Le crépuscule de la Hanse – Poul Anderson

Tombe la Longue Nuit

crépuscule_hanseLe crépuscule de la Hanse est le cinquième et dernier tome du cycle de La Hanse galactique, après Le prince-marchand, Aux comptoirs du cosmosLes coureurs d’étoiles et Le monde de Satan. La superbe couverture est toujours signée par Nicolas Fructus, et représente un des personnages les plus emblématiques de cet univers, la Cynthienne Chee Lan. Outre un avant-propos signé par Jean-Daniel Brèque, le traducteur, l’ouvrage comprend le roman éponyme, suivi d’un court essai de Poul Anderson lui-même, datant de 1979, où il parle des Histoires du futur en général et de la genèse de la sienne en particulier (et qui permet de prendre la mesure de l’influence d’Hal Clement -dont je vous ai parlé dans mon Guide du Planet Opera -et de certaines similitudes avec Fondation, notamment une conception cyclique de l’Histoire -même si les interrègnes sont ici incomparablement moins longs).

Les romans de ce cycle (dont j’ai entendu parler pour la première fois en 1990, en lisant GURPS Espace) ont été mon petit bonheur de chaque année depuis la parution du premier, en 2016. Ils combinent en effet énormément de choses que j’apprécie : des personnages hauts en couleur, un style / une traduction virtuoses leur faisant adopter un langage fleuri et imagé, un worldbuilding de compétition, des mondes et des êtres exotiques, des protagonistes qui n’ont l’air de rien mais réussissent à blouser les antagonistes en étant plus malins et rusés qu’eux, l’histoire non plus d’une équipe, d’un équipage, mais bel et bien d’une fraternité qui transcende les espèces, les sexes, les âges. Je ne vous mentirai pas, cet ultime tome est celui qui m’a le moins séduit, non pas parce qu’il serait moins abouti que les autres, mais parce que, décrivant le début de la fin d’une civilisation, d’une époque, d’une ère pleine de promesses et d’aventures, son ton est nettement différent de celui de tous les autres, y compris Le monde de Satan qui commençait déjà à s’engager dans cette voie. On y retrouve certes quelques coups d’éclat linguistiques et roublards de van Rijn, mais le propos est ici nettement plus mélancolique au mieux, voire parfois franchement grave. Malgré tout, l’adieu à nos héros est digne d’être lu, ne serait-ce que pour le plaisir de passer quelques ultimes heures en leur compagnie.

The beginning and the end *

* Anathema, 2012 (vous ne perdrez également pas votre temps en écoutant la reprise de ce titre par Fleesh -duo brésilien qui, par ailleurs, fait des reprises absolument bouleversantes d’autres artistes comme Marillion, par exemple)

(attention, ce qui suit dévoile une partie de l’intrigue d’un des textes du Monde de Satan)

La première particularité de cet ultime roman est qu’il s’ouvre sur une sorte de compte à rebours décrivant brièvement la série d’événements qui ont conduit à la situation de crise actuelle qu’il va examiner en détails après ce court prologue. La seconde est qu’il fait référence à de nombreux personnages, événements, planètes ou peuples rencontrés dans les tomes précédents. Je ne vais pas en faire la liste, sachant que le sympathique Jean-Daniel Brèque s’en est chargé dans sa préface, qui permet de bien remettre tous les éléments en place et d’attaquer le livre dans les meilleures conditions. Vous vous souvenez peut-être que dans L’étoile-guide (dans le tome 4), Falkayn avait trouvé un monde hors-normes, plein à craquer de métaux et autres transuraniens si rares que leur possession pouvait carrément impulser une nouvelle ère technologique. Au lieu d’utiliser cette opportunité pour s’enrichir ou pour augmenter la déjà formidable fortune de van Rijn, il s’était organisé pour que l’existence et la position de cette planète, Mirkheim, reste secrète, et que les ressources qui en étaient tirées servent à renforcer l’économie des races extraterrestres ou des colonies humaines les plus pauvres, trop pour se payer une technologie moderne et se développer. Le tout avec la surprenante complicité de… van Rijn.

