Maître des Djinns – P. Djèli Clark

Clark se révèle (presque) aussi à l’aise dans la forme longue que dans la courte

Le 17 février 2022, sortira chez l’Atalante Maître des Djinns, premier roman (par opposition aux novellae et nouvelles que l’auteur publiait jusque là) de P. Djèli Clark, situé dans le même univers uchronique que Le mystère du tramway hanté et L’étrange affaire du Djinn du Caire. Il est d’ailleurs dommage que l’éditeur Nantais n’ait pas également proposé une traduction de l’excellente nouvelle The angel of Khan El-Khalili. Signalons qu’il est fait mention des événements des deux textes traduits dans Maître des djinns, ce qui fait qu’on conseillera fortement de les lire (au minimum L’étrange affaire du djinn du Caire) d’abord puis le roman ensuite, car même si ce n’est pas strictement indispensable à la compréhension, on perdra tout de même beaucoup à ne pas le faire (notamment en matière de relations antérieures entre les personnages, au sujet des Anges, etc.).

Pour terminer sur le chapitre éditorial, signalons que l’Atalante a choisi, en plus d’une version électronique, de proposer deux déclinaisons de la version papier, une brochée à 26.50 euros, et une reliée (« collector ») à 28.50 ; si le tarif de cette dernière est plus ou moins (et je dis bien : plus ou moins) justifié vu la beauté de l’objet-livre et la reliure, le prix de la version brochée me parait, lui, clairement exagéré pour un roman de 500 pages. On conseillera donc aux gens qui ne lisent pas en VO de se tourner vers la version électronique française (proposée au tarif bien plus attractif de 9.99 €) ou d’attendre la future version poche. Histoire de comparer, en VO, les tarifs sont de 2.99 € en version électronique, de 11.34 en version brochée et de 21.05 en reliée…

J’ai, pour ma part, acheté la VO, A master of Djinn, à sa sortie le 11 mai 2021, et à force de faire passer devant des lectures jugées plus prioritaires dans le programme, je me retrouve à vous la chroniquer alors que la VF est imminente (je ne peux donc me prononcer sur la qualité de la traduction, de la correction ou de la relecture dans cette dernière, sachant qu’avec cet éditeur, on a parfois eu un travail perfectible ces dernières années). Ce qui est un peu un comble alors qu’avec Lutin, nous avons été les premiers à vous parler 1/ de P. Djèli Clark et 2/ de ce Caire uchronique dans la blogo française (à ma connaissance). J’ai mis un moment pour entrer dans le roman, et j’ai transitoirement eu un doute sur la capacité de l’auteur à retrouver dans la forme longue ce qui avait fait le charme de ses nouvelles et de sa novella. Doutes balayés une fois un certain stade du livre passé, et roman indubitablement marqué du sceau ophidien de l’appréciation apophienne dans sa globalité !  😉

Je vais considérer que vous connaissez déjà cet univers (via les nouvelles) dans la suite de ce propos, mais si ce n’est pas le cas, en voici un résumé rapide : Au début des années 1880, un mystique soudanais, Al-Jahiz, perce, grâce à un mélange d’alchimie et de technologie, un passage entre notre monde et celui des Djinns des légendes arabes. En plus d’offrir la possibilité à ceux-ci de se manifester ouvertement et massivement sur Terre, cela permet aussi à la magie d’y pénétrer. Et ça, ça change tout. Cela permet à l’Égypte d’obtenir son indépendance de la Grande-Bretagne, et, avec l’aide des Djinns, qui mettent au point une techno-magie d’élite, de s’industrialiser fortement et de devenir la première puissance mondiale. Nous avons, ainsi, une uchronie impulsée par la magie, donc, taxonomiquement parlant, une uchronie de Fantasy (avec une esthétique « Steampunk », même si, pour le coup, arabisante et pas victorienne -ou disons très peu, et seulement dans le roman-). Un ministère a été créé et chargé de gérer tout ce qui concerne la magie, l’alchimie et les créatures surnaturelles : les protagonistes de la plupart des textes du cycle (à l’exception de celui qui n’a pas été traduit, et qui est incontestablement le plus poignant) en sont des agents.

