American Elsewhere – Robert Jackson Bennett

Cyclopéen ! 

american_elsewhereAmerican Elsewhere est le troisième titre faisant partie du lancement d’Albin Michel Imaginaire, le 26 septembre. aux côtés des tomes 1 d’Anatèm et de Mage de bataille. Gilles Dumay le présente comme « un thriller Kingien / Lovecraftien, lisible par le grand public, peut-être un peu mainstream pour un lectorat hardcore » (la presse US évoquait également Neil Gaiman, au passage). De plus, le livre est plus ou moins rangé sous l’étiquette « Fantastique », à laquelle les gens rattachent de toute façon tout ce qui est lié à Lovecraft (ce qui est absurde : ce dernier a balayé tous les genres, du pur Fantastique au Weird, la SF et la Fantasy). Je ne suis que partiellement d’accord avec cette présentation : oui, c’est « lisible » (et de façon très fluide et agréable, qui plus est) par le grand public, mais clairement, ce dernier va rater des tonnes de clins d’œil à Lovecraft et risque, de plus, d’être un peu décontenancé par les éléments science-fictifs qui ont une importance capitale dans l’intrigue. Lisible, donc, par le lecteur lambda, qui ne sort pas de l’imaginaire mainstream d’habitude, mais disons que celui-là va perdre une partie de la… Pandimensionnalité de l’ensemble (il faudra lire ce roman pour saisir la blague :D) et ne va voir que les ombres sur la paroi de la caverne, pas cette dernière.

Car American Elsewhere relève, à mon sens, bel et bien du Weird / New Weird, ce genre hybride popularisé par Lovecraft puis, plus près de nous, par des gens comme Miéville, Ligotti ou VanderMeer. Ou de la SF un peu barrée et cachée sous des oripeaux Fantastiques à la Stephen King, à la rigueur. Quoi qu’il en soit, même un lecteur peu expérimenté dans les littératures de l’imaginaire (même « mainstream », comme King) devrait vraiment apprécier cette lecture, car ce thriller horrifique s’avère, malgré sa longueur qui peut faire peur (pas loin de 800 pages), extrêmement prenant, et il se lit à une vitesse folle. Et c’est clairement passionnant, on tourne les pages avec fièvre pour savoir le fin mot de l’histoire et le devenir de son héroïne ! Et pour ce qui est du « peut-être trop mainstream pour un lectorat hardcore », clairement pas non plus, car je pense pouvoir sans problème m’inclure dedans et je n’ai pas trouvé ça trop grand public. Je dirais même plus : même pour un amateur éclairé de Néo-Lovecrafteries, ça se place à mon avis clairement dans le haut du panier, et est donc, dans ce registre, à lire et non pas à écarter d’un revers de main car trop orienté vers les gros bataillons du lectorat.

Au passage, c’est le deuxième livre signé Bennett que je lis en quelques semaines, et les deux fois, ça a été une claque magistrale. Attention cependant, je placerais American Elsewhere deux bons crans au-dessus de Foundryside en terme de qualité, et l’atmosphère, voire même le style d’écriture, sont largement différents, même si à la base, l’idée est un peu la même : la Réalité est malléable. 

Avertissement : cette critique contient, contrairement à mon habitude, de petits spoilers. La parcourir est donc à vos risques et périls, même si vu les influences assumées du bouquin, il est peu probable que lesdits spoilers vous gâchent la lecture. On vous conseillera donc soit de passer directement à la conclusion, soit de ne lire cet article en intégralité qu’une fois American Elsewhere achevé, pour prendre connaissance de l’analyse que je propose.

Mother and child divided *

* Porcupine Tree.

L’intrigue s’ouvre sur un enterrement, celui du père de Mona Bright. De ce triste personnage, elle n’a hérité que trois choses : son aptitude au tir, une Dodge Charger 69 (modèle similaire à la légendaire General Lee) et une maison. Il s’avère en fait que la maison appartenait à sa mère, Laura, dont elle n’a que de vagues souvenirs et qui s’est suicidée quand elle n’avait que sept ans. Pour que l’héritage soit valide, il ne lui reste cependant que onze jours pour se rendre dans la petite ville de Wink (ce qui signifie… clin d’œil), où elle se trouve. Problème : le patelin ne se trouve sur aucune carte, aucun service du gouvernement fédéral ne semble connaître ou reconnaître son existence, et les aiguilles tournent. Pour Mona, divorcée, ex-flic, lancée dans un road trip à travers tout le vaste Texas depuis deux ans, avec quelques arrêts très sexe, alcool et rock’n’roll devant lui faire oublier de façon passagère la dépression qui la ronge, l’occasion est inespérée, et elle va tout faire pour ne pas la laisser passer. Car outre l’enjeu financier, ce qui lui importe est d’en apprendre plus sur sa mère. Car quelques photos présentes dans le garde-meuble où était stockée la Charger montrent une femme cultivée (une brillante scientifique), heureuse, élégante, très loin de l’image de la créature névrosée, étique et fruste dont Mona a le souvenir, trente ans après sa mort.

