Dans la spirale uchronique : Londres, 994 ap. J.-C.

Dans la spirale uchronique est une série d’articles décrivant, comme son nom l’indique, un scénario dans lequel l’Histoire prend un cours différent de celui que nous avons connu. Chaque numéro, nommé d’après le lieu et la date de la divergence, commence par rappeler les événements qui se sont réellement déroulés, avant de proposer un ou plusieurs scénarios possibles expliquant la genèse de l’Uchronie, en tentant de rester un minimum réaliste (sachant que je ne suis pas Historien et que je ne passe pas des mois en recherches préparatoires non plus). Sont ensuite examinées les conséquences possibles à court, moyen, voire long terme, ainsi que l’impact de la divergence à divers niveaux (géopolitique, religieux, économique, militaire, etc.). Le but de la chose étant soit de vous faire réfléchir (voire rêver ou cauchemarder) sur les « routes non prises » (pour reprendre une expression fameuse dans le domaine de l’Uchronie), soit de vous fournir une amorce de contexte de Jeu de rôle ou de roman, si vous êtes auteur (merci de me citer dans les remerciements  😀 ). 

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Le scénario uchronique dont nous allons parler aujourd’hui, Londres, 994 ap. J.-C., est inspiré par le roman King of the wood de John Maddox Roberts, à ceci près que l’auteur ne donne que les très grandes lignes du Point de divergence (et que les conséquences sont plus orientées aventure que réalisme), alors que je vais creuser un peu plus.

Contexte Historique : le monde Viking, autour de l’an Mille

Dans l’Histoire réelle, Olaf Tryggvason est le roi de Norvège de 995 à l’an 1000. Il a pratiqué durant son règne une politique de christianisation particulièrement vigoureuse, n’hésitant pas à recourir, selon certaines sources anciennes (fortement remises en cause par des spécialistes récents comme Régis Boyer), à la torture ou même carrément à exécuter ceux qui refusaient de se convertir. Quelle que soit la méthode utilisée, violente ou pas, les résultats sont historiquement attestés : sous son règne, outre la Norvège, les Îles Féroé, les Orcades, les Shetland, l’Islande et le Groënland deviennent des terres chrétiennes.

Il y avait une forte résistance à l’abandon du paganisme chez une partie de la population et de la noblesse, et certains des nobles convertis n’affichaient qu’un christianisme « de façade » (sans compter que même certains des « vrais » chrétiens parmi eux, dont… Saint Olaf en personne, étaient connus pour leur violence et leur brutalité). En 933, le roi Hakon Ier (dit « le Bon ») avait déjà tenté d’évangéliser le pays, mais il avait dû renoncer à son projet devant son impopularité (une partie de ses sujets s’est mise à brûler des églises et exécuter des prêtres, tandis que sous son successeur, Harald II, ce sont des temples païens qui sont détruits par des chrétiens). 

Olaf Tryggvason baptise personnellement Leif Erikson, le découvreur de l’Amérique (en l’an Mille) et fils d’Erik le Rouge, puis le renvoie, accompagné d’un prêtre, au Groënland, pour y évangéliser (avec succès) son peuple (ce qui déplaît fortement à Erik).

À la même période, le besoin en bois de la colonie groenlandaise pousse Erikson à partir en exploration vers l’ouest puis le sud, sans doute poussé par le récit d’un marchand, Bjarni Herjólfsson, qui racontait y avoir aperçu une terre inconnue en 986. Il découvre d’abord ce qui est sans doute l’île de Baffin, puis la côte du Labrador (baptisée en vieux norrois Markland, « pays de la forêt ») et enfin une zone au climat plus doux, où poussent des vignes sauvages, qu’il nomme donc Vinland (« pays du vin »), sans doute en Nouvelle-Écosse. Il y fonde une colonie, Leifsbudir, qui correspond peut-être aux vestiges archéologiques retrouvés sur le site de l’Anse aux Meadows, situé sur l’île de Terre-Neuve.

Essentiellement à cause du nombre et de l’agressivité des indigènes, appelés skrælingar par les Vikings, les colonies nord-américaines sont abandonnées au bout de quelques années (des découvertes archéologiques datant de 2021 attestent en tout cas que celle de l’Anse aux Meadows a été occupée jusqu’en 1021), même si apparemment, les Groënlandais auraient continué à s’approvisionner en bois, voire à faire du commerce, sur le continent pendant une longue durée (peut-être 400 ans).

