Howling Dark – Christopher Ruocchio

Certains défauts restent présents, mais quelle dramaturgie, quelle intensité, quelle dimension grandiose ! 

howling_darkHowling dark est le second tome de la tétralogie Sun Eater, après Empire of silence (qui devrait paraître chez Bragelonne en 2020). Ce dernier m’avait laissé des sentiments contrastés : sur le plan d’une froide analyse littéraire, cérébrale, je lui ai trouvé des défauts (principalement beaucoup de longueurs et le fait d’être bien trop inspiré par d’autres œuvres), mais par contre, lorsque je me suis contenté de vivre l’histoire, eh bien j’ai adoré. Vraiment. Ce second tome, s’il est toujours trop long et outrageusement inspiré par des auteurs antérieurs sur certains points, réconcilie en revanche mon cerveau et mon cœur, parce qu’il est beaucoup plus profond que son prédécesseur tout en offrant des scènes d’une intensité dramatique prodigieuse et extraordinairement immersives (et une fascinante allégorie de La divine comédie).

Bref, avec lui, le cycle prend une autre dimension, et s’inscrit parmi les sagas les plus intéressantes sorties ces dernières années. Et clairement, ce qu’on devine du futur tome 3, qui s’appellerait By several stars d’après Amazon et Demon in white d’après Goodreads, promet d’être absolument passionnant !

Situation, intrigue

Le tome 1 se finissait avec la création d’une fausse compagnie de mercenaires, en réalité destinée à servir de couverture à l’Imperium pour trouver un monde Extrasolarien appelé Vorgossos, où des contacts diplomatiques avec les Cielcin pourraient être noués. Le lecteur peut donc être surpris par le fait que l’essentiel des aventures de cette Meidua Red Company fasse l’objet d’une ellipse, et ne soit raconté que via quelques dialogues et les (nombreuses) annexes du livre. En effet, l’intrigue démarre 48 ans après la fin du tome 1 (et se poursuivra pendant 8 ans de plus, l’essentiel de ce demi-siècle ayant été passé en sommeil cryogénique, ce qui fait qu’Hadrian n’a qu’un âge biologique de 35 ans). Pour résumer, de couverture, la Compagnie s’est transformée en « vraie » unité mercenaire, gagnant au passage de nouveaux vaisseaux et de nouveaux hommes, des Normans (sans « d » : des habitants des territoires indépendants du bras galactique de la Règle –Norma en latin-). Il y a des dissensions entre le chef officiel de l’unité, Hadrian, et son second sur le papier mais supérieur en réalité, le légionnaire impérial Bassander Lin. En effet, pour ce dernier, la recherche de Vorgossos, qui s’éternise, n’est qu’une perte de temps, et il cherche à retourner vers l’Imperium, vers le front.

Le premier tiers de l’intrigue montre à la fois la recherche d’indices et de personnes pouvant conduire à Vorgossos, dans différents endroits, qui ont tous en commun de laisser aux améliorations ou techniques transhumanistes une bien plus grande place que dans l’Imperium, où elles sont essentiellement tabou ou sous le strict contrôle de la Chantry. Ensuite, à partir de 36% du livre, l’intrigue se concentrera sur Vorgossos ou à proximité, et ce jusqu’à la fin. Là aussi, le transhumanisme va jouer un rôle majeur. Et… c’est tout ce que je vais dire sur l’intrigue, ou presque, histoire de ne pas spoiler.

Des changements

Avant de parler de ce qui fonctionne … ou pas dans ce roman, parlons des changements. Tout d’abord, ce second tome m’a fait une impression différente du premier, celle d’être moins orienté aventure (bien que celle-ci soit toujours présente) et de proposer bien plus de réflexion dans divers domaines (je vais en reparler), même si là aussi, le bouquin précédent n’en était pas tout à fait dépourvu (notamment sur le côté dystopique de l’aspect social de cet univers). De même, si le tome 1 était pour l’essentiel statique, se déroulant dans deux lieux seulement, ce n’est pas le cas ici, où on voyage beaucoup plus.