Situation, base de l’intrigue

1912 (Quelques mois après les événements du Mystère du tramway hanté). La réunion d’une société secrète admirant Al-Jahiz, présidée par un lord anglais (qui a négocié avec les égyptiens l’indépendance de leur pays, ce qui fait qu’il est très respecté), Worthington, tourne au drame quand un mystérieux personnage y fait irruption, tuant tous les participants avec une flamme qui consume leur chair mais pas leurs vêtements. La fille de Worthington a le temps de l’apercevoir, et quelque temps plus tard, un individu répondant à la même description se met à haranguer le peuple en divers points du pays, prétendant être Al-Jahiz en personne. Il est DE RETOUR (comme on disait, avec un ton percutant, dans les bandes-annonces des films d’action des années 80-90 -de préférence avec la voix du doubleur de Sylvester Stallone), et IL N’EST PAS CONTENT. En mode « je m’absente à peine quarante ans dans d’indicibles royaumes extra-dimensionnels, et regardez un peu le bordel que vous avez fichu avec le cadeau que je vous ai fait, toutes ces inégalités, nom d’un Jean-Luc Mélenchon ! ». Il souffle sur les braises du mécontentement social (pauvreté, inégalités, etc) en mode gros populiste-complotiste facho-d’extrême-ultra-mega-droite, et veut renverser le roi, le Ministère de l’alchimie, des enchantements et des entités surnaturelles, l’amicale des philatélistes de Louxor, envoyer Michel Drucker à la retraite (qui, je vous le rappelle, est né sous le règne de Ramsès II), et plein de trucs pas cools. Et cela tombe d’autant plus mal que l’Egypte est sur le point de tenir un sommet international visant à éviter qu’une guerre n’éclate en Europe (nous sommes en 1912 -certes uchronique-, je vous le rappelle).

Et devinez qui est chargé d’enquêter sur le massacre, puis d’attraper le prétendu Al-Jahiz ? L’Agent Fatma, la protagoniste de L’étrange affaire du Djinn du Caire. Et devinez qui hérite, bien contre son gré, d’une nouvelle partenaire, l’agent Hadia ? Bingo, Fatma. Signalons que nous retrouvons d’autres têtes connues (croisées dans la novella ou les nouvelles), comme les agents Hamed et Onsi (Le mystère du tramway hanté) ou bien Siti (qu’on croisait à des degrés divers dans les deux textes susmentionnés). Sauf qu’en fait, la situation est bien pire que tout ce que Fatma pouvait imaginer, et va virer à l’apocalypse en mode hyper-spectaculaire (j’y reviendrai).

Look the ring *

* Abigail, King Diamond, 1987.

Je vais commencer par ce qui m’a (vaguement) posé problème, avant de dire le bien que je pense de ce roman. D’abord, j’ai trouvé qu’après la scène spectaculaire d’ouverture, le départ était un peu diesel, et peut-être surtout, j’avais un peu de mal à retrouver l’ambiance des nouvelles / de la novella. Je vous rassure tout de suite, ça ne dure pas longtemps (ou bien cela m’était juste personnel, difficile à dire, vu que je cumule les galères depuis le début d’année), car dès que le prétendu Al-Jahiz commence à haranguer les foules, c’est bien plus rythmé, plus intéressant, et on retrouve l’ambiance merveilleuse / Mille et une nuits Steampunk que nous avons appris à aimer (ou que vous apprendrez à aimer si votre découverte de ce cycle / univers débute par cet ouvrage).

Deuxième point qui m’a posé (un peu) problème, il y a tout de même des redites avec les textes précédents, à commencer par le coup du vieux briscard (ici Fatma, et pas Hamed comme dans Le mystère du tramway hanté) qui se retrouve contraint par sa hiérarchie à faire équipe avec un jeune-qui-en-veut frais émoulu de l’Académie du FBI… du Ministère de l’alchimie & Co. (ici Hadia, et pas Onsi). Sans compter les magouilles des Anges, bien entendu, et au moins un point d’intrigue identique à celui d’une des nouvelles. Cela ne gênera pas quelqu’un qui débute le cycle avec ce roman (ce que je ne recommande pas, pour ma part : lisez les nouvelles d’abord si vous le pouvez), mais ça peut faire lever les sourcils de ceux qui, comme moi, ont lu tout ce qui a été publié dans cet univers (y compris la nouvelle non-traduite -pour l’instant- par l’Atalante, où on retrouvait aussi un ange et qui était centré sur les ignobles conditions de travail des ouvrières pauvres du Caire).

