Crispin’s model – Max Gladstone

Néo-Lovecrafterie de première classe

crispin_s_model_gladstoneSur Le culte d’Apophis, lorsqu’on apprécie un auteur, on a tendance à vous en reparler souvent. Et vu que j’aime beaucoup ce que fait Max Gladstone, après Three parts dead et A kiss with teeth, je vais vous présenter aujourd’hui un autre de ses textes, une nouvelle appelée Crispin’s model, que vous pouvez lire gratuitement (en anglais) sur cette page du site de Tor.

Ce texte s’inscrit dans le registre Néo-Lovecraftien, et pour avoir lu un nombre non-négligeable de textes appartenant à ce dernier, je peux dire qu’il fait incontestablement partie des plus réussis, avec entre autres une écriture absolument remarquable, notamment dans la façon dont elle génère une tension et une atmosphère tout à fait dignes des écrits du Maître. Mettant en scène un artiste et surtout son modèle, cette nouvelle évoque à la fois Le modèle de Pickman et La musique d’Erich Zann, dont elle fusionne, voire inverse, certains éléments.

Intrigue et personnages

L’action se passe à notre époque (les téléphones portables sont évoqués). Deliah Dane, actrice et scénariste en devenir, fait la plonge et loue ses services comme modèle pour divers peintres afin de financer sa carrière. Elle a un entretien professionnel avec un certain Arthur Dufresne Crispin, dont elle découvrira plus tard qu’il est un artiste très en vue et richissime. Il est très exigeant avec ses modèles, mais paie le double des autres. Il lui explique peindre le nouménal, ce qui se trouve en-dessous de notre apparence, les choses telles qu’elles sont réellement en soi. Son discours, son apparence, son comportement, le fait qu’il ne veuille pas qu’on puisse voir son travail avant qu’il ne soit fini (et on verra même que lors des vernissages, il n’autorise qu’une vue partielle, indirecte, des toiles à tout autre que leur acheteur final), font sonner chez la jeune femme des alarmes « qu’elle ne savait même pas qu’elle possédait », mais quelque part, elle est curieuse et fascinée, et elle accepte de travailler pour lui.

On découvrira que Crispin s’est donné une mission : se forçant à voir (et peindre) au-delà de la surface, à capter l’essence réelle des choses, il veut ouvrir une porte vers cette réalité que nous ignorons sciemment (« Nous nous voilons nous-mêmes la face devant la douloureuse vérité »). Ce monde différent, il veut le capter par l’intermédiaire du modèle. Car il y a une différence entre d’une part notre compréhension naïve du monde, due à nos sens limités, filtrant la vraie réalité, et d’autre part la, hum, « vaste et impitoyable vérité » (ça ne vous rappelle personne ?).

Analyse et ressenti

Insistons tout d’abord sur l’écriture absolument remarquable du texte : Max Gladstone est déjà plutôt agréable à lire et doué en temps normal, mais là, il s’est carrément surpassé, rivalisant sans peine en terme de tension dramatique avec Lovecraft, tout en permettant au lecteur d’établir une forte connexion empathique avec ses personnages, ce qui, par contre, n’était pas vraiment la spécialité du génie de Providence. Cette nouvelle est extrêmement prenante, et on frémit en voyant Deliah, qu’on voudrait voir fuir et qui, fascinée, reste malgré tout auprès de l’artiste (j’ai eu le même sentiment d’inéluctabilité de la catastrophe que dans A kiss with teeth). Et plus encore, plus le temps passe, et plus elle semble se détacher de notre monde cartésien, entrant dans celui, fait de démons, de merveilles et de cités étranges sous des cieux autres, près du rivage de froids océans, de Crispin.

Autre point positif, un twist bien peu Lovecraftien, qui fait que Crispin’s model, tout en s’inscrivant dans les univers et atmosphères du Maître, sait cependant trouver sa propre voie, proposer une évolution de ce type d’histoires. La fin est d’ailleurs très réussie, c’est à signaler. Vous noterez aussi le fait que Deliah pose nue, ce qui ne serait jamais arrivé chez Lovecraft (il n’y a toutefois pas de dimension érotique dans cette nouvelle, en tout cas pas comme dans L’autre modèle de Pickman (1929) de Caitlin R. Kiernan).

On pourrait également parler du fait que contrairement aux autres néo-Lovecrafteries majeures parues ces derniers temps, le texte de Max Gladstone n’est pas (explicitement) militant : il rend certes hommage à Lovecraft, mais ne le critique pas et ne se sert pas de sa nouvelle comme une tribune pour dénoncer le racisme ou la misogynie du Maître (à part si vous considérez que le simple fait de prendre une femme comme narratrice relève de ce registre : pour ma part, je trouve que cet aspect est très loin d’être aussi poussé que dans La quête onirique de Vellitt Boe, et ce d’autant plus qu’il y a ici une vraie justification scénaristique au fait d’avoir un protagoniste féminin, comme vous le découvrirez si vous lisez le texte de Gladstone).

Au final, cette néo-Lovecrafterie se place sans conteste tout en haut du panier, et je ne saurais trop recommander aux amateurs d’y jeter un coup d’œil (et ce d’autant plus que c’est gratuit).

Niveau d’anglais : pas de difficulté particulière.

Probabilité de traduction : de façon isolée, assez faible. Dans une anthologie Lovecraftienne, pas impossible du tout.

***

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5 réflexions sur “Crispin’s model – Max Gladstone

  1. Je suis entièrement d’accord avec toi, c’est un très bon texte, remarquablement bien écrit. Mais j’ajouterai que si le texte ne se veut pas être un pamphlet militant, les thèmes du racisme et de la misogynie sont tout de même finement évoqués par touches dans le texte. Pour moi cela participe pleinement à la qualité du texte.

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