Grâce à un point de repère géographique (une mesa), Mona parvient enfin à Wink, ce qui est d’autant plus étonnant que les rares habitants des alentours de ce coin paumé du Nouveau-Mexique peuvent passer des décennies à proximité sans avoir conscience de son existence (à part l’équipe du Roadhouse -relais routier- du coin, qui vit de trafic de drogue et de prostitution). Au passage, les alentours de la bourgade et le patelin lui-même sont très bizarres (dans une perspective très -Peter- Hamiltonienne, en mode chemins Sylfens) : les bois sont réputés abriter d’étranges créatures, tout comme le lac tout proche, les ravins ne sont pas sûrs, et surtout, chaque fois que vous traversez la ville, et que vous pensez arriver au bout, il y a toujours une seconde colline derrière la précédente, une rue en plus là où vous auriez juré qu’il n’y avait rien la dernière fois que vous êtes passé dans le coin. Wink est au pied d’une mesa où, il y a une quarantaine d’années, a été bâti un centre de recherches travaillant sur les mécanismes quantiques fondamentaux de l’univers (au passage, les plus érudits d’entre vous verront certaines allusions tout à fait réjouissantes à certaines des dernières théories cosmologiques, comme les Branes et leurs collisions, par exemple).

Wink, c’est un peu la bourgade parfaite, fantasmée, de l’Amérique profonde des années 50 / début des 60, avec Mr Sandman en fond sonore (clic). Semblant figée dans un éternel été, la ville ne compte que de charmantes petites maisons, des jardins où pas un brin d’herbe ne dépasse, des massifs de fleurs superbement entretenus, des pères de famille qui, portant un gilet, des lunettes et la pipe au coin de la bouche, jettent, en-dessous de leur raie soigneusement peignée sur le côté, un œil sur leur joyeuse progéniture, sous le regard bienveillant d’une maîtresse de maison au brushing impeccable, portant une jolie robe et des escarpins même pour faire le ménage, et dont le seul but dans la vie semble se résumer à ce dernier, la préparation des repas, le bonheur de leur époux et de faire des enfants. A Wink, tout le monde est aimable, calme, propre, ordonné, bienséant, bref, il n’y a que des visages amicaux, des gens gentils bien comme il faut, y’a d’la place pour se garer, tout le monde vous dit « BONNE JOURNÉE ! » (au cas où quelqu’un n’aurait pas compris la référence : clic). Wink, c’est un havre de paix et de beauté, et les gens qui vivent là ont jeté la clef de leur maison (clic).

Sauf que… Outre, donc, les bizarreries dans la forêt et le lac, il y a des « zones interdites ». Des endroits où personne ne va. Jamais. Et sortir la nuit est vivement déconseillé. Ce sont des règles absolues, que tout le monde suit, comme celles concernant le comportement (voir plus loin). Sans compter qu’une partie des habitants, très… excentriques dans leur genre (et adeptes de private jokes, des plaisanteries qu’ils sont les seuls à comprendre et qui semblent les amuser beaucoup), semble suivre un autre jeu de règles, encore plus absolues, et que même leurs activités les plus anodines (du bricolage de sa voiture à la collection de trains électriques) ne sont pas du tout ce qu’elles semblent être. Et que des… pactes semblent parfois unir (et le mot n’est pas trop faible) les uns et les autres. Ah, et puis la lune est différente également, d’une bizarre couleur rose, certains magazines ne se trouvent que chez les marchands de journaux de Wink et nulle part ailleurs (journaux qui ne parlent d’ailleurs que de nouvelles locales, jamais du reste du monde), et les chaînes de télévision qu’on y capte semblent ne proposer que des rediffusions de sitcoms pré-1985.