Troisième point de crispation, c’est tellement prévisible (surtout au niveau des fausses pistes) que ça en devient presque amusant (tout comme ces nanars cinématographiques tellement mauvais qu’on a plus envie de partir d’un franc éclat de rire que de les conspuer pour leur balourdise). Franchement, pour ne pas deviner (presque) tout le reste de l’intrigue dès l’introduction, littéralement, de certains personnages, il faut avoir cinq ans et demi, en exagérant à peine. Et la seule surprise, à vrai dire, vient de ce que recherche l’antagoniste, qui est en fait une copie éhontée… pardon, un hommage de P. Djèli Clark à une des plus grandes œuvres des littératures de l’imaginaire. Là aussi, une fois qu’on a saisi cette grille de lecture, on ne peut que sourire en voyant de quelle façon l’auteur a transposé certains des fondamentaux de son illustre ainé, même s’il y a quelques twists fort intéressants (moi qui suis fasciné par les objets magiques intelligents -à mon avis scandaleusement sous-exploités en Fantasy moderne-, là, j’ai été plutôt satisfait).

Ces réserves étant posées, passons au positif : déjà, le fait de retrouver des personnages connus et appréciés est fort agréable, tout comme le fait que Fatma soit la vedette du plus long texte (pour le moment) du cycle. Ensuite, même si ce dernier est plutôt orienté spectaculaire / merveilleux / terrifiant (si c’était de la SF, je dirais sense of wonder), Clark n’en oublie pas pour autant le fond thématique : j’ai déjà évoqué le populisme, le discours anti-élites et conspirationniste, les laissés-pour-compte de la modernité, les inégalités socio-économiques, le fait que le peuple ait le sentiment (peut-être injustifié) que la police ne s’occupe que des beaux quartiers, et j’ajouterais qu’on nous parle aussi de racisme (envers ceux qui ont la peau noire), de sexisme (envers les agents féminins du Ministère), d’émancipation de la femme, de manipulation de l’Histoire / du narratif via un certain sortilège (vous comprendrez en lisant le roman), et bien entendu d’impérialisme et de colonialisme, et de ce qui se passe quand la résurgence de la magie et des êtres mythiques inverse brutalement les rapports de force militaires, géopolitiques et autres (à la Shadowrun).

D’ailleurs, l’avantage d’un roman pleine taille est que l’auteur a, cette fois, bien plus de place pour développer son worldbuilding et l’histoire de la divergence uchronique, ce qui fait qu’on en apprend bien plus sur des points laissés dans l’ombre dans les textes précédents, comme l’histoire d’Al-Jahiz, le fonctionnement exact du Ministère, le statut de la magie dans les pays occidentaux, les autres êtres surnaturels que les Djinns et Anges (on nous parle de dragons, de gobelins, de Deva, de roussalki, de fées, par exemple), ou encore la nouvelle hiérarchie mondiale (on savait que l’Égypte était la nouvelle hyperpuissance, on découvre une Amérique anti-magie, jusqu’à la persécution, une Grande-Bretagne chassée de ses colonies -indiennes, notamment- et une Allemagne qui, comme d’habitude, tire son épingle du jeu et est la deuxième puissance mondiale sur le plan arcane et industriel -dans le sens de machines techno-magiques / steampunk). Gros point positif, l’auteur ne se concentre pas que sur les nations majeures de « notre » univers, mais parle aussi pas mal de celles d’Afrique, dans une perspective très Silverbergienne (revue sous le prisme de la sorcellerie). On en apprend aussi beaucoup plus sur les Djinns et un peu plus sur les Anges (il y a notamment une -nouvelle- claire allusion au fait que les créatures qui se présentent sous ce nom n’ont en fait rien à voir avec les « vrais » Anges).

On soulignera, par ailleurs, l’excellence du rendu d’une Égypte plus vraie que nature (on est clairement sur un niveau de détails « à la Guy Gavriel Kay »), ce qui a cependant pour désavantage, si j’ose dire, l’inclusion d’un nombre non négligeable de termes en arabe (des noms de vêtements, le plus souvent) qui, au moins dans la VO, ne sont expliqués nulle part. Je suis moyennement fan des notes de bas de page, mais j’espère, pour le coup, que la VF, elle, ne s’en est pas dispensée. Ce n’est pas que ce soit incompréhensible sans cela, et c’est un emploi de termes vraiment très occasionnel, mais même avec une certaine connaissance des cultures arabes, maghrébines et de la religion musulmane, j’avoue que des fois, j’avais un peu de mal. On notera aussi (et appréciera à sa juste valeur) l’inclusion de quelques personnages historiques, dont un Kaiser pas piqué des hannetons et un certain Poincaré !