Ensuite, il s’agit cette fois d’une SF militaire (entre autres), comme c’était prévisible d’après les aperçus de son avenir que le narrateur distillait dans Empire of silence. Alors certes, Hadrian se battait (en tant que gladiateur) dans ce dernier, mais cette fois-ci, beaucoup de choses tournent autour d’unités militaires ou mercenaires constituées. D’ailleurs, une remarque plus générale : alors que certains présentaient le tome 1 comme un mélange de SF et de Fantasy, cette fois nous sommes, à mon sens, incontestablement sur une pure Science-Fiction, avec beaucoup plus d’éléments typiques ou emblématiques du genre (au passage, l’auteur prend le temps d’expliquer l’utilisation importante des épées dans son univers, sans doute histoire, justement, de les inscrire dans un contexte SF de façon plus claire -bien que l’inspiration Dune d’Empire of silence donnait déjà une explication rationnelle à ce fait-).

Enfin, l’univers s’étoffe, puisque nous en apprenons parfois beaucoup plus sur des sujets qui n’étaient qu’effleurés dans le tome 1, comme les Mericanii et la Foundation War, les Extrasolariens, les Quiet, la propulsion supraluminique et ses capacités, l’armement, les manipulations génétiques (les Homunculi, notamment), le télégraphe quantique, d’autres nations comme les Lothriens (sortes de slaves de l’espace), etc. Et évidemment sur les Cielcin. Et tout ce qui nous est raconté est vraiment très intéressant !

Du mauvais…

howling_dark_ruocchio_v2Les points faibles de ce tome 2 restent, pour moi, les mêmes que ceux du tome 1 : d’abord, le bouquin est bien trop long, la plupart des scènes sont dilatées à une longueur qu’elles ne devraient pas avoir. Ce qui devrait prendre une phrase prend un paragraphe, ce qui pourrait tenir dans l’un d’entre eux enfle à la dimension d’un chapitre, etc. Alors ce n’est pas forcément le cas de toutes les scènes ou de tout ce qui est raconté, car le roman propose, comme nous allons bientôt le voir, des chapitres entiers extrêmement prenants, mais une fois Howling Dark fini, on se dit qu’il aurait pu faire 100 ou 200 pages de moins sans que cela ne change grand-chose, au final.

Ensuite, ça reste toujours trop inspiré par d’autres auteurs, à commencer par Frank Herbert (bien que les points de convergence viennent d’autres éléments de Dune que dans Empire of silence), et, nouveauté, par Dan Simmons (et pour ce dernier, c’est vraiment, vraiment flagrant), avec éventuellement un petit bout de Lovecraft / Chambers dedans (Brethren, Kharn qui est qualifié de « Roi en jaune »), voire même de Peter Watts. Impossible de vous détailler les ressemblances, encore une fois pour ne pas spoiler, mais si vous connaissez La chute d’Hypérion, notamment, certaines choses vont vous sauter aux yeux.

Malgré tout, dans l’ensemble (et je dis bien dans l’ensemble), ce tome 2 donne une plus grande impression d’originalité que son prédécesseur, qui faisait vraiment mélange Dune + Gladiator + Le nom du vent.

… et surtout du bon ! 

Il y a certes des choses qui n’ont pas évolué, ou pas en bien, mais je préfère retenir les points positifs (et ils sont nombreux). Le principal étant que ce tome 2 propose de nombreuses scènes d’une intensité dramatique absolument extraordinaire (et je pèse mes mots). On est entre le drame Shakespearien, la tragédie grecque et le mythe (il faut dire que les parallèles avec la mythologie hellénique sont légion, qu’ils soient décodés par le lecteur ou même statués explicitement par l’auteur lui-même : sont ainsi évoqués Cronos / Saturne -voire Pluton / Hadès-, la catabase -une grosse partie de l’arc sur Vorgossos n’est rien d’autre qu’une allégorie d’une descente aux enfers-, Thésée -et surtout, sur un plan philosophique, l’expérience de pensée liée à son navire-, etc), et on reste captivé par l’énorme puissance de ces séquences (ou dialogues), qu’elles concernent la trahison / séparation de tel ou tel personnage, la mort de tel ou tel autre, la révélation de la nature de tel endroit ou créature, etc.

Notez que beaucoup de choses semblent liées à Dante et à sa Divine Comédie : après tout, on voyage ici aussi dans trois règnes supraterrestres (Extrasolariens / Vorgossos / Cielcin) pour finir par rencontrer une trinité, le domaine caché du Diable est accessible par des terrasses et surplombé par un Jardin d’Eden, on évoque des « léopards, des lions et des loups », certes comme Dan Simmons parle des « Lions et des tigres et des ours », mais aussi et peut-être surtout comme Dante mentionne lynx, lion et loup, Valka est clairement Béatrice, et ainsi de suite.

