Apophis Box – Septembre 2022

apophis_box_1L’Apophis Box est une série d’articles… n’ayant pas de concept. Enfin presque. Bâtie sur le modèle des « box » cadeau, vous y trouverez à chaque fois trois contenus / sujets en rapport avec la SFFF, qui peuvent être identiques ou différents entre eux, et qui peuvent être identiques ou différents de ceux abordés dans la box du mois précédent. Pas de règle, pas de contraintes, mais l’envie de créer du plaisir, voire un peu d’excitation, à l’idée de découvrir le contenu de la nouvelle Box. Celle-ci est dévoilée au début ou au mitan du mois. Le but étant aussi de me permettre de publier des contenus trop brefs pour faire l’objet d’un des types d’articles habituellement proposés sur ce blog ou dérogeant à sa ligne éditoriale standard, et bien sûr de pouvoir réagir à une actualité, à un débat, sans être contraint par un concept rigide.

Vous pouvez retrouver les Apophis Box précédentes via ce tag.

Extension des horizons : le Steampunk sans Steam

On peut définir le Steampunk et ses NOMBREUX dérivés de différentes façons, mais dans la plus pure « orthodoxie » de ce registre littéraire, on aura affaire à un contexte anglo-saxon, victorien, formant une uchronie (une divergence historique) parce qu’il a subi une évolution technologique rétrofuturiste (comprendre : par rapport à notre propre version de l’Histoire, certaines avancées sont arrivées plus tôt, parfois beaucoup plus tôt), catalysée, comme le nom l’indique, par la vapeur (Steam). Certains taxonomistes de l’imaginaire ne font pas tant des romans Steampunk des représentants d’un genre ou registre littéraire à part que des livres partageant une esthétique commune. On peut donc imaginer des ouvrages ayant l’esthétique / atmosphère Steampunk (et dérivés), en satisfaisant au moins certains des codes (uchronie, rétrofuturisme, voire focale centrée sur le monde anglo-saxon victorien) mais catalysant ledit rétrofuturisme par autre chose que la vapeur. Du Steampunk sans Steam, donc. En voici trois exemples, dont un tiré du Jeu de rôle.

Commençons par parler des deux excellents recueils de nouvelles Célestopol et Célestopol 1922 signés Emmanuel Chastellière : bien qu’ils relèvent, à mon sens, du (New) Weird, ils présentent incontestablement des codes et surtout une esthétique Steampunk, mais avec deux grosses différences par rapport aux représentants classiques de ce registre littéraire ; premièrement, l’inspiration est russe et pas anglo-saxonne (et on l’oublie souvent, mais anglo-saxonne ne se réduit pas à l’Angleterre victorienne mais s’étend aussi à l’Amérique du Far West), et peut-être surtout une partie des avancées retrofuturistes est catalysée par un élément chimique trouvé sur la Lune et logiquement nommé Sélénium (rien à voir avec le vrai élément chimique du même nom) et pas par l’emploi plus pointu des possibilités offertes par la vapeur.

Continuons avec un autre écrivain français de SFFF, à savoir le non moins excellent Laurent Genefort. Lui imagine, dans son roman Les Temps ultramodernes (entre le Radiumpunk et le Decopunk, sous-genres du Steampunk) que la découverte d’un autre élément chimique inédit, le Cavorium, permet de s’affranchir de la gravité, et donc de créer des paquebots et des voitures volantes, et même des vaisseaux spatiaux, permettant une colonisation des planètes Mars et Vénus (telles qu’on les imaginait avant les sondes spatiales des années soixante)… dans les années 20. Et place son intrigue dans un contexte français qui, là aussi, tranche avec les cadres anglo-saxons qui sont (et de loin) les plus courants en Steampunk. Tout comme Chastellière, qui a forgé un imposant Wiki (338 pages au moment où je tape ces lignes), Genefort a publié un « making of » romancé de son univers, l’Abrégé de Cavorologie, pour explorer et expliquer tous les aspects de son univers (j’ai d’ailleurs parlé, après ma lecture, de « Hard Steampunk », par analogie avec la Hard SF). Signalons, pour terminer, qu’il a aussi exploré un aspect aussi inédit que fascinant, et qui est justement possible parce que sa révolution technologique rétrofuturiste est catalysée non pas par la vapeur (source d’énergie illimitée) mais par un élément radioactif par définition voué tôt ou tard à « disparaître » (à se transmuter en autre chose) ; il pose en effet la question suivante (et invente le « Steamlesspunk » en plus du Hard Steampunk) : que se passe-t-il quand le moteur d’une révolution technologique Steampunk (ou assimilée) s’arrête, faute de carburant ?

