Le monde de Satan – Poul Anderson

Les merveilles de l’astrophysique

monde_de_satan_andersonLe monde de Satan est le quatrième (et avant-dernier) tome de La Hanse galactique, après Le prince-marchand, Aux comptoirs du cosmos et Les coureurs d’étoiles. Vu qu’on ne change pas une équipe qui gagne, la traduction est toujours assurée par Jean-Daniel Brèque, et l’illustration par Nicolas Fructus. Le livre se compose d’un roman de 275 pages, Le monde de Satan (précédemment publié en 1971 dans la collection Présence du futur -la traduction ayant été révisée dans l’édition Belial’-) et d’une nouvelle jusqu’ici inédite qui en fait une cinquantaine, L’étoile-guide.

Ces deux textes montrent à la fois l’apogée de l’équipe formée par Van Rijn / Falkayn / Adzel / Chee Lan (que le traducteur compare, de façon fort pertinente, aux Mousquetaires) et des liens qui l’unissent, mais aussi l’apparition de craquelures dans cette relation. Mais surtout, le second montre le début de la fin de la Ligue, qui sera au centre du cinquième et dernier tome, Le crépuscule de la Hanse. Ils ont un point commun : une puissante emphase, plus encore que dans les livres précédents, sur l’astronomie et l’astrophysique, ce qui fait que Le monde de Satan (le recueil) est un vrai monument pour qui s’intéresse à un Planet Opera particulièrement pointu (quasiment Hard SF) et exotique (vous allez bientôt comprendre pourquoi).

Le monde de Satan

Falkayn (un personnage qui a beaucoup évolué et n’a plus grand-chose de naïf) est sur la Lune, se rendant dans les locaux de Serendipity, une entreprise qui est sortie de nulle part il y a quinze ans et qui est rapidement devenue une société majeure de la Ligue. À cette époque, en effet, un vaisseau contenant une demi-douzaine d’humains, un capital de départ et les composants d’un ordinateur sophistiqué d’origine extraterrestre est arrivé, et l’entreprise fondée s’est spécialisée dans la collecte et peut-être surtout la mise en relation d’informations. On peut acheter celle-ci à Serendipity, lui en vendre, mais surtout, on peut lui poser une question, et à partir de données, publiques ou privées (qui lui ont été fournies par d’anciens clients), elle peut établir des corrélations là où il n’en existait aucune et dénicher quelque chose d’utile. La compagnie est connue pour son goût du secret et a une réputation d’absolue fiabilité : malgré de nombreuses tentatives, nul n’a pu la mettre en défaut.

Falkayn a été envoyé vers elle par Van Rijn, et lorsqu’il demande, en gros, à l’ordinateur de lui trouver une bonne affaire, celui-ci lui parle d’une planète errante (voir plus loin) qui se trouve dans une situation unique, ce qui pourrait fournir l’occasion de développer une installation industrielle qui ne pourrait exister nulle part ailleurs pour des raisons écologiques. Les dirigeants de Serendipity, jusque là très froids et à la limite de l’autisme, deviennent alors très pressants et tiennent absolument à ce que Falkayn se rende avec eux dans leur propriété dans les montagnes lunaires, puis y reste lorsqu’il flaire quelque chose de louche. Lorsque son séjour se prolonge et que, contacté par ses amis, il tient un discours étonnant (disant vouloir épouser Thea, une des propriétaires de Serendipity), ceux-ci se disent qu’il a peut-être subi l’abomination ultime, le lavage de cerveau, et montent une expédition de secours. Une mission qui va lancer le quatuor Van Rijn / Adzel / Falkayn / Chee Lan sur les traces d’une menace invisible !

On remarquera, au passage, qu’avec des décennies d’avance, Poul Anderson a anticipé, d’une certaine façon, le rôle d’un Google : qui contrôle l’indexation de l’information, qui peut fournir les corrélations entre données disparates, qui peut répondre aux demandes de renseignements, a le pouvoir. Et il a bien mis le doigt sur le fait que dans une société informatisée, le problème n’est pas d’acquérir les données mais de dénicher dans leur masse, énorme et en expansion constante, ce qui est intéressant, lucratif, ce qui doit alerter.

