je crois d’ailleurs que la distinction de (roman) culte d’Apophis ne suffira sans doute pas à donner la mesure de sa valeur : il faudrait presque inventer les cultissimes d’Apophis ! Continuer à lire « Rossignol – Audrey Pleynet »