Plus étrange encore, la découverte de Leif Erikson, narrée dans les sagas, ne s’est pas répandue en Occident, ou en tout cas très lentement, ou bien a été vue comme faisant partie du folklore. Cette terre lointaine n’a, à l’époque, suscité aucun intérêt. Aucun peuple européen ne s’est donc lancé massivement à la conquête ou la colonisation de l’Amérique du Nord, comme ce sera le cas un demi-millénaire plus tard.

Point de divergence : mort d’Olaf Tryggvason, Londres, 994 ap. J.-C.

Notre divergence avec l’Histoire réelle commence en 994. Olaf Tryggvason, qui participe à une attaque sur Londres, est cette fois tué. Quel que soit son successeur (probablement Éric Håkonsson), soit il est farouchement païen, soit son christianisme n’est que de façade, soit il ne force personne à partager sa conversion (ou en tout cas certainement pas avec la même « vigueur » que Tryggvason). En raison de la mort prématurée d’Olaf, la christianisation de la Norvège est fortement ralentie, stoppée, voire inversée. Sans son action évangélisatrice, les Îles Féroé, les Orcades, les Shetland, l’Islande et le Groënland restent également très majoritairement ou complètement païens, tout comme Leif Erikson, qui tourne, sous l’impulsion de son père, sa ferveur religieuse vers les anciens dieux. Le retour en force du paganisme peut même faire tache d’huile dans les contrées scandinaves environnantes.

Certains historiens, comme Pierre Miquel, lient la fin des raids et invasions Vikings à la christianisation (et à une unification politique connexe de la Scandinavie). Si le paganisme ressurgit ou reste la religion dominante, et que ces terres sont moins unifiées qu’elles ne l’ont été dans notre version de l’Histoire, ils pourraient, tout au contraire, revenir en force. On peut même imaginer que la Première Croisade ne concerne pas Jérusalem mais se déroule des décennies plus tôt, et consiste à aller porter la Foi chrétienne par le fer et le feu chez les Vikings. Ou qu’un roi pratiquant réellement les exactions (tortures, exécutions) décrites dans certaines sources médiévales finisse par prendre le rôle de Tryggvason. L’important est que dans les premières décennies du onzième siècle, les païens soient persécutés en Norvège.

Dans l’uchronie Londres, 994 ap. J.-C., un des fils de Leif Erikson, disons Thorkell, profite des exactions perpétrées sur les païens pour les inciter à venir renforcer son domaine au Vinland. Avec un afflux massif de colons souhaitant continuer à pratiquer leurs croyances et fuyant les chrétiens, ce dernier est mieux à même de résister aux indigènes et se développe.

En 1066, les Normands (qui, dans cette Uchronie, sont des chrétiens d’une ferveur confinant au fanatisme, à l’opposé des scandinaves païens) prennent le contrôle de l’Angleterre dans le sillage de la bataille d’Hastings : dans notre ligne temporelle, après quelques années, Guillaume le Conquérant finit par briser les ultimes résistances des seigneurs anglo-saxons. Après tout, ils n’ont nulle part où fuir. Dans notre scénario uchronique, en revanche, les mouvements migratoires Vikings massifs vers l’Amérique du Nord ont difficilement pu passer inaperçus, ce qui fait que l’existence du Vinland et du Markland est bien plus connue que dans l’Histoire réelle. Il est donc possible que les anglo-saxons (pour éviter de les confondre avec ceux de notre période contemporaine, je vais les appeler simplement « Saxons » dans la suite de ce propos) émigrent à leur tour en Amérique, plus au sud que les Vikings, quelque part entre le Maine et la Caroline du Nord, disons.

Cette fois, ces colonies bien plus massives, et aux dirigeants et habitants farouchement déterminés (ni les Vikings, ni les Saxons n’ont d’autre endroit où aller, les premiers en raison de persécutions religieuses, les seconds en raison de la conquête de la Grande-Bretagne), sont « condamnées » à réussir. On imagine donc qu’elles perdurent, et que donc, l’Amérique du Nord est colonisée avec pratiquement quatre siècles et demi d’avance… et pas par les mêmes acteurs !

