The survival of Molly Southbourne – Tade Thompson

Un roman qui est l’antithèse de son prédécesseur

southbourne_2The survival of Molly Southbourne est une novella signée Tade Thompson, parue en anglais le 9 juillet 2019. C’est le second texte consacré à ce fascinant personnage (enfin, d’une certaine façon…), après Les meurtres de Molly Southbourne, court roman récemment publié, lui, en français. Il commence tout de suite après la fin de ce dernier, mais est structuré très différemment : les Meurtres étaient essentiellement une analepse (un flashback), seul le début et la fin se déroulant dans le présent, tandis que ce nouveau roman court est au contraire à l’écrasante majorité situé dans le présent, seuls quelques courts chapitres intermédiaires formant une sorte d’analepse consacrée à James Dow (l’amant de Molly). De plus, alors que la première novella établissait, expliquait un paradigme, celle-ci va, au contraire, le démolir plusieurs fois, mettant en place de nouvelles règles du jeu de son début jusqu’à sa fin. Préparant ainsi, sans aucun doute, la substance de l’intrigue des romans courts suivants (Thompson détestant les trilogies, il aurait la matière nécessaire pour un total de quatre textes dans ses ébauches de récits).

Au final, sur tous les plans, que ce soit la structure littéraire, le comportement du personnage, les fondamentaux de son monde, etc, The survival of Molly Southbourne est profondément différent de son prédécesseur, d’abord parce qu’il en constitue en grande partie une antithèse (j’y reviendrai) mais aussi parce que ce court roman est sans doute moins prévisible. Au niveau de l’écriture, le style demeure toujours aussi prodigieusement fluide, même si, au moins sur les premiers 40%, il est parfois un peu moins prenant et pas dépourvu de longueurs. Mais la seconde moitié, en gros, rattrape très largement ce départ un peu diesel (and dust^^), et ce second opus se révèle globalement largement aussi prenant que le premier, et se dévore plus qu’il ne se lit (la preuve, il est sorti il y a onze heures au moment où je termine de rédiger ces lignes  😀 ). Bref, monsieur Belial’, tu peux le traduire en UHL, c’est de la bonne ^^

Situation, base de l’intrigue

La novella s’ouvre (après une citation du Frankenstein de Mary Shelley, au cas où il resterait quelqu’un qui n’aurait pas saisi l’influence de cette oeuvre sur Tade Thompson) sur la molly (avec un petit « m », donc un double de la Molly -avec un grand « M »- de l’original) à laquelle Molly racontait son histoire dans Les meurtres, et qui vient juste de s’échapper de la maison en flammes où elle était retenue. Elle appelle le numéro de téléphone tatoué sur son bras, et les « Nettoyeurs » engagés par sa mère interviennent. Selon eux, elle est la seule survivante, toutes les autres molly sont mortes. Seulement voilà, s’ils sont intervenus (et l’ont laissée en vie), c’est qu’ils la prennent forcément pour la Molly originale. Elle va donc devoir se comporter comme elle, se faire passer pour elle. Sachant qu’elle ne partage pas son pouvoir : comme toutes les molly, elle est « stérile », son sang ne donne pas naissance à d’autres doubles.

Son sang ? Non. Son esprit ? C’est moins sûr. Après une phase d’apprentissage d’une vie normale (où personne n’essaye de la tuer), voire de la vie tout court, un retour aux sources sur les pas de sa « génitrice » (ferme Southbourne, université, etc), des expériences sexuelles avec d’autres femmes, un peu de fun avec des drogues, « Molly » dérape, blesse plusieurs personnes et finit en hôpital psychiatrique. Elle va en sortir, obèse et ayant négligé son entraînement aux arts martiaux, mais ses problèmes mentaux ne seront pas finis pour autant : elle aussi va donner « naissance » à des doubles, mais les siens seront des molly « fantômes », des hallucinations qui apparaissent un peu partout, et qui, contrairement aux hemoclones, ne sont pas hostiles.

Elle va essayer de mener une vie normale, jusqu’au jour où une femme va lui tirer dessus. Elle va la neutraliser, mais quelques temps plus tard, elle va la voir réapparaître. Et cette personne va lui faire des révélations qui vont secouer toutes les Règles de Molly, toutes ses certitudes, jusqu’à son paradigme même !

Notez que de temps en temps, entre deux chapitres, un court aperçu, en forme de transcription de vidéo, nous montre James Dow, qui documente le processus scientifique qu’il conduit pour essayer de survivre au petit « cadeau » que lui a laissé la Molly originale. Et plus que jamais, le parallèle que je tissais avec le Kane de Alien va se révéler pertinent !