A Wink, donc, rien ne se passe jamais, rien ne change. Personne n’arrive (ou quasiment), et surtout personne n’en part. Sauf que… l’arrivée de Mona dans la ville coïncide quasiment avec l’enterrement du plus ancien (enfin… non, rien) et respecté des habitants de la ville, dont la mort semble toucher, ou plutôt terrifier profondément les plus excentriques d’entre eux. Notre ex-policière va vite se retrouver embringuée plus ou moins contre son gré dans une double-enquête, celle concernant sa mère (et le centre de recherches où elle travaillait) et une autre, concernant le meurtre (car c’est bien de cela dont il s’agit) du vieil homme.

Atmosphère, influences et ressemblances *

* A forest, The Cure.

(attention, spoilers possibles)

On retrouve certains des fondamentaux de Stephen King dans le contexte, les personnages, l’intrigue ou d’autres éléments, comme le fait que l’action soit centrée sur une petite ville, les pactes passés entre les humains et le surnaturel (celui qui permet aux parents de Gracie d’acheter leur vie et leur bonheur parfaits est parfaitement immonde), permettant l’intrusion de ce dernier dans un contexte sinon (en apparence du moins) parfaitement banal, le rôle des jeunes (humains… ou pas, dont Gracie chez les premiers et un autre personnage dont je ne vais rien dire pour ne pas spoiler -celui lié à une baignoire de sang, pour ceux qui ont lu le bouquin-) et la façon dont la relation avec leurs parents est parfois néfaste, le bâtiment (ici plutôt un complexe / une formation naturelle) qui est la source du « Mal », le puritanisme (à Wink, l’homosexualité, le divorce, le sexe et les grossesses hors-mariage sont une abomination, et on ne fait pas de scandales en public), ou encore l’expérience qui tourne mal et toute la méfiance envers la technologie (et le gouvernement) que l’accident implique. Si j’avais une ressemblance avec l’oeuvre de King à retenir, ce serait probablement la novella Brume (faisant partie du recueil du même nom), puisque les points de départ (un orage catalysant des événements « surnaturels ») et d’arrivée (les hum, bestioles -et leur inspiration, au passage, puisque la source de King et Bennett est commune : Lovecraft-) sont identiques. On peut aussi citer Dôme, dans le sens où ce qui vit à Wink y est également enfermé par une barrière infranchissable.

On remarquera aussi une ressemblance avec Robert Charles Wilson (probablement très inspiré, lui-même, par King), dans la confrontation de gens ordinaires de l’Amérique profonde (qui en prend au passage bien pour son grade : cf ce magnifique « Tout bon Texan, au fond de son cœur, est persuadé que n’importe quel problème peut être résolu par l’emploi d’une arme de gros calibre ») à des événements incroyables générés par un centre de recherches gouvernemental proche, où une expérience dérape. Ainsi que dans la façon, là encore commune aux deux auteurs, de confronter des gens ordinaires à l’extraordinaire. Et bien entendu, on pensera, effectivement, à Neil Gaiman (je ne vais pas dire à propos de quel ouvrage ni pourquoi pour ne pas spoiler).

On passera aussi rapidement sur l’influence ou la ressemblance avec Twin Peaks, tant elle est évidente, notamment via les personnages assez excentriques, les mystères / horreurs qui se cachent dans la forêt, le côté petite ville paumée, tout simplement, l’aspect enquête, la jeune fille qui a un rôle important dans l’histoire, et j’en passe. Rien que l’insistance de Bennett à évoquer le panneau à l’entrée de Wink me paraît suffisamment explicite, par exemple.

Mais par-dessus tout, une influence se distinguera pour le connaisseur de son oeuvre, que ce soit par rapport aux autres habitants de Wink ou même au mélange d’éléments SF, horrifiques et à l’atmosphère Fantastique, d’intrusion dans la réalité banale, moderne et cartésienne d’éléments impossibles et terrifiants : Lovecraft. Si l’explication est scientifique (au passage, puisqu’il y a une explication et qu’elle est -au moins partiellement- rationnelle, ce n’est pas du pur Fantastique), ce qu’il y a derrière relève en revanche complètement de la mythologie Lovecraftienne. Et plus particulièrement de deux de ses plus célèbres textes (dont un de mes préférés), dont je vais bien entendu soigneusement taire le nom (sauf si on me fait une proposition suffisamment alléchante, évidemment. J’accepte la nourriture, l’argent et les faveurs sexuelles). Et puis cette insistance sur les sons de flûte, hein  😉

On fera aussi une spéciale dédicace, selon l’expression consacrée, à Platon, parce que son allégorie de la caverne est tout de même un peu omniprésente sur les bords là-dedans, et l’œil averti captera quelques autres hommages, comme ce « des plans superposés à des plans superposés à des plans » qui évoque évidemment Frank Herbert.

