The haunting of Tram Car 015 – P. Djeli Clark

Le Caire des merveilles

tram_car_015P. Djèli Clark est un auteur américain né à New York mais ayant passé sa jeunesse dans le pays d’origine de ses parents, Trinité-et-Tobago, avant de revenir s’installer aux U$A. Exerçant dans la forme courte, il a publié sa prose dans divers magazines et anthologies, et surtout via Tor, que ce soit sous forme de novella (The black god’s drums) ou de nouvelle (A dead djinn in Cairo, dont je vous reparlerai dès demain). La novella dont je vous parle aujourd’hui s’inscrit d’ailleurs dans le même univers que ce dernier texte, uchronique tout comme l’était celui de The black god’s drums (mais la nature de la divergence est différente). En effet, le contexte de A dead djinn in Cairo s’est révélé si populaire que l’auteur a reçu une forte demande pour y revenir, dont acte. Il faut dire qu’il a un charme fou : le Caire d’un 1912 parallèle, où magie et technologie cohabitent tout comme le font Djinns et humains.

Au final, je ressors enchanté par la balade (il faut dire qu’il était temps, je viens d’enchaîner la pire série d’abandons -ou de « mises en pause » indéfinies- de l’histoire du Culte d’Apophis…), à un point tel que comme dit plus haut, je poursuis directement mon exploration de cet univers avec l’autre nouvelle. On pourrait d’ailleurs penser que j’aurais dû faire l’inverse, mais je voulais voir si Tram Car 015 était lisible sans rien savoir de son texte parent (ce qui est le cas). Pour finir, remarquons que les deux textes sont liés d’une sympathique façon : à la fin de celui-ci, l’héroïne de la nouvelle initiale rend visite au protagoniste de Tram Car, et lui raconte les détails (classifiés) de l’intrigue dont elle fut au centre. On peut donc se dire que paradoxalement, lire A dead djinn in Cairo après cette novella postérieure n’est donc pas si dépourvu de sens que cela !

Univers 

Au début des années 1880, un mystique soudanais perce, grâce à un mélange d’alchimie et de technologie, un passage entre notre monde et celui des Djinns des légendes arabes. En plus d’offrir la possibilité à ceux-ci de se manifester ouvertement et massivement  dans notre monde, cela permet aussi à la magie d’y pénétrer. Et ça, ça change tout. Cela permet à l’Égypte de tenir la dragée haute aux empires coloniaux occidentaux, obtenant notamment rapidement son indépendance de la Grande-Bretagne. Avec l’aide des Djinns, qui mettent au point une techno-magie d’élite, le pays s’industrialise fortement, et le Caire devient une des métropoles les plus en vue du monde, à l’égal de Paris et de Londres (qu’elle dépasse même sur le plan de la puissance de ses universités de l’occulte), et le pays des pharaons redevient une nation de premier plan. En parallèle de son industrialisation, le pays devient aussi plus progressiste, établissant des lois de tolérance religieuse (musulmans et coptes vivent ici en harmonie) et étant sur le point, au moment où l’action de la novella commence (à la fin de l’été 1912), de conduire un vote crucial sur la possibilité d’accorder ou pas le droit de vote aux femmes.

Les Djinns (qui peuvent se présenter sous un tas de formes, humaines, hybrides d’animaux ou tout autre chose, masculines, féminines ou les deux à la fois, etc) sont présents massivement, et ont mis au point une partie de la techno-magie utilisée quotidiennement. Le tram dont il est fait mention dans le titre est en fait une version de ces téléphériques urbains dont il est de plus en plus question de les installer dans nos villes. Sauf que grâce à ce que l’on pourrait décrire comme une « Intelligence Artificielle » faite d’engrenages et de magie, il se conduit tout seul ! (ce qui rappelle les fiacres sans cocher dans le cycle The craft sequence chez Max Gladstone). On remarquera aussi une présence accrue de dirigeables par rapport à l’histoire réelle, le tout (rétrofuturisme, uchronie et esthétique) donnant presque un aspect « Steampunk des sables » à ce roman court.

