Semiosis – Sue Burke

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Un dernier quart très intéressant… à condition de patienter jusque là !

semiosisSue Burke est une auteure américaine ayant longtemps vécu en Espagne (elle réalise d’ailleurs des traductions de l’espagnol vers l’anglais) et exerçant le métier de journaliste. En plus des textes liés à son activité professionnelle, elle a aussi rédigé des essais, de la poésie et des nouvelles. Semiosis est son premier roman à proprement parler. Ecrit en… 2004, il n’est publié que cette année par Tor. Une suite est d’ores et déjà envisagée, ce qui n’est guère étonnant vu la réputation flatteuse qui précède ce livre et sa fin qui est loin de tout régler.

Semiosis est, en anglais, un terme de sémiologie lié aux signes et à la communication (sans doute la thématique centrale d’un roman qui en brasse de nombreuses), et plus précisément à la signification d’un signe en fonction du contexte. L’auteure l’étend au signes chimiques, auditifs, visuels ou tactiles utilisés pour transmettre de l’information. Ce roman nous fait suivre, sur plusieurs générations, une colonie humaine établie sur une planète extrasolaire où la forme de vie dominante est végétale. C’est donc (entre autres) une histoire de premier contact, mais plutôt inhabituelle. 

Univers, bases de l’intrigue, ressemblances *

* The Flower King, Roine Stolt, 1994.

En 2065, sur Terre, un petit groupe de personnes établit la Constitution du Commonwealth de Pax, nom d’une communauté qui n’existe pas encore devant être établie sur une planète de la constellation des Gémeaux dont on ne sait rien. Cette fraternité a pour but de laisser sur Terre la guerre, l’argent, la religion, etc, et de repartir sur de nouvelles bases, plus saines, dans son paradis extrasolaire, où le maître mot sera de vivre en harmonie avec la Nature. 158 ans plus tard, un vaisseau à congélation arrive en orbite d’un monde… qui n’était pas celui visé à l’origine. L’ordinateur de bord a rejeté la cible initiale et a poursuivi sa route dans les systèmes voisins, où il a trouvé une autre planète dotée d’un écosystème complet. D’emblée, l’expédition part d’un mauvais pied : un mort en hibernation, un autre un peu après la sortie du sommeil cryogénique, une douzaine dans l’accident d’une des capsules de débarquement (qui cause aussi la perte de machines irremplaçables), puis trois autres au tout début de l’intrigue. Il faut dire qu’avec un équipage total de… cinquante personnes, le moindre décès impacte de façon significative la mission.

Je dois dire qu’une expédition dotée d’un aussi faible effectif m’a laissé plus que dubitatif : l’auteure écarte l’argument du manque de diversité génétique (qui nécessite, normalement, un équipage de plus de mille personnes, si ma mémoire est bonne) en disant que les colons ont emporté des réservoirs de gamètes cryogénisés… pour mieux en faire disparaître une bonne partie dans un accident ultérieur. De plus, en terme de force de travail, ça me paraît vraiment très peu (même dans le cadre d’un trip « retour à la terre »), surtout sans aucun véhicule, engin de levage, etc. Et bien sûr, s’il y a un mort parmi les spécialistes indispensables à la survie ou au développement de la colonie et qu’il n’a pas pu former un remplaçant, c’est la mouise version Grand M. Bref, la suite de l’intrigue permet de bien saisir pourquoi un groupe réduit était très utile à l’intrigue, mais il n’empêche que je ne trouve pas ça réaliste.

Très rapidement, l’expédition découvre que la forme de vie dominante de Pax n’est pas animale… mais végétale. Et qu’elle est, à des degrés divers selon l’espèce, intelligente. En gros, les différents types de végétaux « apprivoisent » des animaux dans un partenariat gagnant-gagnant, la plante fournissant de la nourriture (des fruits) aux herbivores et omnivores, enrichis en substances comme des vitamines, des oligo-éléments, etc, tandis que les bestioles contribuent à défendre le végétal immobile et lui donnent leurs morts (le fer est très rare sur la surface de ce monde, et toute source -y compris le sang animal- est bonne à prendre), leurs déjections (comme engrais), de l’eau, etc. Les humains s’insèrent dans ce système, d’abord avec un type de vigne, puis avec un bambou, l’espèce dominante de Pax. Ils établiront aussi des relations avec une troisième forme de vie, les « Glassmakers » (verriers), dont je ne vais rien dire pour vous garder certaines surprises.