Analyse et ressenti *

* The less i know the better, Tame Impala, 2015.

(attention, spoilers potentiels)

Première remarque, c’est très bien écrit. Non pas qu’il y ait une virtuosité stylistique particulière, mais en revanche c’est vigoureusement rythmé (et la chronologie des révélations est parfaitement maîtrisée), vraiment très prenant, et ça se lit à une vitesse démentielle malgré la taille du pavé (je l’ai fini… avec trois jours d’avance sur mon programme -qui prévoyait 100 pages / j-). L’auteur emploie occasionnellement des techniques narratives alternatives, tel ce long passage épistolaire nous en apprenant beaucoup plus sur le centre de recherches (cet enchaînement de techniques et de points de vue est d’ailleurs particulièrement bien utilisé, je trouve). Les explications données, aussi bien scientifiques (bien que le principe du miroir soit du déjà-vu, particulièrement à la télévision -cf Au-delà du réel, l’aventure continue-) que Lovecraftiennes, sont passionnantes (clairement, l’amateur du génie de Providence va se régaler, même s’il est important de remarquer que ce roman tire plus sa substance de l’esprit plutôt que de la lettre des écrits du Maître. Il m’a d’ailleurs, dans son mélange techno-Lovecraftien, parfois évoqué Charles Stross, avec un humour un peu moins prononcé toutefois -bien qu’il soit présent-). Même si j’ai vu que certains autres lecteurs les trouvaient trop nombreuses, cela n’a pas été mon cas, sans compter que cela rend sans doute le livre plus accessible.

Les personnages humains sont plutôt réussis, même si le gros de la narration se concentre sur Mona, avec des points de vue d’autres personnages occasionnels (les hommes du Roadhouse, Gracie, etc). Mais ce qui rend ce livre très particulier, ce sont ses personnages non-humains, et surtout la façon dont ceux-ci veulent ressembler à ceux parmi lesquels ils vivent, la façon dont ces entités cosmiques s’humanisent et ne recherchent que deux choses, qui nous paraissent, à nous, naturelles, mais qui étaient jusque là, pour l’une, complètement étrangère, et qui, pour l’autre, paraîtra complètement incongrue compte tenu de la nature… cyclopéenne et venue d’ailleurs de ces êtres : le bonheur et l’amour / l’attention d’une mère ! Et finalement, ce qui fait la force de ce roman, à mon sens, c’est ce récit de personnages (quelle que soit leur nature réelle, sous la surface, dans les paradimensions) profondément humains, faillibles, terrifiés par l’abandon de leur génitrice et par les conséquences possibles s’ils décidaient de ne pas suivre à la lettre ses règles castratrices.

Les thématiques centrales sont les relations mère-enfants (les filles, particulièrement), que les uns ou les autres soient humains… ou autre chose, ainsi que sur la distinction platonicienne à faire entre l’apparence de la réalité et la réalité elle-même. Ainsi, bien sûr, que les féroces coup de poignard Kingiens à tout ce que j’ai évoqué plus haut (puritanisme, conservatisme, projets scientifiques secrets gouvernementaux, etc). Il y a aussi une thématique très Lovecraftienne (et platonicienne, d’ailleurs), mais que je ne m’attendais pas forcément à trouver ici : la recherche de la cité parfaite, rêvée, qui est présente dans le volet Fantasy / Dunsannien de l’oeuvre du maître mais qu’on a parfois du mal à faire spontanément coïncider avec son volet Horreur Cosmique. Finalement, tout ce que cherche Mère, le but des règles qui s’appliquent à sa progéniture et aux humains, n’est finalement que cela : créer l’endroit parfait… et le maintenir en stase indéfiniment.

Sur le plan de l’Horreur Cosmique, justement, ce texte bouscule certains des codes de ce registre avec ses bestioles à la recherche du bonheur et de l’amour de leur maman. Il en est en revanche typique dans le sens qu’à Wink plus que partout ailleurs, et comme le disaient jadis les Ramones, l’ignorance fait le bonheur : il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas voir (un art aussi instinctif que celui de cligner des yeux, dans cette ville), ne pas savoir, ne pas comprendre, car voir certains endroits ou, hum, êtres tels qu’ils sont vraiment, c’est perdre tous ses points de SAN d’un coup (c’est d’ailleurs montré d’une façon spectaculaire à la fin). Quelque part, le roman de Robert Jackson Bennett redéfinit autant le registre Lovecraftien que ceux de Victor LaValle ou de Kij Johnson, même si c’est d’une façon différente (on remarquera toutefois qu’il est également dans une, hum, perspective féministe cosmique présente dans le roman de cette dernière autrice). On pourra cependant voir une certaine ressemblance avec une autre Lovecrafterie remarquable, à savoir Crispin’s model de Max Gladstone.