Conséquences géopolitiques, démographiques, scientifiques et économiques

C’est bien simple : elles sont colossales. Premièrement, le Portugal et l’Espagne perdent le rôle qu’ils ont eu dans notre version de l’Histoire, ce qui modifie radicalement la géopolitique européenne. Deuxièmement, avec une Amérique du Nord colonisée significativement dès la fin des années 1060, l’Histoire de ce monde est complètement réécrite. On peut imaginer que dans les premiers temps, les colonies saxonnes et vikings ne soient pas en conflit, trop occupées à tenter de survivre face à des indigènes nettement plus nombreux, et ce sans les armes à feu et les canons dont disposaient les conquistadors. Par contre, il est certain que des colonies considérablement plus grosses que les quelques dizaines de vikings de l’Anse aux Meadows et surtout plus nombreuses et plus dispersées aient plus de chances de répandre des épidémies endémiques en Europe mais auxquelles les skrælingar ne sont pas immunisés, ce qui équilibrerait le rapport de force.

On peut aussi imaginer que les saxons cherchent, dans le monde entier, un moyen de renforcer leur puissance face aux hordes indigènes. Des Vandales à l’Allemagne du XXe siècle (Planck, Heisenberg, Einstein, etc.), les peuples d’origine germanique ont, après tout, souvent cultivé le savoir scientifique et technique, notamment en matière militaire. Il est ainsi tout à fait possible que les avancées en matière d’armes à poudre noire chinoises arrivent dans les colonies saxonnes américaines bien avant qu’elles ne soient significativement répandues, voire connues, en Europe dans notre propre chronologie : des bombes lancées par des catapultes, des Lances de feu, voire des canons très primitifs pourraient traverser l’Atlantique dans la première moitié du XIIe siècle, permettant aux Saxons d’étendre significativement leur territoire, vers le sud et l’ouest, au détriment des indigènes.

À moyen terme, un conflit entre saxons et vikings paraît inévitable : d’une part, les seconds ont lancé des raids, voire des invasions en bonne et due forme, sur l’Angleterre pendant des lustres, et parce que les Saxons américains se seront développés nettement plus vite que leurs voisins (donc seront plus prospères, voire riches), la chose pourrait se reproduire sur ce nouveau continent. Elle pourrait aussi se produire dans l’autre sens : ayant acquis la formule de la Poudre noire et développé des roquettes, des canons, des bombes, des grenades et les ancêtres des arquebuses, les Saxons pourraient être tentés de rendre la monnaie de leur pièce aux descendants des Vikings qui les ont attaqués tant de fois dans leur ancien pays en envahissant le Vinland et le Markland.

Il est aussi possible, à la place, voire en parallèle, que les puissances européennes veuillent éradiquer le nid de paganisme scandinave que constituent les colonies vikings, et les envahissent, peut-être avec une attaque sur deux fronts quand les saxons, chrétiens, assisteront cette croisade en attaquant par le sud. Il se pourrait ainsi que le Vinland et / ou le Markland disparaissent en un ou deux siècles, et que leurs territoires passent sous contrôle saxon, ou soient partagés entre ces derniers et un envahisseur européen. Ou encore que les indigènes parviennent à détruire la colonie viking mais se cassent les dents sur les saxons.

Mais une autre éventualité est que les nations saxonne comme viking traversent les siècles et développent leur propre version de la guerre de tranchées, voire de la Guerre Froide, mais avec des frontières longues de milliers de kilomètres, plus ou moins calquées, par exemple, sur celles entre le Canada et les USA réels. Au cours de leur longue histoire commune, les deux États peuvent aussi nouer des alliances avec ceux situés sur d’autres continents, Europe ou Afrique, par exemple, polarisant toute la géopolitique mondiale.

Une autre éventualité est que leur unité soit brisée à partir d’un certain point de développement (surtout une fois la menace indigène maîtrisée), et qu’ils se divisent en principautés ou nations rivales, éventuellement alliées avec le camp d’en face. Il est aussi probable qu’une fois le contrôle sur l’équivalent du Canada fermement établi, le Markland / Vinland fasse sa « (re)conquête de l’Est », envahissant l’Islande, la Scandinavie, l’Angleterre (que les Saxons pourraient vouloir reconquérir eux aussi) ou la Normandie / France, passées sous la coupe de non-Vikings ou de Vikings christianisés. D’ailleurs, à terme, le fait que les Saxons soient chrétiens et les Vikings d’Amérique païens constituera très probablement un motif de tension entre eux.