Clairement, l’univers est le gros point fort de cette série de textes courts, et il possède un charme fou : ce Caire à la pointe du progrès, qu’il soit technologique ou social (un plan sur lequel il surpasse allègrement la perfide Albion), où les trams sont conduits par des IA, où le bibliothécaire est un Djinn et où magie et alchimie sont partout est vraiment très agréable, et c’est un plaisir et un enchantement constant d’en parcourir les rues.

Genre et ressemblances

Ce qui me conduit donc à parler de son genre : nous sommes devant une uchronie de Fantasy, un peu dans le même style que le cycle Le Paris des merveilles de Pierre Pevel, auquel j’ai pas mal pensé à la lecture du bouquin de P. Djèli Clark. Et puisque nous en sommes à parler de ressemblances, on peut aussi évoquer l’univers du jeu de rôle Shadowrun (là aussi, un brusque retour de la magie permet à un peuple mineur, jadis féru de surnaturel, de donner une méchante raclée aux puissances traditionnelles, et de jouer au caïd à la table des négociations), le cycle Lasser, détective des dieux (qui mêle aussi Caire et surnaturel -mais dans les années trente-), la Laverie de Charles Stross (mais en beaucoup moins noir), pour l’aspect agents régulant le surnaturel et noyés sous la paperasse, City of broken magic (pour l’aspect Ghostbusters), L’alchimie de la pierre (pour la Gynoïde qui est une des seules de son espèce à avoir développé une conscience de soi), et j’en passe.

Intrigue et personnages

Fin de l’été 1912. L’agent Hamed Nasr, vieux briscard du Ministère de l’alchimie, des enchantements et des entités surnaturelles, vient de se voir adjoindre un type tout frais émoulu de l’académie, l’agent Onsi Youssef, sympathique mais récitant le règlement à la lettre et ayant tendance à étaler son érudition à qui veut l’entendre (ou pas). Nouvelle politique du ministère : alors que les agents expérimentés se débrouillaient très bien tout seuls, merci, on a décidé de les apparier « de force » à des bleus, histoire qu’ils partagent leur savoir et aient moins tendance à mener leurs enquêtes en faisant cavalier seul. Et le nouveau duo a de la chance, ils débutent par une affaire facile : la possession de la rame 15 du Tram (facile mais inhabituelle : un immeuble / maison possédé, c’est banal, mais un Tram, c’est une première). Dont l’IA semble parasitée par un Djinn inconnu. Sauf que… ce n’est pas un Djinn. Sauf que… son exorcisme nécessiterait de faire appel à un Djinn puissant, que ceux-ci ont vite compris les avantages du capitalisme, et que leurs services ne sont pas dans les moyens du ministère. Ce qui va donc conduire nos deux compères à trouver une autre solution, moins orthodoxe sur le plan magique. Ce qui va les mener tout droit dans le milieu des Suffragettes cairotes, vers une serveuse fort érudite, un fabricant de poupées, une femme très versée dans l’art magique du Zar, et même vers du jamais vu, à savoir une femme-robot dotée d’une conscience !

L’intrigue est intéressante, bien que l’auteur prenne son temps pour donner des informations sur son monde (ce qui permet d’ailleurs de suivre sans aucun problème même si vous n’avez pas eu l’occasion de lire la nouvelle antérieure). On apprécie aussi la façon dont les deux textes sont liés à la fin. Et ce qui est très intéressant également est que Clark distille tout un tas d’infos très intrigantes qui montrent à quel point ce contexte pourrait être développé dans d’autres nouvelles ou romans. Les deux protagonistes sont très sympathiques, le style de l’auteur plutôt fluide et toujours agréable (signalons que comme chez les meilleurs écrivains, à mon sens, les perceptions des personnages ne s’arrêtent pas à la vue et à l’ouïe mais s’étendent à leur nez et leurs papilles gustatives, ce qui aide à établir une ambiance très efficacement -je suis d’ailleurs toujours étonné de voir à quel point ce facteur est négligé par la plupart des auteurs-), le texte a la bonne longueur, ni trop long, ni trop court, bref, c’est du tout bon. Signalons aussi que l’humour est significativement présent dans la narration, notamment via une scène de travestissement assez cocasse sur la fin.