La psychologie des végétaux de Pax est profondément différente : d’un côté, ils parlent d’apprivoiser les humains ou les Glassmakers d’une façon qui pourrait nous paraître sinistre, mais d’un autre côté, ils se montrent plus humanistes que nous ! De fait, tout ceci rappelle (et pas qu’un peu) l’excellent Children of time d’Adrian Tchaikovsky (à paraître en avril sous le titre français Dans la toile du temps), que ce soit dans ce dernier aspect ou dans l’importance de la chimie dans les relations inter-espèces : en effet, les plantes ont des capacités de synthèse de divers types de molécules (ainsi que, visiblement, un certain contrôle sur leur propre génétique) très étendues, et elles s’en servent soit pour maîtriser les animaux, soit comme monnaie d’échange entre elles. Attention cependant : s’il y a des points communs sur le fond, ces deux romans sont profondément différents, à commencer par l’intérêt qu’ils suscitent : si celui de Tchaikovsky est un chef-d’oeuvre qui maintient un intérêt quasi-constant chez le lecteur, celui de Sue Burke est beaucoup plus critiquable à ce niveau. On signalera, pour être tout à fait complet, une ressemblance avec le reste de l’ethno-SF (notamment dans l’aspect communication), ainsi qu’un vague écho de la trilogie martienne de Robinson dans l’importance donnée aux générations de colons. Voyez aussi plus loin, où je fais quelques parallèles avec Asimov.

Structure, écriture, genres

Le récit est découpé en sept parties, chacune correspondant à une année précise après l’atterrissage et montrant le point de vue d’un ou de deux personnages (le second étant alors le Bambou, appelé Steveland -du nom du premier mort de l’expédition-). La majorité de l’intrigue se déroule cependant en l’an 106-107, lorsque les « Pacifistes » (comme ils s’appellent : Pax = Paix en latin) doivent faire face aux crises les plus graves de leur jeune civilisation : premiers meurtres, première guerre, luttes pour le pouvoir politique, émergence d’extrémistes et de racisme, etc.

Soyons clair, les 25 derniers % sont très bons, à la fois dans les registres de l’ethno-SF et de la Soft-SF sociale. Le problème est d’arriver jusque là : en effet, les trois quarts du livre précédents cumulent les défauts d’écriture, d’un style sans attrait à un ton et un rythme plats, d’un point de vue du Bambou et d’une présentation de ses particularités qui tardent à arriver (à 26 % seulement, et de façon signification après 75 %, pas avant), d’un niveau d’écriture qui frôle parfois dangereusement le gnan-gnan, le baba cool, voire le young adult à une oscillation étonnante entre Soft- (l’écrasante majorité du bouquin) et une Hard-SF orientée botanique, biochimie végétale, chimie organique, pharmacologie, etc. Pas de quoi me faire peur, j’ai passé des années à étudier tout ça, mais pour le lecteur lambda, en revanche… De plus, il faut, là encore, attendre longtemps pour que certaines thématiques (mais pas toutes) se cristallisent, tant on peine parfois, au début, à voir où l’auteure veut en venir (à part « l’utopie, c’est bien beau, voyons comment vous réagissez quand la réalité concrète vous en fait baver, et combien de temps vous allez mettre à balancer vos idéaux à la poubelle »).

Signalons aussi un point agaçant : à partir d’un certain point, les Pacifistes et Steveland communiquent en utilisant le langage des Glassmakers, ce qui donne des passages en anglais qui relèvent d’un charabia assez pénible à lire (heureusement, passé un certain point, l’auteure -par l’intermédiaire des personnages- fait la « traduction », ouf !). Rien de rédhibitoire, mais disons que c’est le point de crispation de trop au sommet d’une pyramide de défauts un peu haute à mon goût. Surtout que franchement, hein, on ne peut pas dire que cela ait une folle utilité !

