Anatèm – Tome 2 – Neal Stephenson

Un monument de la SF

anatèm_T2Voici donc la suite d’Anatèm tome 1. Rappelons au passage que cette division en deux volumes n’existe pas en version originale. Autant le dire tout de suite, si la première partie du diptyque inscrivait déjà le roman dans son ensemble parmi les grands livres de Science-Fiction, ce second opus le place, lui, parmi ses monuments, ses plus grands chefs-d’oeuvre, et ce sans le moindre doute. Car s’il aborde certains thèmes classiques de ce genre, il le fait d’une manière assez radicalement nouvelle, et car son point-clef, dont on ne réalise réellement la portée qu’à la fin, est tout simplement vertigineux. Malheureusement, je ne vais pas détailler à quel point ce que je viens d’aborder est d’une qualité folle, car cela me forcerait à entrer dans des explications divulgâchant une partie du contenu des tomes 1 ou 2 à ceux qui ne les ont pas encore lus. Je vais donc rester très vague sur certains points, mais du coup cette critique sera lisible par tous. 

Structure, difficulté de lecture

Ce second tome est divisé en quatre phases, de durée variable :

– Dans la première, Erasmas, envoyé vers une autre concente, ne s’y rend pas directement et tente de retrouver son mentor, Orolo. Lorsqu’il y parvient, un événement extraordinaire, lié à ce qu’à découvert ce dernier, a lieu. Cette phase est courte et aussi lisible que la fin du tome 1, et est franchement spectaculaire et passionnante.

– Dans la seconde phase, Erasmas parvient à la concente Trédégarh, où il était supposé se rendre directement. Il est alors intégré à une série de sénacles (sic) sur la pluralité des mondes, où, en fait, c’est la nature et la hum, portée de la conscience qui vont être examinées (les théories évoquées par les personnages se demandant en gros si le cerveau s’inscrit dans l’univers ou si l’univers s’inscrit dans le cerveau -oui, je sais, c’est cryptique…-), ainsi que l’intelligence artificielle (dans une perspective qui m’a un peu rappelé la SA de Peter Watts), le multivers, la communication avec d’autres formes de vie, etc. Cette partie du livre, assez longue, mêle à nouveau science de pointe, métaphysique, religion, philosophie, etc, bref propose le même mélange que dans la partie la plus ardue du tome 1. Ce n’est pas illisible, mais en revanche, c’est très exigeant en terme de capacité d’attention et de réflexion (et quelques connaissances ou recherches en matière de cosmologie aident) et ça contient énormément de dialogues (ce qui peut gêner à la longue, surtout ceux qui ne les apprécient guère). Par contre, c’est clairement fascinant. A la fin de cette phase, une découverte a lieu, qui pousse les avôts à se disperser sur toute la planète. A noter que tout le plan de dispersion est absolument captivant.

La troisième phase est marquée par les préparatifs d’une mission spatiale (sur lesquels l’auteur passe rapidement, et qui, dans leur brièveté, m’ont semblé moyennement réalistes), puis par le déroulement détaillé de celle-ci. Ici aussi, le caractère « dispersé » de ce lancement est totalement fascinant. Cette partie du livre est compréhensible sans effort particulier. On notera que, comme souvent en SF, elle fait intervenir des frappes cinétiques orbitales dont la puissance est grossièrement exagérée (comparable à celle d’armes nucléaires).

La quatrième phase se déroule pendant les moments critiques de la mission spatiale, et dévoile un des points-clefs du livre. Cette partie reste potentiellement compréhensible par tous, mais est clairement d’un sense of wonder comme on en croise rarement en SF, sauf chez les plus grands, comme Greg Egan. Ce qui est expliqué à ce moment là est… d’un niveau science-fictif démentiel, il n’y a tout simplement pas d’autre mot pour le décrire.