Analyse et ressenti

Je le disais en introduction, mais cette deuxième novella est fondamentalement une antithèse de la première, et pas seulement dans la structure. Dans Les meurtres, on suivait l’original, qui était dans une optique de contrôle absolu de sa vie, suivant à la lettre les Règles et tuant ses doubles, s’astreignant à une discipline physique et martiale rigoureuse, et racontant une histoire qui était essentiellement une analepse ; dans Survival, on suit une hemoclone, qui, au moins initialement, a une vie très chaotique, une santé mentale douteuse, qui ne suit plus aucune Règle (n’étant pas une Originale, son sang ne présente pas de danger), ni même celles de la mère de Molly (concernant l’entraînement, le fait de garder un corps athlétique, etc), qui, étant la dernière des doubles, n’a plus de clone à tuer, le tout dans un récit au présent (une remarque, d’ailleurs : le « présent » des personnages semble se dérouler aux alentours de la chute du Mur, pendant les années Thatcher). « Molly Prime » était dans une optique de combat, son hemoclone est plutôt dans celle de se cacher, de fuir (initialement, du moins). La première était dans une démarche consistant à faire disparaître tout double, tandis que la seconde a quasiment un syndrome de l’imposteur (ce qu’elle est, en un sens), jusqu’au point du récit où elle va décider de ne plus faire semblant d’être l’Originale… mais de le devenir. L’Originale a décidé de fuir de la plus ultime des manières des tueries constantes, un combat qu’elle ne supportait plus, tandis que l’hemoclone va entrevoir une nouvelle voie et la suivre, courageusement. Une seconde molly qui, cependant, sur d’autres plans, va faire le chemin inverse : commençant par fuir et se cacher, avant de dire à ses ennemis d’arrêter de s’en prendre à elle, faute de quoi elle les traquerait avant de les tuer… tous.

Rien qu’avec ce que je viens de vous décrire, on voit donc les thématiques centrales du récit se dessiner clairement, à commencer évidemment par l’identité, le contrôle que l’on peut (doit ?) exercer sur sa vie, son comportement, son apparence, etc, et surtout, le fait que fondamentalement, le premier tome du cycle était centré sur le refus (le pouvoir de Molly crée des doubles, auxquels aucune place ne doit être laissée et qui doivent impérativement être détruits), alors que celui-ci est, tout au contraire, axé sur l’acceptation (et je n’en dirai pas plus, vous comprendrez après l’avoir lu). De plus, j’anticipe un peu sur la suite de cette analyse, mais le texte tourne aussi beaucoup, dans sa seconde moitié, en gros, sur les changements de paradigme (mais c’est aussi le cas dans la première, dans le fait, étant un hemoclone, de ne plus avoir à suivre les Règles concernant le fait de répandre le sang), et peut-être surtout sur le fait d’accepter la nouvelle vision du monde entraînée. Plus celui d’accepter de ne pas être qu’une molly, mais bel et bien Molly, quelque part, avec un grand M. D’être une personne à part entière. Sachant que la dimension psychologique, et même psychanalytique, est inscrite en filigrane dans la totalité du texte.

Sur un plan plus bassement matériel, Survival densifie le monde dans lequel s’inscrit ce cycle : il donne à la fois des repères spatiaux (Londres) et temporels (mandature de Thatcher) qui n’existaient pas (ou n’étaient pas clairs) dans Les meurtres, nous montre le sort de James Dow (une scène marquante autant que gore !), nous en dit plus sur la mère de Molly, ainsi que sur les Nettoyeurs (pour mieux créer d’autres interrogations à leur sujet, d’ailleurs) et surtout, peut-être, sur le projet scientifique qui a donné son pouvoir à Molly et sur le mécanisme d’action de ce dernier. Même si, sur un pur plan SF, cela reste assez léger, trop sans doute. On comprend toutefois que les hemoclones (j’aime beaucoup ce terme !) ne sont ni des sœurs, ni des clones, plus des « androïdes » biologiques, ainsi que la façon dont les doubles localisent toujours l’original. Les nouveaux personnages (Vitali, Tamara) sont intéressants ou intrigants, bien que brossés à grands traits. Le sujet reste Molly Southbourne, après tout.