Une autre thématique relèverait d’un étrange mélange Gaiman / Lovecraft, et elle est celle de la redéfinition des hiérarchies divines et de leur intrusion dans l’Amérique Chrétienne moderne, avec un démiurge féminin remplaçant les figures patriarcales de nos sociétés, et des analogues des Grands Anciens et autres Très Hauts lui servant de rejetons, de prophètes et d’apôtres, faisant ainsi respecter la loi divine sur Terre (à Wink, du moins). Les passerelles entre l’humanité et ces para-hiérarchies divines redéfinies rappellent d’ailleurs La bibliothèque de Mount Char.

J’ai déjà évoqué l’ambiance, parlons maintenant du ton. A part un aperçu dans les premières lignes, il faudra environ 60 % du livre pour que celui-ci prenne sa véritable dimension gore, explicite et horrifique. Mais une fois que c’est parti… Et plus on avance, plus c’est gore. On insistera donc sur le fait qu’il vaut mieux avoir une certaine affinité pour l’Horreur (cosmique ou pas) avant de s’engager dans ce livre.

Quelques petits défauts tout de même *

* Hard times, Paramore, 2017.

Bon, rien de rédhibitoire du tout, ça reste vraiment un roman à lire, mais il n’empêche qu’il a quelques menus défauts. D’abord, le rythme est un peu lent sur le premier tiers, avant de s’accélérer pour ne plus jamais ralentir. Moi, ça m’a captivé dès le début, mais tout le monde ne sera peut-être pas dans le même cas. Ensuite, American Elsewhere aurait pu être dégraissé de quelques dizaines de pages (au moins) sans dommages, car l’utilité de certaines scènes ou arcs tertiaires est plutôt douteuse (ceux sur Joseph ou pire, sur Megan et sa relation avec Dame Poisson). Enfin, la grosse révélation du bouquin est complètement téléphonée, surtout si vous avez lu Lovecraft (et même sans, c’est quasiment déballé dès le début). Comme je l’ai également déjà précisé, les longs déballages d’infos / patientes explications seront un problème pour certains, mais pas pour d’autres (dont votre serviteur).

La fin est… cyclopéenne, spectaculaire au possible, et assez réussie dans son genre très singulier, à la fois Lovecraftien et anti-Lovecraftien.

En conclusion

American Elsewhere est un des trois livres du lancement d’Albin Michel Imaginaire, sans doute le plus mainstream des trois d’après son éditeur. Reprenant des codes venus tout droit de chez H.P. Lovecraft et Stephen King, Robert Jackson Bennett nous propose un thriller gardant l’apparence d’un roman fantastique avant de virer peu à peu vers la science-fiction et l’Horreur cosmique chère au Maître natif de Providence. Au final, nous nous trouvons en présence d’un redoutable page-turner évoluant dans le registre du Weird (mélange horreur – SF – fantasy – etc), adoptant certains codes Lovecraftiens pour mieux les subvertir. Lisible (et appréciable), effectivement, par tous, y compris ceux qui ne connaissent des littératures de l’imaginaire que King, par exemple, ce livre aux, hum, multiples dimensions (^^) ne sera cependant pleinement compris et apprécié que par les amateurs éclairés de l’oeuvre du papa de Cthulhu. Au final, je pense toutefois que des trois livres du lancement, c’est celui qui a le plus gros potentiel pour toucher le plus large public, en raison de la grande réussite littéraire qu’il constitue, bien sûr, mais aussi du fait que Anatèm est vraiment trop hardcore et Mage de bataille probablement trop typé Fantasy pour pouvoir séduire facilement le lectorat mainstream. Et très sincèrement, du fait de sa combinaison d’accessibilité et de potentiel disons « cosmique » cyclopéen, je pense qu’American Elsewhere est LE roman du lancement d’AMI, même s’il n’aura pas forcément la place, dans le panthéon des littératures de genre, qu’aura Anatèm.

Pour aller plus loin

Retrouvez sur le blog les critiques des autres titres du lancement d’Albin Michel Imaginaire : Mage de bataille (tome 1), Anatèm (tome 1), Les étoiles sont légion.