Les contextes de colonisation lunaire / martienne / vénusienne de Chastellière et de Genefort vous paraissent impressionnants ? Vous n’avez encore rien vu ! En 1989, paraît (en VO) un Jeu de rôle appelé Space 1889, qui, comme les romans ou recueils précédemment cités, s’inspire du Merveilleux Scientifique mais avec une esthétique Steampunk. Ce qui est d’autant plus ahurissant que celui-ci en est encore à ses balbutiements et que le terme même Steampunk n’a pas encore traversé la Manche et l’Atlantique (pour avoir relu les critiques sur ce jeu dans Casus Belli et Graal, le terme n’est jamais cité). Outre le côté précurseur de ce jeu, ce qui est intéressant est également le moteur de la colonisation de Mars et Vénus (très Burroughs / Brackett) au centre de son univers : ici, pas d’élément chimique inédit mais quelque chose de bien plus profond et exotique : des lois physiques alternatives. L’auteur est parti du principe que l’éther luminifère était réel, et qu’il était donc possible de construire un propulseur permettant de s’y déplacer. Et voilà notre empire colonial britannique projeté sur Mars en plus de l’Inde ou de l’Afrique du Sud !

Extension des horizons : de la SF… dans le passé !

Une idée fausse extrêmement répandue à propos de la Science-Fiction est qu’elle s’inscrit forcément dans le futur (même très, très proche), alors que fondamentalement, absolument rien n’empêche de satisfaire les axiomes de ce genre littéraire en inscrivant son intrigue dans le passé. Bien entendu, cela aura des conséquences (le livre concerné aura le plus souvent un aspect Histoire secrète ou uchronique, ou bien s’inscrira dans un monde parallèle), mais certains écrivains ne se sont pas privés d’exploiter cette niche qui est finalement très peu utilisée. Citons rapidement (parce qu’il ne s’agit pas précisément d’un roman, par ailleurs, intéressant) Out of the dark de David « Honor Harrington » Weber, qui voit un vaisseau éclaireur extraterrestre espionner notre planète… en 1415, prenant une vidéo de la bataille d’Azincourt qui va démontrer à une communauté galactique formée en majorité de races herbivores pacifistes quel danger notre espèce, d’une inimaginable violence, représente.

S’il y a bien un spécialiste de cette niche littéraire, c’est (cocorico !) notre Johan Heliot national, qui, dans sa Trilogie de la Lune ou encore dans sa série Grand Siècle, place des éléments hautement science-fictifs dans des contextes historiques afin de catalyser des uchronies : dans la première, Napoléon III a forgé une alliance avec des extraterrestres, permettant au Second Empire de dominer l’Europe en cette fin de XIXe siècle ; dans la seconde, un artefact qui se révèle être une IA extraterrestre est repéché en mer au début du règne de Louis XIV, et elle va accélérer le développement technologique local (catalysant une uchronie) afin d’atteindre ses propres objectifs. Vous remarquerez qu’on est ici au carrefour de plusieurs genres : toute SF n’est (évidemment) pas uchronique, et toute uchronie n’a (évidemment) pas besoin d’un catalyseur science-fictif pour advenir.

Le joyau de ce registre littéraire est, toutefois, à mon sens, le prodigieux Eifelheim de Michael J. Flynn (auteur que vous pourrez, par ailleurs, prochainement lire dans la collection Une Heure-lumière du Bélial’), qui se déroule (en majorité) en… 1348-1349. Oui, faire de la SF au quatorzième siècle, sans recours au voyage dans le temps, est donc possible, et c’est fait avec une maestria inimaginable, notamment dans la façon qu’à l’auteur de décrire les gouffres d’incompréhension sémantique entre des extraterrestres technologiquement avancés et des humains pas si obscurantistes que l’image que nous en avons (pour la majorité d’entre nous), mais dont la vision du monde est tout de même plus basée sur la religion que sur la science. Roman absolument remarquable sur de nombreux plans (dont sa traduction signée par l’excellent Jean-Daniel Brèque), Eifelheim mériterait d’être 1/ plus connu, 2/ réédité (Saint Bélial’, priez pour nous !).

Dans And having writ…, seul roman (publié en 1978) de son auteur, Donald R. Bensen (1927-1997) imagine que l’événement de la Toungouska, en… 1908, était en fait dû au crash d’un vaisseau extraterrestre, et il forge une uchronie dans laquelle les pilotes sont, cette fois, en mesure de contrôler sa chute et d’amerrir en vue de San Francisco. Son équipage, humanoïde, de quatre membres, en vient à la conclusion que pour pouvoir réparer l’astronef et rentrer chez lui, il lui faut accélérer le développement technologique de la planète Terre, et que le meilleur moyen pour cela est de provoquer une Guerre Mondiale, de toute façon inévitable selon lui. Le livre ne relève pas de l’Histoire secrète (puisque l’existence des astronautes finit par devenir de notoriété publique) mais clairement d’une uchronie catalysée par un élément SF. Malgré ces prémisses ténébreuses, le roman est réputé pour son humour, et met par ailleurs en scène un nombre important de personnages historiques.