On retiendra aussi la profondeur des réflexions philosophiques de l’auteur, de l’introspection et des questionnements de son héros : qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes, au fond du fond (et c’est là qu’intervient l’expérience du bateau de Thésée) ? Le Cielcin est-il semblable au tigre, qui tue parce que tel est son instinct et qu’il ne peut rien faire d’autre, ou tel l’humain qui tue parce qu’il décide de le faire en sachant les conséquences que cela a sur autrui ? Peut-on faire la paix et coexister pacifiquement avec une créature qui méprise les marchands et ne connaît pas les rapports d’égal à égal ? Avec un extraterrestre qui ne voit ses rapports avec les humains que sur un mode dominant / dominé ? Est-il légitime de combattre le feu par le feu ? Croire en la paix, est-ce être naïf ? J’ai été touché par l’aspect introspectif, car certaines des questions qu’Hadrian se pose, nous nous les sommes tous posées, passé un certain âge. De plus, la technique de l’adresse au lecteur, fréquemment employée par le narrateur (l’Hadrian de plus d’un millénaire dans le futur), ainsi que les aperçus de son avenir, font que tout cela est vraiment très immersif… quand l’auteur ne délaye pas à l’infini.

Sur le plan thématique, l’opposition entre l’évolution / les techniques génétiques ou cybernétiques des Extrasolariens et le tabou / l’index mis par la Chantry est fascinant. Tout comme l’hypocrisie d’une situation où les plus grands nobles de l’Empire vont voir en secret des « magi » pour obtenir d’eux ce que la Chantry soit contrôle selon son bon vouloir, soit ne voudra jamais donner, soit, même, n’est pas capable de donner (en matière d’extension de vie, notamment).

Je retiendrai également l’excellence des personnages, anciens ou nouveaux, notamment Valka, Jinan, L’Homme Peint, Otavia Corvo, Kharn ou Bassander Lin, ainsi que l’évolution d’Hadrian qui, dans ce tome, laisse derrière lui son passé, son enfance, ses illusions, ses rêves, sa naïveté, pour enfin entrer dans la légende qui fera de lui un être unique, à la fois honni et adulé. Et nous découvrirons ici comment il a gagné le surnom d’Hadrian Halfmortal ! On remarquera que Had et Bassander représentent deux archétypes opposés durant ce roman : le premier est l’homme ouvert au dialogue, souhaitant faire la paix, pensant que la coexistence est possible, tandis que le second est le xénophobe et va-t-en-guerre. C’est d’ailleurs parfaitement illustré par un dialogue : quand Bassander fait remarquer que les Cielcin « ne sont pas des gens », Hadrian répond « C’est tout comme ». Mais c’est là que l’évolution de notre héros, dont je parlais plus haut, devient très intéressante : le narrateur, le vieil Hadrian qui raconte ces événements un millénaire après qu’ils se soient produits (et depuis un cloître décennarien, comme dirait Mr Stephenson !), révèle que sa conception était fausse, et pourquoi.

Notez enfin que les personnages sont très nombreux (le Dramatis Personæ peut d’ailleurs faire peur, vu son étendue), mais qu’on n’est jamais perdu.

J’ai enfin apprécié le sense of wonder dont fait preuve l’auteur, notamment avec les Sojourner des Exaltés, vaisseaux énormes et hyper-rapides transcendant ce que les personnages croyaient techniquement possible dans leur univers. De même, la planète Vorgossos (monde errant en orbite autour d’une naine brune, et abritant des installations très particulières) est fascinante (avec notamment un dôme de 3 Km de haut), ainsi que le peu que l’on comprend, à demi-mot, des Quiet ou encore la March Station, structure annulaire de 1000 Km de diamètre.

La pré-fin va vous faire vous poser pas mal de questions, et la fin donne un aperçu très alléchant de ce qui est à venir dans le tome 3, qui s’annonce passionnant.

En conclusion

Second des quatre tomes du cycle Sun Eater (à venir en français), Howling Dark conserve certes quelques-uns des défauts de son prédécesseur (longueur et trop grand degré de copier-coller par rapport à Frank Herbert et Dan Simmons), mais propose surtout des scènes d’une prodigieuse intensité dramatique, un fond très solide, une fascinante allégorie de La divine comédie de Dante, d’excellents personnages et un fort sense of wonder. Ce qui, à mon sens, fait de lui une des sorties récentes les plus marquantes en matière de Space Opera d’envergure.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : très importante.

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