Ce roman est tout d’abord intéressant car il propose de nombreux mystères : quel est le but de Serendipity ? Pourquoi ses dirigeants sont-ils si dépourvus de sentiments humains ? D’où vient leur technologie avancée ? Quelle est la menace inconnue dont ils sont l’avant-garde ? Et évidemment, le lecteur veut savoir. La chronologie des révélations est bien maîtrisée, même si la découverte finale est un peu téléphonée. Et toujours sur le plan de l’intrigue, le problème est qu’il y a des redites avec d’autres textes du cycle, particulièrement Un soleil invisible dans Aux comptoirs du cosmos, sans compter bien entendu le trope ultra-récurrent du membre de l’équipe qui est retenu contre son gré et qu’il faut secourir. Malgré tout, il y a une nouveauté : c’est sans doute la première fois que les quatre héros à la fois sont autant impliqués dans la même histoire. Car évidemment, un thème central de ce roman est l’amitié et la cohésion qui relie ces quatre êtres très différents entre eux. On voit même Van Rijn faire des pieds et des mains pour sauver ses employés (loin d’une certaine image de patron capitaliste ne les considérant que comme des outils), quitte à se mettre en porte-à-faux avec la justice. Loin des clichés, l’auteur va donc présenter un patron qui, pas du tout voyou, met en danger sa société, sa liberté et jusqu’à sa vie pour sauver ses hommes, et une société capitaliste basée sur la coexistence pacifique entre sophontes très différents, qui cherche à intégrer plutôt qu’à conquérir (sur le plan militaire, du moins. Sur le plan économique, c’est une autre histoire).

Toujours au chapitre des récurrences, l’équipe traite avec les commanditaires de Serendipity en cherchant avant tout le dialogue, la coexistence pacifique (à cet égard, la critique de la première édition du roman, signée Jean-Pierre Andrevon -sous pseudonyme- dans les années soixante-dix, est d’une mauvaise foi ou entachée de biais cognitifs / des relents d’un prisme de lecture déformé par l’idéologie -la sienne ou celle qu’il prête à Anderson- à un degré assez faramineux). Toutefois, il faut nuancer en disant que, tout comme la puissante cohésion du quatuor, tout ceci n’est sans doute mis en avant que pour que le texte suivant, L’étoile-guide, n’en devienne qu’un contrepoint plus saisissant (nous allons en reparler).

Pour ma part, j’ai trouvé que l’intérêt principal du texte résidait dans son aspect scientifique, un sommet de worldbuilding et de Planet Opera encore plus haut que dans les nouvelles des trois tomes précédents, pourtant d’une rare qualité sur ce plan. Anderson y met en effet en avant une planète errante, ou plutôt la situation rarissime de l’une d’elles, qui se retrouve baignée par la chaleur d’une étoile. En effet, comme il l’explique très justement, si les mondes vagabonds sont nombreux dans notre univers (ce qui a été prouvé par des recherches plus récentes que celles auxquelles il avait accès lors de la rédaction de son bouquin), l’espace est si vaste (et si vide) que la probabilité qu’une planète flottante soit capturée par un soleil est infime. Le monde qu’il décrit, dont l’atmosphère et les océans gelés jusqu’au zéro absolu se « réveillent » dans des conditions apocalyptiques (d’où le surnom de « Monde de Satan »), est donc un cas qui, en gros, n’avait qu’une infinitésimale chance de se produire. On remarquera que la nouvelle qui fait suite au roman exploite elle aussi un objet astronomique statistiquement très improbable.

Les explications astronomiques données par l’auteur sont déjà passionnantes pour l’amateur de Hard SF, mais c’est peut-être surtout le potentiel industriel que Van Rijn et Falkayn voient dans la planète qui fascine. L’auteur postule que la faible abondance naturelle de certains éléments chimiques ou le coût (y compris écologique) de leur synthèse par transmutation nucléaire est un facteur limitant de l’expansion interstellaire : dans Le monde de Satan, il va jouer avec l’idée d’un site (la fameuse planète flottante capturée par l’étoile Bêta Crucis) dont les particularités le rendent idéal pour déverser dans son environnement les quantités faramineuses de chaleur et de déchets radioactifs que nécessite la synthèse massive de transuraniens industriellement utiles.

On signalera aussi les très intéressantes réflexions de l’auteur sur le fait qu’une espèce soit, à la base, carnivore, omnivore ou herbivore influe lourdement sur sa société, son comportement, ses axes de développement technologique, etc. C’est très crédible, très fouillé et très bien fait.

Au final, même si le gros du roman reste (un peu trop) dans la lignée des textes précédents du cycle, aussi bien dans le déclenchement de l’intrigue (l’enlèvement d’un des membres de l’équipe) que dans son point central (une menace invisible) ou encore sa conclusion (non-violente), l’intérêt est ailleurs, et il est triple : l’aspect Hard SF / Planet Opera (au sommet de ce qu’à proposé Anderson jusque là – alors que le niveau était déjà très élevé-), la belle cohésion entre nos quatre sympathiques héros, et, last but not least, un autre trio, cette fois Van Rijn / Anderson / Brèque, en forme olympique sur le plan des jurons propres à vous faire hurler de rire. Et même Falkayn s’y met !