Dix-huit ans plus tard, Falkayn a épousé Coya, la petite-fille préférée de van Rijn, a eu un enfant avec elle et est sur le point d’en avoir un deuxième. L’équipe jadis formée avec Adzel et Chee Lan s’est dispersée. Van Rijn est toujours aussi porté sur la boustifaille, le tabac, la torture de la langue anglaise (très bien rendue par Jean-Daniel Brèque -JDB-, qui fait preuve d’une réjouissante créativité) et les jurons hauts en couleur, mais l’homme est vieillissant et a perdu un peu de sa flamboyance, de son élan d’avalanche. La Ligue et le Commonwealth, dont les prémices du processus de désintégration progressive de leur cohésion étaient montrées dans la nouvelle L’étoile-guide, n’ont plus guère de ligue ou de commonwealth que le nom, les systèmes d’auto-régulation en terme de concurrence ou d’exploitation des peuples indigènes de la première montrant sans cesse plus leurs limites, voire disparaissant purement et simplement. Alors que jadis (aux débuts du cycle), la Ligue était promotrice de paix (plus profitable au commerce, sur le long terme, que la guerre), elle est aujourd’hui corrompue, usant sans scrupules de coercition, exploitant les ressources à outrance, sans, de plus, le moindre souci du terrible impact environnemental de certaines de ses industries ou exploitations minières.

La redécouverte de Mirkheim va mettre le feu aux poudres, et faire entrer dans la partie un joueur auquel personne ne s’attendait : les Baburites (la race respirant de l’hydrogène -JDB a forgé les fort réussis termes hydropneumates et oxypneumates pour l’occasion- qui apparaissait dans la nouvelle Ésaü, dans Aux comptoirs du cosmos). Sachant que normalement, les races respirant de l’hydrogène ne s’intéressent pas aux mêmes mondes que celles qui inhalent de l’oxygène, la chose est curieuse, et ce d’autant plus que ces êtres déploient une puissante flotte qu’ils ne sont pas supposés être en mesure de posséder à ce stade de leur développement (surtout compte tenu de leur environnement naturel) et ont visiblement bénéficié de l’aide d’oxypneumates. Mais qui, comment, pourquoi ?

Les mouvements militaires et impérialistes baburites vont faire une victime collatérale, à savoir Hermès, qui est à la fois la planète d’origine de Falkayn, et celle où règne une vieille connaissance de van Rijn, la Grande-Duchesse Sandra, qui est aussi… la mère de son fils, Eric. Ce monde va soudain prendre une importance stratégique considérable dans le conflit qui menace d’éclater entre Baburites et humains.

Mais surtout, alors que l’édifice constitué par le Commonwealth et la Ligue était déjà fracturé, cette crise va le faire voler en éclats : les plus puissantes compagnies du Système Solaire, justement nommées les Cinq Solaires, vont être favorables à la guerre, parce qu’elle leur permettrait de concurrencer au-delà de l’orbite de Neptune les Sept Spatiales, les plus riches et influentes compagnies interstellaires, qui sont, elles, pour une solution négociée permettant de partager les richesses de Mirkheim entre tous les prétendants. Et au milieu de ces dissensions, se trouvent les Indépendants, menés par van Rijn, qui a compris que sa civilisation était, à terme, fichue, mais qui veut sauver ce qui peut l’être… particulièrement ses fidèles employés et sa famille qui s’agrandit. Le Débrouillard, et son IA adepte de jeux de cartes, La Débrouille (quel nom génial  😀 ), Falkayn, Chee Lan et Adzel, mais aussi Old Nick, Sandra et Eric, vont devoir partir une dernière fois à l’aventure !

Mon avis

Comme nous l’avons vu, ce qui frappe tout d’abord est le changement d’ambiance, même s’il se dessinait déjà à la fin du tome 4. Dès lors, les rares moments où van Rijn, voire Chee Lan (p 102, elle nous gratifie d’un fort savoureux « Au nom du nombril velu de van Rijn ! ») ou La Débrouille, font de l’humour apparaissent comme autant de salutaires oasis dans un océan de mélancolie ou de nostalgie au mieux, de climat de chute de la civilisation au pire. Système éthique qui disparaît au profit d’un hyper-capitalisme rapace et meurtrier, gouvernement qui n’est plus qu’un pantin dont les ficelles sont tirées par les corporations, réapparition de la guerre que l’Homme avait pourtant été assez sage, il n’y a pas si longtemps, pour bannir, impérialisme extraterrestre qui rend caduque un réseau de relations interstellaires basé sur l’échange, le profit mutuel, la diplomatie, l’heure est bien sombre, et l’atmosphère l’est tout autant.