Si vous voulez avoir un deuxième avis sur cet ouvrage, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha sur L’épaule d’Orion, celle de Just a word, de Célindanaé sur Au pays des Cave Trolls, du Chien critique, de l’ours inculte, d’Elhyandra, de Chut… maman lit !, de Boudicca sur le Bibliocosme, de Xapur, de Blackwolf,

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67 réflexions sur “American Elsewhere – Robert Jackson Bennett

  1. Ping : American Elsewhere – Robert Jackson Bennett – L'épaule d'Orion

  2. Et si je connais bien Platon, et sa caverne, cela compense-t-il mes lacunes concernant Lovecraft?
    Mais où vas-tu chercher ces titres musicuax ?!!! 5au moins je connais The Cure), mais le reste donne bien le ton de quelque chose d’assez… surprenant. Tu m’a fait bien rire avec tes « clics ». En fait, si j’ai bien compris cela a l’apparence chaleureuse d’une maison bleue, mais cela n’en est pas une…

    J’avais prévu de l’acheter dès sa sortie avec Anathèm, donc tu ne fais que confirmer ma certitude. Merci, ta critique est vraiment accrocheuse et drôle (surtout avec ta musique).

    Aimé par 1 personne

  3. Comme tu dévoiles pas mal de choses dans ta chronique, j’en profite. Il y a deux scènes que je trouve très marquantes, qui sont aussi les plus gore, et qui illustrent parfaitement ce que cela fait de tomber à 0-SAN : chez les habitants humains de Wink lorsqu’ils assistent impuissants à l’horreur cosmique, et chez les autres lorsque le sens de leur vie leur échappe. Je trouve ces deux scènes fabuleuses, car elles montrent un enfer psychologique de grande profondeur. A ce propos, tu as très bien relevé la dimension mére-enfants. Magnifique critique ! (Et tes liens de musicaux sont en parfaite adéquation avec le roman !)

    Aimé par 1 personne

    • Euh… ouais. Alors là, il y a BEAUCOUP plus de spoilers que d’habitude, mais ils sont clairement signalés, à de multiples reprises. Et puis bon, hein, si tu ne spoiles pas sur ce genre de roman, ton analyse thématique (notamment) va être plus que limitée.

      Mais bon, toi tu vois des spoilers dans chacune de mes critiques, alors 😀

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      • Oh !! Tu dis ça parce que tu es en colère. 😉

        Après vu la précision de tes chroniques, le spoil est plus ou moins présent. Je ne vois pas comment tu pourrais faire autrement d’ailleurs. Détaillé, la structure, l’intrigue, les ressemblances avec tel ou tel ouvrage…

        Ici, ce n’était pas une critique. Ce sera l’un de mes prochaines lectures et je veux y aller « vierge » de toutes infos. Et c’est le cas pour tous les livres que je veux lire.

        Et tu spoiles moins que certaines 4ème de couv’… 😉

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  4. Je l’ajoute à ma liste de lecture potentielle, car ça m’a l’air super.
    Par contre le prix. 29 euros ?! 17 en numérique ?! Sérieusement ?!

    Sinon, je suis en plein dans le « Problème à trois corps ». J’ai laissé passer assez de temps pour oublier l’essentielle des spoils contenus dans ta critique tout en me rappelant de ne pas lire la quatrième de couverture.

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    • Il n’y a pas de spoilers dans ma critique du problème à trois corps, mais dans celle de sa suite, ce qui est indispensable vu qu’elle ne peut que dévoiler la révélation de la fin du tome 1 ou se résumer à une ligne (c’est bien / pas bien). Ce serait bien que certains arrêtent de me tailler ce genre de réputation de blogueur qui spoile, parce qu’elle me fatigue sévèrement, qu’elle est totalement abracadabrante et qu’elle peut coûter cher en terme de fréquentation. Les rarissimes critiques qui spoilent un peu multiplient les avertissements à cet égard, donc si les gens se spoilent quand-même, c’est de leur faute et pas de la mienne. Et les rares fois où je fais de vagues révélations, ça ne dévoile jamais ou quasiment le point-clef du livre.

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      • J’ai visiblement fait confusion entre ta critique du tome 1 et du tome 2.
        J’aurais aussi du préciser que ce n’était pas une reproche. Il est difficilement évitable de faire une critique détailler ans avoir un peu de spoil notamment pour une suite.
        Mes excuses.