Un point m’a frappé, à savoir l’érudition / les vastes recherches de l’auteur, en matière de cultures (moyen- / proche-) orientales : franchement, c’est bluffant, du niveau de Guy Gavriel Kay, excusez du peu !

Thématiques

Et c’est d’autant plus du tout bon qu’en plus d’une forme hautement fascinante, le fond est loin d’être négligé : le combat féministe et les personnages féminins (sur lesquels je suis volontairement resté assez discret) sont au centre de l’intrigue, que ce soit via les suffragettes, la femme-robot ou d’autres facteurs sur lesquels je vais me taire pour ne pas spoiler. Un passage m’a fasciné : la façon dont les hommes voient inconsciemment les femmes aurait influé sur la forme, divinement belle (mais inaccessible / fuyante) ou au contraire monstrueuse, que prennent certains esprits lorsqu’ils se manifestent sur le plan matériel.

Le thème de la libération de l’esclavage robotique / des IA est aussi évoqué, tout comme la tolérance religieuse, les mariages inter-ethniques / confessionnels, etc. Bref, c’est intéressant en plus d’être agréable.

Je signale, pour terminer, que la fin du bouquin contient un extrait de The black god’s drums, histoire de vous donner envie de le lire.

En conclusion

Dans cette uchronie de Fantasy (ou police procedural du surnaturel, c’est comme vous voulez, mais où on troque l’imper et le feutre contre des vêtements plus adaptés à la terre des pharaons), l’ouverture d’un passage entre notre monde et celui des Djinns dans les années 1880 a tout changé, faisant de l’Égypte une puissance mondiale de premier plan et du Caire une capitale industrielle rivalisant en importance et en extravagance architecturale avec Londres ou Paris. Nous suivons, en 1912, l’enquête de deux agents du Ministère de l’alchimie, des enchantements et des entités surnaturelles, confrontés à ce qui devrait être une affaire simple, la possession de l’IA d’une rame de Tram, mais qui va se révéler bien plus hasardeux, le tout sur fond d’imminence d’un vote crucial sur le droit de vote à accorder (ou pas) aux femmes égyptiennes;

Eh bien voilà un texte à l’univers fascinant, dépaysant par rapport à ce que propose l’imaginaire d’habitude (bien que point par point, il y ait des parallèles à faire avec d’autres œuvres), aux protagonistes sympathiques, à l’intrigue rondement menée, et où le fond social et progressiste n’est pas sacrifié au profit d’une forme pourtant excellente. Bref, je recommande chaudement, surtout si comme moi, vous êtes féru de SFFF arabisante.

Niveau d’anglais : aucune difficulté.

Probabilité de traduction : c’est vraiment sympathique, c’est court, il y a du thème social, ça ressemble un poil à de l’Ekaterina Sedia (hein messieurs Durastanti et Girard…) ou à du Pierre Pevel (hein monsieur Marsan…), ça change agréablement du tout-venant de l’imaginaire d’inspiration européenne, enfin, je dis ça, je dis rien…

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman court, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lutin,

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19 réflexions sur “The haunting of Tram Car 015 – P. Djeli Clark

  1. tu me devances d’un rien! LOL
    ma chronique est prévue pour ce soir! J’ai adoré et je suis entièrement d’accord avec toi. Comme tu le souligne, l’érudition et les recherches de l’auteur sont perceptibles dans le worlbuilding et les interactions. C’est du haut niveau.
    J’ai pensé à Ghostbuster.
    Pour l’ordre de lecture entre la nouvelle et ce texte, cela importe vraiment peu. J’ai fait l’inverse, et les éléments du worldbuilbing essentiels sont présents, le charme fou dégagé opère dans les deux cas.
    rendez-vous ce soir?
    (au fait qu’as-tu abandonné que je ne m’y jette pas…)

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