Signalons également un épilogue qui rebat les cartes de tout le système social d’Arbre et introduit de fascinantes perspectives dans la manière dont les personnages survivants font tout pour que le pouvoir saeculier ne puisse plus jamais leur faire subir certaines choses, et ce sans avoir l’air de se préparer à ce qui est, pour eux, inévitable. J’ai trouvé cette fin encore une fois fascinante (on va finir par me prendre pour Spock, à force de répéter ce mot  😀 ), et je trouve qu’elle offre une vague perspective sur ce que pourrait être une hypothétique suite.

Notez enfin que ce tome 2 répond de façon satisfaisante (et souvent brillante) à toutes les questions soulevées par son prédécesseur, rien n’est laissé dans l’ombre. 

Pourquoi est-ce un chef-d’oeuvre ?

Bon, clairement, d’habitude, quand je vous dis « ce bouquin est magistral », je vous démontre pourquoi il l’est, parce que le but est que vous ayez des arguments en faveur de cette thèse, arguments que vous pouvez examiner en fonction de vos propres critères (qui ne sont pas forcément les mêmes que les miens) pour voir si, pour vous, ledit bouquin a des chances d’être une baffe ou pas. Sauf que là, l’intérêt du roman relève en partie de la façon de réinventer ou d’exploiter magistralement certains tropes science-fictifs, et que si je les aborde, je vous spoile soit le tome 1, soit le début et la fin du 2. Ce qui serait tout de même idiot. Eh bien donc, sur ce coup là, il va falloir me faire confiance, en gros.

Je vous dirais juste ceci : plusieurs des thématiques science-fictives abordées sont de grands classiques, mais à chaque fois, Stephenson opère un twist, fait des descriptions techniques magistrales, ou bien va plus loin que 99.99 % de ses prédécesseurs. De plus, dans une certaine redéfinition des mécanismes de la conscience, ou de l’utilisation qu’on peut faire de celle-ci, l’auteur rivalise avec Egan en personne, et propose quelque chose d’absolument vertigineux. On s’en rend nettement compte sur la fin, quand il donne les clefs de compréhension de certains événements qui ont pu laisser le lecteur (même si c’est lié aux discussions abordées dans les sénacles -sic-) ou les personnages dubitatifs.

Un mot sur les ressemblances (ou pas, d’ailleurs) : j’évoquais Un cantique pour Leibowitz dans la critique du tome 1, mais on se rend clairement compte sur la fin que Anatèm en constitue une antithèse sur le plan le plus fondamental. Ici, les « moines » ne se rassemblent pas de leur plein gré pour préserver le savoir, mais sont au contraire rassemblés dans des maths par le monde saeculier par peur de leur capacité à changer le monde via la praxis (technologie). On les cloître, on les prive de leurs outils de travail, de leur contact avec les techniciens, ne leur laissant plus que la théorie avec laquelle jouer, le tout pour pouvoir contrôler le rythme de diffusion ou d’évolution du niveau technologique de façon fine. On notera d’ailleurs que les différentes, hum, « factions » abordées dans ce tome 2 sont divisées en plusieurs entités politiques / sociales antagonistes (avôts et saeculiers, Piédestal et Pivot, plus d’autres que je ne peux mentionner, sans compter les stratifications sociales plus habituelles entre riches / puissants et pauvres / modestes), et que toute la question posée par la fin est de savoir, à la fois dans l’interaction nouvelle entre ces deux « factions » ainsi que dans les rapports de force inédits qui s’établissent entre leurs composantes internes, de quoi va être fait l’avenir alors que certains changements de paradigme viennent juste d’avoir lieu et que le fait qu’ils perdurent est sujet à caution.

Non, en fait, si il y a une ressemblance à trouver, elle se situerait plutôt (outre Egan) du côté d’Asimov. Et je n’en dirais pas plus !

Notez que les dix derniers % du livre sont consacré à trois Calca (terme propre à cet univers, et décrivant une « explication, définition ou leçon qui permet d’ouvrir sur un propos plus vaste mais qui a été détachée du corps principal du dialogue et reportée dans une notice ou un appendice »), ainsi qu’au glossaire dont j’ai tiré cette définition. A ce propos, je trouve le fait d’avoir placé le glossaire seulement à la fin du tome 2 (et pas à la fin des deux tomes) peu pertinent : il aurait probablement aidé certains lecteurs à mieux appréhender le tome 1, surtout dans sa partie introductive, la plus obscure et donc la plus susceptible de conduire à un abandon du livre.