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    • Bonjour Thomas D (là, j’avoue que c’est un peu surréaliste, mais vous n’y êtes pour rien),

      Je me permets de réagir sur le prix de vente.
      Quand on a payé tout le monde : l’auteur, la traducteur, la préparatrice de copie, la correctrice, l’illustrateur, le maquettiste pour la couverture, le composeur pour l’intérieur, le directeur de département éditorial (moi, donc), etc. Nous arrivons à un prix de vente unitaire théorique de 38 euros, ramené donc à 29.
      Il faut bien comprendre que depuis presque 20 ans, le prix des livres grand format n’a quasiment pas bougé, alors que tout le reste a augmenté de 2% par an environ (la plupart des coûts et surtout le coût du travail). L’édition française est arrivée à un stade où les prix de vente des livres traduits en viennent à être décorrelés de la réalité industrielle (les traductions de cette taille devraient se vendre dans les 40-45 euros), à cause des « barrières psychologiques » des 20 et 25 euros. Si on veut continuer à payer les gens, tous les gens qui participent à la fabrication d’un livre, ça n’est plus tenable. Ou le prix du livre doit augmenter ou les ventes doivent augmenter (la troisième alternative est évidemment nettement moins réjouissante).
      Je précise que les livres Albin Michel Imaginaire ne sont pas subventionnés. Depuis vingt ans, les ventes moyennes en imaginaire baissent (et la production augmente de façon déraisonnable). Quand je suis arrivé dans ce milieu (milieu des années 90) tout bon livre de SF correctement diffusé se vendait à 5000 ex minimum (la qualité ET la diffusion devaient être au RDV, évidemment). Maintenant on serait plutôt entre 2000 et 3000 ex, en gardant les mêmes critères de qualité et en notant que la diffusion s’est érodée, frappée par les tsunamis répétés de la surproduction.
      Pour le prix du numérique, 17 euros, ce n’est pas cher.
      Ce n’est pas l’impression qui coûte cher dans la fabrication d’un livre, mais le travail humain, les charges salariales. Et il est hors de question pour moi d’aliéner les supports papier/numérique. Je produis un livre qui existe sur deux supports différents, donc je prends en compte mes frais de production dans leur globalité quand je calcule les deux prix de vente. Plus le numérique progresse plus le CA du produit pris dans sa globalité baisse, et dans le même temps pour payer tout le monde, je suis obligé de maintenir ma marge. Le maintien de cette marge passe par le prix choisi pour le fichier numérique.
      Nous avons décidé de faire un double effort sur le numérique : mettre les ouvrages entre 50 et 60% du prix du papier, et opter pour le watermarking comme protection par défaut (les revendeurs qui ajoutent une DRM le font de leur propre chef, sur leur propre marge – ce n’est pas l’éditeur qui l’a décidé).
      J’espère avoir été clair.
      American Elsewhere devait être publié en deux tomes à 23 euros, un peu sur le même modèle des Puissances de l’Invisible chez Denoël (on retombait alors sur nos pattes en termes de prix de vente théorique), mais en étudiant le texte et en cherchant l’endroit ou couper, nous avons finalement décidé de le sortir en un seul volume pour le lancement, histoire de marquer le coup.
      Je comprends que ça puisse être trop cher (pour UN livre papier), peut-être pouvez-vous convaincre votre bibliothèque d’en faire l’acquisition ?
      Pour ce qui est du numérique, je maintiens : 16,99 est un prix très juste, quand on prend en compte les coûts d’achat, de traduction et de production d’un tel ouvrage.

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      • Bonjour Gilles,
        Merci de vos explications, étant moi-même auteur je connais une bonne partie de ses contraintes et comme vous le dites il s’agit bien d’une barrière psychologique.
        La plupart des gens que je croise en librairie ont tendance à reposer un ouvrage dès qu’ils voient que le prix atteint le seuil symbolique des 25 €, à moins d’être foudroyé par la couverture et la 4ème.
        Avec des livres frôlant les 30 € je pense qu’on a moins tendance à y aller sur un coup de tête et qu’on commence à budgéter sa consommation de drogue littéraire.
        Néanmoins la critique d’Apo étant très convaincante, le livre restera sur ma liste d’achat, mais je crains que le prix face fuir certains lecteurs à caque de la barrière psychologique des 25 €.

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      • Je suis plutôt exigeant sur le prix et la qualité du numérique mais pour une fois je ne peux qu’abonder dans le sens de Gilles Dumay.
        Qu’une grosse maison d’édition fasse le epub entre 50% et 60% du prix papier je dis bravo et merci.
        On ne peut pas avoir un livre de 800 pages au même prix qu’un roman de 350 donc le prix numérique doit suivre.