Mais surtout, et je n’insisterai probablement jamais assez sur la chose, outre le charme fou de cet univers et le côté attachant / sympathique des protagonistes (et encore, je ne vous ai pas parlé d’Ahmad, qui est un hum, collègue ^^), ce qui démarque absolument ce roman de quasiment toute la Fantasy publiée actuellement est que l’auteur n’est certainement pas timide, ni avare en scènes ou concepts spectaculaires. Clairement, et surtout chez les Anges, avec cette histoire de sort de, hum, « censure » ou tout simplement vu le cadre extra-dimensionnel où ils résident, ou lors des combats finaux, on en prend plein-les-yeux. Soyons clair, je n’ai rien, bien au contraire, contre les Low Fantasy type Guy Gavriel Kay, mais d’un autre côté, je suis lassé de voir que sans avoir à suivre les lois physiques, voire celles de la vraisemblance, l’écrasante majorité des autrices et auteurs de Fantasy sont aussi timorés, dirons-nous. D’où le fait que j’apprécie beaucoup des gens comme Jy Yang, John Gwynne ou Kerstin Hall, qui font dans la démesure, dans le merveilleux, dans l’épique, le grandiose, le larger-than-life. Et sur ce plan là, Maître des djinns est du très, très, très lourd.

La fin, donc, est très réussie, et pose immédiatement trois questions : la première est liée à Al-Jahiz, la seconde au personnage qui reçoit un certain objet de la part de Fatma, et la troisième est de savoir si un nouveau roman (court ou long) est prévu dans cet univers. Parce que du coup, des tas de routes ont été ouvertes, sans compter des questions qui restent sans réponse, au sujet des Anges, notamment. Clairement, un tome 2 s’impose, pour moi du moins.

J’étais curieux (et un peu anxieux) de savoir si P. Djèli Clark allait réussir la transition texte court / texte long, et la réponse est oui, à quelques réserves assez mineures près. Je vous recommande donc chaudement la lecture de ce Maître des djinns (de toute façon, l’écrasante majorité de celles et ceux qui ont déjà mis un orteil dans cet univers n’hésiteront pas, à mon humble avis), et croise les doigts pour de futurs nouveaux textes dans ce fascinant Caire uchronique et magique. On espère aussi que l’Atalante proposera, à un moment ou un autre, la traduction de l’excellente nouvelle The angel of Khan El-Khalili, qui s’inscrit aussi dans cet univers. 

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous recommande la lecture des critiques suivantes : celle du Nocher des livres, celle de Zoé prend la plume, de Célinedanaë, du Chroniqueur, de Boudicca,

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25 réflexions sur “Maître des Djinns – P. Djèli Clark

    • Je ne suis pas au courant. Mais clairement, vu à la fois la fin et l’élargissement du cadre à d’autres pays et d’autres êtres fantastiques que les Djinns, il y a matière à faire un cycle, c’est certain.

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  1. J’ai les 3 précédentes traductions de cet auteur dans ma pal, ta critique me donne sacrément envie d’en faire des lectures prioritaires. Dans les profondeurs du temps ou La fabrique des lendemains devra attendre encore un peu.

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    • Alors très honnêtement, j’aime beaucoup ce cycle de P. Djèli Clark, mais si c’était moi, je lirai Dans les profondeurs du temps d’abord (sans parler de nouvelles de Larson comme Indolore, Innombrables lueurs scintillantes ou On le rend viral, qui sont franchement des claques monstrueuses). Après, tu fais ce que tu veux 🙂

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  2. C’est bien noté. Mais j’ai un petit problème, le 6 février sort un polar très lovecraftien dont je ne rate jamais les nouveaux tomes et que je lis en direct toutes affaires cessantes. Donc le Rich Larson en premier, comme ça ce sera plus simple d’en interrompre temporairement la lecture entre deux nouvelles.

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