Bref, la plupart d’entre vous va probablement devoir s’accrocher pour atteindre le dernier quart qui, lui, est prenant et intéressant (voire fascinant pour tout ce qui concerne les plantes). Le souci est que je ne suis pas persuadé qu’un certain nombre de lecteurs, pour ne pas dire un nombre certain, va aller jusque là, et ne va pas plutôt abandonner le bouquin. Je trouve vraiment dommage que ce dernier n’ait pas su maintenir tout le long le rythme, l’intérêt et la focalisation sur le bambou de son dernier quart : nous aurions alors vraiment eu quelque chose qui pouvait se comparer à Children of time, ce qui n’est clairement pas le cas si l’on tient compte de l’ensemble du livre et pas juste de son dernier quart. J’ajoute que la fin du livre de Tchaikovsky est très réussie, ce qui n’est pas vraiment le cas de Semiosis, tant elle laisse le lecteur sur sa faim, ne donnant pas vraiment de réponse sur l’avenir des différentes espèces et civilisations concernées. L’auteure semble envisager une suite seulement du fait du buzz autour de son roman, alors que vu la fin, pour moi elle aurait dû être prévue d’avance : ça évoque très clairement plus un tome 1 qu’un one-shot.

Thématiques

Les thématiques restent le très gros point fort de ce livre (avec le choix d’une forme de vie végétale -les grandes oubliées de la SF- et la description très pointue de sa psychologie et de ses particularités physiologiques). Outre celles, évidentes, de la communication inter-espèces (c’est de l’ethno-SF, après tout) et du premier contact, on a déjà évoqué les crises (presque Asimoviennes) que doit traverser cette civilisation qui se veut nouvelle et plus saine par rapport à celle de la Terre : que faire d’un meurtrier ? D’un va-t-en-guerre ? D’un raciste (un personnage déclare : « il n’y a pas de bons Glassmakers » et veut les exterminer) ? D’un ambitieux qui laisse son concurrent politique mourir sans lui prêter main-forte pour pouvoir prendre sa place ? Que faire lorsque des, hum, migrants dans le besoin viennent frapper à vos portes (le même personnage déclare : « ce ne sont pas des citoyens, nous pouvons faire ce que nous voulons ») ? Lorsque le choix est entre exterminer un peuple qui vous a fait du mal et choisir de vivre ensemble ? Lorsque quelqu’un veut s’écarter de la Constitution, qui sert de guide légal et moral aux Pacifistes depuis si longtemps ? Que faire lorsqu’une espèce en exploite d’autres, mais que c’est finalement pour le bien mutuel ? L’homme qui exploite les animaux indigènes est-il différent de la plante qui domestique l’humain pour servir ses propres buts ? Le fait que les premiers colons aient plus d’expérience et soient plus âgés leur donne-t-il le droit d’instaurer une dictature gérontocratique et utilitariste, excluant toute « frivolité » au seul bénéfice de ce qui est utile à la survie ? L’orthodoxie du projet doit-elle mener à la négation de l’individualité au profit d’un travail et d’une vie en « harmonie » ? Ceux qui savent ont-ils le droit de mentir aux autres « pour leur propre bien » ? Maintenir le secret justifie-t-il le meurtre, la rébellion doit elle-être sanctionnée par le viol punitif et le tabassage ? Dans une société à la recherche désespérée de fertilité et d’une force de travail, l’individu stérile doit-il être un citoyen de seconde zone, voire sacrifiable ?

Et puis bien entendu, il y a la thématique écologique sous-jacente, le fait qu’il est plus facile de travailler en harmonie avec la Nature que de la violer ou de lutter contre elle. Ce qui, d’ailleurs, s’applique aussi aux relations inter-espèces ou inter-civilisationnelles : là encore, dans une perspective très Asimovienne, la violence est le dernier refuge de l’incompétence. Le fait que le Médiateur ait un rôle de premier plan dans la colonie n’est d’ailleurs pas un hasard. Car le but, aussi bien pour les humains que pour le bambou est de ne pas répéter les erreurs du passé, que ce soit celles des Terriens ou celles d’une race végétale menant des guerres impitoyables et au sommet de la pyramide des espèces.

Je reviens un instant sur l’aspect ethno-SF : toute la question est de savoir qui étudie qui, en fait. Est-ce Sue Burke qui étudie les Pacifistes ? Ces derniers qui étudient les plantes ? L’inverse ? Les colons qui étudient les Glassmakers ? Bref, cette thématique est très riche et à niveaux multiples, et est donc très intéressante. C’est clairement un point fort de ce roman.