On peut imaginer qu’à un moment ou un autre, d’autres nations tentent de se tailler un empire en Amérique : les Anglais, les Français et éventuellement d’autres nations européennes (soit par appât du gain, soit parce qu’elles fuient les invasions mongoles qui, dans cette uchronie, balayent complètement l’Europe), bien sûr, peut-être les Chinois (sur la côte ouest) et les Mongols, mais aussi éventuellement les Musulmans d’Al-Andalus, selon l’époque émanant des Taifas, des Almoravides, des Almohades ou du Royaume de Grenade (ce dernier peut tenter d’assurer sa survie sur un autre continent). Le roman King of the wood qui m’a servi de base pour cette uchronie imagine, par exemple, une colonisation Maure de la Floride.

Inévitablement, vikings ou (plus probablement) saxons vont pousser vers le sud, jusqu’à l’Amérique centrale et du sud. Le tabac, la pomme de terre et d’autres produits d’importance, sur un plan commercial ou alimentaire, vont être découverts, ainsi que des gisements de métaux précieux. Rien que la culture de la patate en Europe va avoir d’énormes répercussions en termes alimentaires, donc démographiques. Et l’afflux de métaux précieux sur les marchés va inévitablement avoir des conséquences économiques lui aussi. 

À terme, les Saxons / Vikings vont aussi entrer en contact avec, selon l’époque, les Aztèques, Mayas et Incas. Dans son roman, John Maddox Roberts se fait plaisir en imaginant une sorte de best-of des grands peuples guerriers de l’Histoire, Saxons, Vikings, Indiens d’Amérique, Aztèques, mais aussi Mongols et même Japonais. D’après le scénario que nous avons décrit, il est probable que les Saxons aient une avance technologique au moins égale à celle des Conquistadors sur les nations d’Amérique centrale et du sud, et que sur ce plan, il est peu probable que le destin de ces dernières soit significativement altéré. À terme, un empire Saxon pourrait s’étendre sur la plus grande part des deux Amériques (à l’exception éventuelle d’une façade ouest sous domination chinoise et / ou mongole, ou d’une moitié méridionale de l’Amérique du sud sous emprise africaine ou européenne), connaissant alors peut-être des scissions ou partitions, au moins temporaires, similaires à celles de l’Histoire romaine.

Il est aussi possible qu’isolés sur un autre continent, les Vikings et / ou Saxons échappent à la Peste Noire du quatorzième siècle et n’aient plus qu’à débarquer dans une Europe exsangue pour s’y tailler un empire, ou bien pour simplement s’emparer de tout ce qui leur plait, en l’absence de résistance significative. Là aussi, les conséquences géopolitiques d’un ou deux empires transatlantiques seraient énormes. Mieux encore, si la supériorité technologique saxonne leur permet de chasser les Vikings d’Amérique, ces derniers pourraient en profiter pour se « refaire » en Europe, reconstituant lentement leurs forces pour lancer, des décennies, voire des siècles plus tard, la reconquête du Markland et du Vinland saxons.

Notez que si les saxons / vikings ne sont passez rapides pour croitre en nombre, technologie et territoires, la diffusion inévitable du cheval et de la métallurgie dans les Amériques, sans compter une tout aussi inéluctable immunité de groupe aux épidémies européennes, pourrait, tout au contraire, renforcer la puissance des peuples précolombiens et des indiens, menant à deux continents très balkanisés, entre Saxons, Vikings, Européens, Chinois, Mongols, Maures, Indiens, Incas, Aztèques et Mayas. Imaginez un peu que tout ce petit monde évolue ensuite environ à la même vitesse et parvienne à l’équivalent technologique des deux Guerres mondiales ou de la Guerre Froide, ou songez à la course à l’espace entre tant d’empires différents…

Plus il y a de peuples, et plus il pourrait se passer des choses intéressantes sur le plan religieux, divergeant totalement de notre propre Histoire : des aztèques musulmans (convertis par des Maures établis en Floride, à Cuba, dans les Antilles, etc.) ou, encore mieux, adeptes de Thor et Odin auraient une « gueule » terrible, mais les choses pourraient évoluer dans l’autre sens ; et si les Vikings se convertissaient à Tezcatlipoca et Quetzalcotal et se mettaient à bâtir des pyramides ? Et si les têtes de drakkars étaient des serpents à plumes ? C’est certes hautement improbable, pour ne pas dire quasi-loufoque, mais nom de moi-même, qu’est-ce que ça a de l’allure !  😀

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