Ce qui caractérise également Survival, c’est le fait qu’alors que Les meutres établissaient un paradigme, ce second roman court le remet en cause, en met un autre en place, avant de le démolir et d’en créer un autre… à trois reprises. La première redéfinition a lieu vers 45% du récit, la seconde à la moitié, une dernière aux 3/4. Et c’est peut-être là que se situe le seul vrai souci du bouquin : avant d’en arriver là, les quarante premiers % sont un peu poussifs, trop développés pour ce qu’ils racontent, bref c’est un départ un peu diesel. Pas inintéressant, mais un peu décevant, surtout en comparaison de ce qui va suivre dans la deuxième moitié du livre, en gros, ou par rapport au côté prodigieusement prenant du premier tome. D’ailleurs, sur ce plan de l’intérêt et de son maintien, on peut remarquer une chose : sa structure en forme d’analepse faisait des Meurtres un bouquin très (trop…) prévisible, ce qui, sans le côté hypnotique de l’écriture de Thompson, aurait pu gravement nuire à son intérêt ; en revanche, la structure chronologique normale de Survival le rend plus imprévisible, même si certains points se voient tout de même facilement venir (au minimum après l’introduction de certaines vraies surprises, les points prévisibles étant une conséquence logique, voire inévitable, de l’introduction de certains nouveaux paradigmes). Il faut aussi voir Survival clairement comme un tome de transition, à mon sens : démolissant le paradigme des Meurtres, et préparant celui de la troisième novella. Qui s’annonce passionnante !

Pour terminer, Survival pose aussi certaines questions soit sur la pertinence des Règles imposées par les parents de Molly dans Les meurtres, soit, plus fort encore, sur les motifs occultes qui pouvaient pousser ces derniers. Je ne peux en dire plus sans spoiler, évidemment, mais disons que lesdites questions sont à la fois intrigantes et très intéressantes. Nul doute que nous en saurons plus dans la suite des aventures de Molly (bis) !

En conclusion

Cette seconde novella consacrée à Molly Southbourne prend, sur quasiment chaque plan, le contre-pied de la première, que ce soit sur celui de la structure, de l’attitude du personnage (on passe du refus à l’acceptation), de son comportement, passant d’un suivi rigide de règles absolues à une anarchie totale ou presque, et ainsi de suite. Plus encore que le premier texte, celui-ci montre une identité en construction, celle d’un imposteur qui apprend à être ce qu’il est (molly devenant Molly), tout simplement, celle d’une personne qui refuse les Règles qu’on a imposées au fer rouge dans l’esprit de sa « génitrice » et établit les siennes, en totale opposition. Sur un plan plus bassement matériel, on en apprend (un peu…) plus sur le monde dans lequel se déroule ce cycle et sur les bases scientifiques du pouvoir de Molly, et si le récit est globalement prenant et de très bonne qualité, il faut bien avouer que les quarante premiers %, en gros, sont un peu poussifs. Le reste, par contre, rebat les cartes, change tous les paradigmes, mettant en place le décor pour une troisième novella qui s’annonce passionnante. Bref, même sans l’effet de surprise dont bénéficiaient Les  Meurtres de Molly Southbourne, Tade Thompson signe un texte de grande qualité, un digne successeur (mais néanmoins antithèse) de son prédécesseur.

Niveau d’anglais : pas de difficulté particulière.

Probabilité de traduction : très élevée.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce court roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Gromovar,

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21 réflexions sur “The survival of Molly Southbourne – Tade Thompson

  1. J’ai beaucoup aimé le premier texte, pas de raison donc que ce ne soit pas le cas de celui-ci, surtout vu ce que tu en dis. Et qui sait, peut-être que je n’attendrais même pas la traduction française (je me suis enfin lancée dans la lecture d’une novella en vo, une première ^^)

    Aimé par 1 personne

    • Si le programme est respecté, elle est prévue en janvier 2021. Et en général, ce qui est prévu au mois de janvier est effectivement lu à ce moment, vu qu’au niveau sorties VO ou VF, c’est un mois calme.

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  2. Je n’ai lu que l’intro vu que je n’ai pas lu « les meurtres ». (évitons les spoils ;-))
    Par contre, j’en ai entendu du bien récemment, et j’ai franchement envie de savoir ce que ça donne. Puis pourquoi pas enchainer sur celui-ci!
    (Sur ce je m’en vais vers ton autre chronique ;-))

    Aimé par 1 personne

    • Je viens de relire ta critique, et si j’ai bien compris, c’est la prévisibilité de la première novella qui t’avait posé un problème (ce qui est compréhensible). Vu que ce second texte l’est tout de même moins, il y a effectivement des chances qu’il te séduise plus.

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