        Aimé par 2 personnes

      • J’imagine que c’est surréaliste, pendant un moment j’ai cru que c’était toi derrière ce TD… (pas sur cette chronique! sur d’autres interventions).

        Merci de toutes ces informations sur la production éditoriale. Je râlerai moins sur le prix d’un livre (papier). Parfois encore sur le numérique surtout quand il est plus élevé que le prix poche. Mais je comprends également les lecteurs, car les budgets achat livres ne sont pas extensibles.

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  5. Ping : Chroniques des livres éligibles au Prix Planète-SF 2019 : A à K (par titre) – Planète-SF

  6. Ping : Cyclopéen ! - Albin Michel Imaginaire

  7. Ping : American Elsewhere-Robert Jackson Bennett – Au pays des Cave Trolls

      • Y’a aussi un certain côté « classique » sur le départ du bouquin (la policière « cassée » qui arrive dans un bled où tous les gens sont zarbi et on se rend compte qu’ils ont des trucs pas nets cachés derrière l’utopie apparente) mais ça aussi, ça passe tout seul grâce à cette écriture solide.

        Bon j’en suis même pas à la moitié donc j’ai encore des choses à découvrir.

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  8. Ping : Foundryside – Robert Jackson Bennett | Le culte d'Apophis

  9. Ping : Mage de bataille – tome 1 – Peter A. Flannery | Le culte d'Apophis

  10. Ping : Anatèm – tome 1 – Neal Stephenson | Le culte d'Apophis

  11. « tout le monde vous dit « BONNE JOURNÉE ! » »… ? Va savoir comment cette phrase est devenue « tout le monde vous dit « BONJOUR CHEZ VOUS ! » » Du coup, switch de référence … chez bibi ça deviendrait plutôt : https://www.youtube.com/watch?v=fk_CfPEjU10
    Ca reste une histoire de petite ville modèle, non ?
    Merci de cette chronique alléchante. Je m’y atèle dès qu’il est disponible et que j’ai expédié l’encours.

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  12. Je suis nettement moins enthousiaste. J’ai trouvé que le bouquin se lit vite et bien et c’est agréable. Mais ça ne me laissera pas un souvenir impérissable. Sur le plan lovecraftien je trouve même que ça rate son effet, en tout cas ça n’a pas marché pour moi de ce point de vue. Peut-être en partie la faute au côté très anthropomorphe des entités rencontrées : ça part dans le sens exactement opposé à ce que fait Lovecraft. Ici on a des entités dont je comprend parfaitement les motivations et qui en fait ne m’effraient pas vraiment (voire pas du tout). Chez Lovecraft je ressens le malaise que provoque l’incompréhension, l’impossibilité de faire cadrer ce à quoi assiste les personnages avec les lois « naturelles » que comprend l’humain. 🙂

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    • /!\ SPOILER /!\ J’ai trouvé très intéressant le fait que sous une apparence banale, se cachent des bestioles Lovecraftiennes cyclopéennes, justement. Ça ne rend que le vertige plus grand quand Mona aperçoit la vraie nature de la vieille dame qu’elle côtoie tous les jours. En plus, toujours sur le plan Lovecraftien, Mona est le résultat d’une belle fusion entre l’Abomination de Dunwich (pour son ascendance) et Le cauchemar d’Innsmouth (pour la découverte progressive de sa nature). Sans compter l’aspect onirique, puisque finalement, Wink est un peu Kadath mélangé à Céléphaïs.

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      • Pour moi c’est l’effet inverse. Ça rend quelque chose qui aurait pu être vertigineux en simplement banal. Ça reprend l’aspect « extérieur » du Lovecraft (les trucs à tentacules) tout en ayant oublié « l’intérieur » (ce qui rend les choses vraiment indicibles). Y a juste le décor du truc mais pas ce qui en fait l’âme. Du coup le soufflé retombe.

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  13. J’en suis actuellement à 30 % de lecture, je maitrise King mais pas du tout Lovecraft que je n’aime pas du tout on verra si je capice tout ^^ pour le moment c’est longuet oui, on verra bien si on me promet que ça va mieux ensuite mais il y a déjà des petites choses pas nettes dont 2 meurtres qui se sont produits ^^

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  14. Ping : American Elsewhere, Strangest Things - L'ours inculte

  15. Ping : American Elsewhere par Robert Jackson Bennett – Le monde d'Elhyandra

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  17. Ping : American Elsewhere – Robert Jackson Bennett – Les Lectures de Xapur

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