On se plait toutefois à voir nos héros, grâce à leur courage et leur astuce (rien d’étonnant pour un van Rijn, qui, comme il le dit lui-même en p 82, a « fait son éducation à l’école des coups tordus »), « sauver le monde » (ou du moins retarder d’un siècle sa chute finale), à constater leur évolution (notamment celle de Falkayn), et même à voir l’aspect surprenant d’un van Rijn presque tendre (à une main aux fesses près !), visionnaire et empli de… sagesse et d’altruisme (si, si) sur la fin. Et pour ma part, je me suis régalé avec la traduction toujours aussi formidable et inspirée de Jean-Daniel Brèque, qui dès le tome 1, a fait d’Old Nick un des héros de l’Apophisme (mais nous en reparlerons dans quelques semaines  😉  ). Sans compter que Poul Anderson est capable de moments d’une rare poésie, comme à la page 92 par exemple (« […] la Voie Lactée formant une cataracte d’argent, les nuages de Magellan et la nébuleuse d’Andromède réduits à des trésors étranges et à jamais inaccessibles. Comme frigorifié par le froid élémental qui les séparait de lui, il serra dans son poing le fourreau de sa pipe, feu de camp symbolique »).

Je voyais la fin approcher à grands pas et me demandais si la conclusion de l’intrigue ne serait pas trop précipitée, mais tel n’est pas le cas et ladite résolution est pleinement satisfaisante. Le coup de théâtre qui permet d’ailleurs cette fin « rapide » ne se voit pas du tout venir, même si rétrospectivement, je me dis que j’aurais dû. Le seul point qui m’a posé un vague problème (outre le changement d’ambiance) est qu’Anderson donne parfois un peu trop dans le cours d’économie ou de théorie politique, ce qui ne me choquerait pas chez un Kim Stanley Robinson mais ne cadre guère avec ce qui me paraissait jusque là être l’intérêt de ce cycle (même si l’essai sur les Histoires du Futur en fin d’ouvrage permet d’en comprendre l’utilité), à savoir l’esprit d’aventure, les personnages truculents, l’aspect Planet Opera de compétition.

J’ai eu une étrange (bien que vague) impression à la description d’Hermès et de sa société, celle d’une relative familiarité, sur certains points, avec la Manticore de David Weber. Je ne sais pas si c’est un sentiment qui m’est entièrement propre ou si Weber s’est inspiré de son aîné, et je ne sais si les lecteurs des deux auteurs qui passeront sur ce blog le partageront, mais il ne m’a pas paru inintéressant d’en faire part, quitte à être démenti.

Enfin bref, cet adieu mélancolique à nos héros, qui tentent de sauver ce et ceux qu’ils peuvent dans une civilisation à l’agonie, cette fin d’une époque d’aventures, d’une ère heureuse, remplacée non pas par la perspective d’un futur incertain, mais pire, par la certitude d’un avenir sombre, ne restera pas mon tome préféré du cycle (surtout en raison d’un changement assez radical d’ambiance). Toutefois, il joue parfaitement la partition prévue par son auteur dans la construction de son Histoire du futur, et les moments de fraternité, d’amitié, d’amour, entre des personnages qui sont tout les uns pour les autres (même s’ils n’en ont pas toujours conscience), ou les vitupérations colorées et braillardes de van Rijn, forment un contrepoint aussi agréable que bienvenu à cette atmosphère crépusculaire. La Longue Nuit promise à Flandry est encore loin, mais le soleil décline pourtant sur la civilisation Technique, alors que jusque là, il ne se couchait jamais sur cet « empire » marchand.

***

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2 réflexions sur “Le crépuscule de la Hanse – Poul Anderson

  1. J’ai pas eu envie de me faire spoilé, j’ai donc lu que l’intro et écouté la chanson (j’ai bien aimé) Ca sent bien la déprime dans ce tome si on se fie à la musique 😉

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