L’Œil de Heh – La Ville dans le ciel

Dans L’Apophis Box de septembre 2021, je créais une déclinaison du concept de l’Œil d’Apophis, nommée Œil de Heh (du nom du dieu égyptien de l’éternité), devant vous signaler que certains romans sortis récemment ne marchaient pas autant qu’on aurait pu l’espérer, compte tenu de leur qualité, et que donc, si vous ne vouliez pas passer à côté, et donc en être réduit, quelques années plus tard, à de l’occasion, du numérique, voire de la VO, il fallait leur donner un petit coup de pouce maintenant (sachant que je ne touche de commission d’aucun éditeur, hein, mais défendre avec force et conviction ce qu’on considère être les bons bouquins, c’est un peu le cœur de métier de tout -bon- blogueur).

Dans ce troisième numéro de L’œil de Heh, nous allons cette fois parler de La Ville dans le ciel de Chris Brookmyre, sorti il y a un an dans la collection Lunes d’Encre des éditions Denoël, et sur lequel je n’ai vu passer qu’un nombre finalement modeste de critiques. Ce qui est dommage car s’il ne s’agit pas pour autant d’un monument marquant l’histoire de la SFFF, on a tout de même ici affaire à un excellent mélange de polar et de SF, signé par un maître du premier de ces deux genres qui réalise ici une fort convaincante (seconde) incursion dans le deuxième. Celles et ceux d’entre vous qui sont passés à côté du livre, de mon rappel de sortie en VF, voire de ma fort complète critique de la VO, ont, à mon sens, tout intérêt à plus s’intéresser à cet ouvrage, qui n’a, fort injustement, pas eu l’écho qu’il méritait.

***

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14 réflexions sur “Apophis Box – Septembre 2022

    • Sur ce coup là, j’ai envie de dire que si tu hésites, ce n’est pas forcément bon signe sur la capacité de ce roman à te plaire. De toute façon, il est tellement singulier, et ce sur plusieurs plans, qu’il n’est clairement pas taillé pour plaire à tout le monde.

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  1. Merci pour cette box, toujours aussi intéressante, comme d’habitude ! J’ai encore ajouté quelques titres à ma wishlist 😁 je suis heureux de découvrir qu’Eifelheim va être réédité, qui plus est au Bélial ! Celui-là, il était déjà dans ma wishlist, depuis que je l’avais découvert dans un de tes billets : effectivement, il a l’air très alléchant ! Merci pour toutes ces découvertes 👍

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    • Pardon ? Où ai-je dit qu’Eifelheim allait être réédité, et qui plus est par le Bélial’ ? Relisez l’article, il dit « Eifelheim mériterait d’être 1/ plus connu, 2/ réédité (Saint Bélial’, priez pour nous !). »

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      • En me relisant, effectivement, je m’aperçois que j’ai lu trop vite la phrase « Le joyau de ce registre littéraire est, toutefois, à mon sens, le prodigieux Eifelheim de Michael J. Flynn (auteur que vous pourrez, par ailleurs, prochainement lire dans la collection Une Heure-lumière du Bélial’) : mon cerveau a zappé le premier mot de la parenthèse, auteur, ce qui en change tout le sens !

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  2. Toujours aussi passionnant d’érudition !
    Sinon, je voulais te demander des conseils : je vais bientôt commencer à écrire un mémoire sur la parentalité en fantasy, et celui qui sera a priori mon directeur de recherche n’est pas friand de ce genre… Est-ce que tu aurais des livres à me conseiller particulièrement bien écrits et où cette thématique serait fortement présente ? (Je pense pour l’instant à un auteur comme Guy Gavriel Kay)

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    • Là, comme ça, sans y réfléchir, je dirais plutôt Le Trône de Fer, où les relations parent / enfant sont tout de même terriblement importantes (les enfants Stark, la relation Tyrion / Tywin, la relation incestueuse entre Jaime et Cersei donnant toute une fratrie, etc.). Après, en moins bien écrit, il y a toute cette vague de romans de Fantasy où des pères / mères badass vont à la recherche de leur gosse disparu (Wyld, The shadow of the gods, The Gauntlet and the fist beneath, plus la moitié des lectures de l’Ours Inculte 😀 ).

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