L’étoile-guide

On pourrait résumer cette nouvelle en un mot : patatras. Tout ce qu’Anderson a mis en exergue dans le texte précédent (la cohésion entre les membres du quatuor, celle entre les membres de la Ligue quand un des leurs est en danger, le fait de discuter d’abord et de ne tirer qu’en dernier recours) commence à se fissurer. L’intrigue tourne autour d’une expédition de Van Rijn et de sa petite-fille préférée, Coya, vers la frontière de l’espace exploré par la Ligue, car une autre société mystérieuse, Supermétaux, fait craindre que dix ans après, l’affaire Serendipity ne recommence. Ce que personne ne veut.

Clairement, cette fois, l’intrigue ne sert que de prétexte pour mettre en exergue trois points, les deux premiers préparant ce qui va se passer dans le tome 5 : premièrement, le fait que la Ligue voit ses systèmes d’autorégulation montrer leurs limites, et la concurrence entre compagnies dépasser ce qui est acceptable, que ce soit entre membres de l’organisation ou pire, envers les sophontes technologiquement primitifs de mondes récemment découverts ; deuxièmement, la relation romantique entre Coya et Falkayn pousse celui-ci à décevoir et quelque part trahir Van Rijn ; et enfin, Anderson poursuit ses développements scientifiques passionnants, astrophysiques cette fois, et propose une autre source massive de transuraniens propre à changer à jamais la technologie et l’expansion spatiale de la Ligue, en faisant appel au concept, qui m’a toujours fasciné, d’îlot de stabilité. On constatera aussi avec intérêt que les peuples laissés sur le bord de la route de l’expansion économique ou du développement technologique sont capables de se liguer pour tenir la dragée haute aux grands pontes comme Van Rijn et sa puissante société.

Tout compte fait, ce second texte est à la fois surprenant par rapport aux standards du cycle (on remarquera tout de même que, comme Le monde de Satan -le roman- et l’ensemble du tome 3, l’ambiance est de plus en plus sombre, surtout comparé aux débuts du cycle : heureusement que les beuglements paillards de Van Rijn sont là pour proposer une bouffée d’oxygène à ce niveau) et très intéressant pour le passionné d’astrophysique et / ou de Hard SF, et est donc, à mon avis, une lecture de qualité, voire même indispensable pour mieux saisir ce qui va se passer dans Le crépuscule de la Hanse.

Au passage, on jettera un voile pudique sur certaines déclarations ou attitudes de Van Rijn, qui n’est pas insensible aux charmes de… sa petite-fille.

En conclusion

Ce quatrième (et avant-dernier) tome de La hanse galactique ne déçoit pas, même si, d’un côté, il y a des redites avec certains des textes précédents, et que, de l’autre, il y a des nouveautés parfois déstabilisantes en terme d’ambiance ou de relations entre personnages, compagnies ou peuples. Composé de deux textes, le premier est un roman montrant la formidable cohésion dont fait preuve notre quatuor préféré lorsqu’un de ses membres subit un sort affreux, et la façon dont la Ligue va faire face à une menace aussi grave qu’invisible avec humanité et pondération (n’en déplaise à monsieur Andrevon), tandis que le second montre, tout au contraire, la façon dont l’équipe se fissure et dont la Ligue commence à perdre son âme. Les deux ont un point commun, un formidable aspect Planet Opera / Hard SF / astronomique / astrophysique / création de races extraterrestres crédibles qui ravira les amateurs, atteignant des sommets dans un cycle qui, pourtant, est déjà une référence dans ces domaines.

Au final, même s’il n’est pas tout à fait dépourvu de redites, Le monde de Satan est un digne successeur de ses excellents prédécesseurs, que l’on se place sur le plan intellectuel ou sur celui de la profonde sympathie générée par ce quatuor de personnages qui s’adorent, sont prêts à tout les uns pour les autres et nous régalent de jurons pittoresques sortis de l’autre côté d’un horizon des événements. C’est presque avec appréhension que j’attends désormais la sortie en 2020 du tome final, Le crépuscule de la Hanse, car il va, hélas, signer la fin de ma route avec Van Rijn, personnage qui me marquera à jamais.

Pour aller plus loin

Ce livre est le premier d’une pentalogie : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques du tome 1, du tome 2, du tome 3,

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