En conclusion

Si le tome 1 laissait clairement entrevoir un grand roman, le 2 prouve sans conteste possible que nous avons en fait affaire à un des chefs-d’oeuvre du genre, rien de moins. Je conclurai en disant qu’Anatèm dans son ensemble n’est certes pas une lecture facile ou destinée à tous les profils de lecteurs (c’est clairement un ouvrage pour vétérans ou esthètes de la SF), mais que c’est aussi, à mon sens, un des livres qu’il faut avoir lu si on a l’ambition de connaître les œuvres les plus fondamentales, les plus ambitieuses, vertigineuses, intelligentes, que peut offrir ce genre littéraire. C’est le type même de roman qui donne ses lettres de noblesse à la Science-Fiction, et prouve que, loin d’une sous-littérature, elle n’a en fait strictement rien à envier à la littérature blanche en terme de valeur et d’intérêt.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce second tome d’Anatèm, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha sur L’épaule d’Orion, celle de Just a word, de Yogo,

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22 réflexions sur “Anatèm – Tome 2 – Neal Stephenson

    • En fait, j’ai été étonné de la brièveté de la critique de Just a word, et du fait qu’il n’entre pas dans les détails. Et puis en réfléchissant à la façon dont j’allais tourner ma propre critique, je me suis aperçu qu’il était impossible de détailler sans spoiler. Et pas seulement ceux qui avaient déjà lu le tome 1 mais pas le 2, mais surtout ceux qui hésitaient à acheter le diptyque dans son ensemble, et qui donc pouvaient lire ma critique du T2 avant même d’acheter (et donc de lire) le T1. Dès lors, j’ai choisi de rester dans le flou, ce qui fait que je n’ai pas pu raconter grand-chose. D’autres ont fait des choix différents, et y sont allés avec enthousiasme dans le registre mega-spoilant : j’ai choisi de ne pas relayer ce genre de recension dans le cas précis de ce tome 2. Sauf si c’est toi, Lutin ou un autre blogueur / blogueuse qui a mon amitié, évidemment.

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    • Je ne te cacherais pas que c’est un roman qui, par moments, peut être particulièrement exigeant (mais bon, toutes les grandes œuvres, de SF ou de Fantasy, le sont). Après, tu as toujours une solution intermédiaire : acheter juste le tome 1 dans un premier temps et voir si il passe bien et si il te motive assez pour connaître la suite.

      Aimé par 1 personne

  1. Je n’ai lu que la 8ème partie pour le moment mais quel plaisir de retourner sur Arbre.

    Tout comme toi je pestais de ne pas avoir le glossaire sur le tome 1 quand je l’ai vue dans le tome 2. Mais après réflexion je pense que c’est judicieux de ne pas l’avoir dans le tome 1. Ca permet de faire le petit effort supplémentaire qui fait la différence.

    Moi qui fait toujours très court, ma chronique va tenir en deux mots : Lisez Anatèm

    Aimé par 1 personne

  2. Ping : [anatèm] T2 – Neal Stephenson – L'épaule d'Orion

  3. Ping : Si le tome 1 laissait clairement entrevoir un grand roman, le 2 prouve sans conteste possible que nous avons en fait affaire à un des chefs-d’oeuvre du genre, rien de moins. - Albin Michel Imaginaire

  4. vu mon état de vétéran et peut être d’esthète, avec un attrait particulier pour le post-apocalyptique, j’aimerai pouvoir me plonger dedans, Un cantique pour Leibowitz est dans mon top dans ce sous genre. Malheureusement, encore une fois je devrais attendre l’arrivée des deux tomes au Québec. On me dit dans un mois pour le tome 1 mais tant que je ne l’ai pas dans les mains!

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