En conclusion

Cette soft/ethno-SF montre le contact entre des colons humains et des plantes intelligentes sur une planète extrasolaire où elles constituent la forme de vie (intelligente) dominante, et où ce sont elles qui domestiquent les animaux (et les hommes !). Outre le thème de la communication, elle balaye aussi de très nombreuses (et intéressantes) autres thématiques, de l’usage légal de la violence à l’accueil des migrants, du vivre ensemble au militarisme, en passant par la confrontation d’une société utopiste aux dures réalités concrètes. Si le dernier quart est passionnant (à part une fin peu satisfaisante), en revanche il faudra vous accrocher pour en arriver là : il y a nombre de défauts d’écriture qui rendent les trois premiers quarts souvent (mais pas toujours) peu attractifs. Bref, en fonction de votre intérêt pour les extraterrestres végétaux, l’ethno-SF et un petit aspect hard-SF centré autour de la biochimie, ainsi que pour les thématiques sociales développées, à vous de voir si cela vaut le coup de vous lancer dans ce roman ou de le poursuivre jusqu’au bout si vous vous ennuyez. Sans être à la hauteur de sa réputation naissante, Semiosis reste, pris globalement, un livre intéressant sur tous les aspects que je viens de mentionner, mais est aussi une déception dans le sens où une constance dans le niveau d’écriture et d’intérêt aurait pu faire de lui tellement, tellement plus ! Malgré tout, si tome 2 il doit y avoir (et cela semble en prendre le chemin), je pense que je le lirai, ne serait-ce que pour voir l’évolution de la meta-civilisation « mutualiste » créée.

Niveau d’anglais : moyen. Pas mal de termes botaniques ou biochimiques qui rehaussent un niveau de base plutôt facile.

Probabilité de traduction : vu la réputation naissante de ce livre et la probabilité non négligeable d’attribution de prix littéraires, la traduction est quasi-certaine.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce livre, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Gromovar,

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10 réflexions sur “Semiosis – Sue Burke

  1. Article intéressant !

    Une précision :il me semble que le strict minimum pour assurer la viabilité génétique d’une population, c’est 500 colons (cf deux auteurs, Franklin & Soule).

    A noter, à ce sujet, que le sperme vaut moins qu’un ovule. Autrement dit, la valeur d’une femme > valeur d’un homme, d’un point de vue reproductif. Une colonie qui perd des habitants souffrira bien plus si elle perd beaucoup de femmes que si elle perd beaucoup d’hommes (une colonie avec 40 femmes et 10 hommes peut survivre plusieurs générations malgré la faible variation génétique ; une colonie avec 40 hommes et 10 femmes va voir son renouvellement poser problème bien plus vite…).

    Aimé par 1 personne

    • Il n’y a pas de consensus, apparemment : ce livre cite, en se basant sur des études réalisées dans les populations animales, un extrême minimum de 7-10000 colons, et de préférence 3-4 fois ce chiffre, soit, dans l’idéal, 40 000 personnes ou plus. De toute façon, que ce soit 500, 1000, 7000, 10000 ou 40000, on est loin de la trentaine qui subsistent après le débarquement sur cette planète, et ce même avec l’apport de gamètes.

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  2. ça me parait intéressant. Le thème me rappelle vraiment le papillon des étoiles de Bernard Werber et il me semble avoir vu il y a pas longtemps la bande annonce d’un film de SF avec Natalie Portman qui évoque aussi une planète à la flore quelque peu hostile

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    • C’est très différent du Papillon des étoiles, qui est centré sur ce qui se passe sur le vaisseau à générations et pas sur la planète. Et le film avec Natalie Portman est Annihilation, l’adaptation du roman du même nom de Jeff VanderMeer. Attention toutefois, dans Semiosis, la flore n’est pas vraiment hostile, plus à la recherche du moyen dont elle peut tirer le plus grand parti de la présence humaine sur la planète. Globalement, le bambou par exemple cherche à protéger les humains, pas à les détruire comme une plante de l’espace de série Z.

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  3. Bon, bon, bon.
    J’ai lu et relu ton article avant de répondre. J’ai été même voir sur Goodreads. J’étais vraiment partagée car comme tu t’en doutes il y a un tas d’éléments qui me séduisent mais si c’est trop long je n’en vois pas l’intérêt. J’ai un peu l’impression de Cixin Liu que je trouve très long d’une part mais avec des idées géniales. AU final, je suis séduite intellectuellement, mais persiste un sentiment de longueur, confinant presque à l’ennui.
    C’est ce qui me freine pour ce coup-ci même si le livre est relativement court. Bref, ce sera un peut-être très évasif. Merci pour cette critique très constructive et éclairante.

    Aimé par 1 personne

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