The A(pophis)-Files – épisode 6 : A la dérive – épaves et vaisseaux errants en SF

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afiles_3Dans ce sixième épisode de la série des A-Files (des articles de fond consacrés aux grandes thématiques et éléments emblématiques de la SFFF), nous allons parler de vaisseaux. Oui, je sais, encore. Normalement, ce numéro 6 aurait dû être consacré à la place des races fantastiques en Fantasy (mais ce n’est que partie remise), mais il se trouve que le sujet des épaves spatiales et des vaisseaux à la dérive est récemment redevenu d’actualité via certaines théories entourant Oumuamua. Celui-ci est un petit (230 par 35 mètres) astéroïde dont la vitesse et la trajectoire prouvent sans conteste qu’il n’est pas originaire de notre système solaire mais d’un autre (sa provenance exacte demeurant inconnue). Or, étant donné son mouvement tournant et sa forme de cigare, certains ont fait un rapprochement avec le fameux Rama du livre d’Arthur C. Clarke, et d’autres ont franchi ce pas supplémentaire qui consiste à dire qu’il ne s’agit peut-être pas d’un banal rocher mais… d’un vaisseau extraterrestre à la dérive. Sans totalement écarter cette hypothèse d’un revers de main, je n’y souscris tout de même pas, mais cela m’a toutefois donné envie de parler de la place qu’occupent les astronefs crashés ou dérivant dans l’espace en Science-Fiction. 

A la dérive *

* Adrift, Lunatic Soul, 2008.

Il y a de nombreux exemples de livres, de séries ou de films de SF montrant des astronefs, humains ou pas, dérivant dans l’espace ou en orbite (voire dans l’atmosphère) d’une quelconque planète. J’ai déjà cité l’emblématique Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke (et comment mentionner l’auteur sans parler de Discovery dans 2010, où l’astronef dérive vers Io ?), mais on peut également évoquer le film Event Horizon, qui montre la subite réapparition, dans l’atmosphère de Neptune, d’un prototype de vaisseau supraluminique disparu sept ans plus tôt. Ce qui est également la durée depuis laquelle Icarus I est perdu corps et biens dans le long-métrage Sunshine. Et c’est aussi aux alentours de Neptune qu’est découvert un vaisseau colonisateur vieux de plusieurs siècles et qui est censé être à des années-lumière de là (ou détruit) dans The wrong stars. On peut enfin rappeler le cas du Proteus, croisé par la famille Robinson dans Perdus dans l’espace (le film), ou celui du vaisseau martien qui est l’objet de toutes les convoitises dans Anges déchus de Richard Morgan.

Contrairement à Rama, le « caillou » (tel qu’il est surnommé) d’Éon, roman de Greg Bear, n’est pas confondu avec un astéroïde, mais en est réellement un, de 290 km de diamètre, venu d’au-delà du système solaire et présentant une étonnante ressemblance avec Junon, la troisième planète mineure découverte autour du Soleil. Alors qu’il passe sur une orbite proche de celle de la Terre, on y envoie une expédition, qui découvre que sept chambres ont été creusées et terraformées le long de son axe central. Deux d’entre elles contiennent des cités minutieusement entretenues par des systèmes automatiques mais vides d’occupants, et la septième, elle, semble… ne pas avoir de fin ! Elle est prolongée par un espace-temps tubulaire surnommé la Voie, potentiellement infini et en contact avec pléthore d’univers parallèles.

290 Km ? Mouais, c’est pas mal. Mais à côté du Grand Vaisseau de Robert Reed, ce n’est rien ! De la taille de Jupiter, cet astronef (présumé intergalactique) à la dérive est abordé par une civilisation d’humains avancés, qui sont les premiers à le revendiquer et le convertissent en paquebot faisant le tour de la galaxie. A terme, ce sont 200 milliards d’êtres appartenant à diverses races extraterrestres qui vivront ou voyageront à bord !

Le téléfilm La cinquième dimension, se déroulant à la même époque que la quatrième saison de Babylon 5, situe, lui, l’épave carrément… dans l’Hyperespace. Dérivant loin des balises, elle est découverte par hasard et prise tout d’abord pour un vaisseau, alors qu’il s’agirait, selon les hypothèses des scientifiques, d’une porte spatiale pouvant donner accès à une nouvelle forme ou strate d’Hyperespace, permettant des déplacements bien plus rapides. En réalité, il s’agit d’un appareil expérimental créé par les Vorlons (une des races les plus avancées de cet univers) il y a un million d’années pour entrer en contact avec un autre cosmos, peuplé d’êtres encore plus anciens et évolués qu’eux (en gros, le but était de communiquer avec les « dieux »). Des créatures qui se révéleront en fait épouvantablement malveillantes (et très Lovecraftiennes) et déterminées à éradiquer toute forme de vie !

Attention, tous les vaisseaux semblant à la dérive ne sont pas obligatoirement en perdition : Rama, par exemple, obéit à un programme automatique et n’est ni réellement abandonné (son équipage est dans une forme très particulière de stase, disons), ni sujet à une trajectoire erratique mais au contraire bien précise. C’est juste que, du point de vue humain, il est d’abord pris pour un objet astronomique, puis pour une Mary Celeste (la référence incontournable de ce thème science-fictif) et pas pour un astronef en parfait état de marche. Mais nous aurons l’occasion de reparler de certains thèmes connexes dans le futur épisode consacré aux BDO (Big Dumb Objects).

Ma mention de la Mary Celeste (et non pas Marie Céleste, comme on le voit souvent) n’est pas innocente : l’angoisse, le côté thriller, voire horreur, le mystère, sont des composants récurrents (pour ne pas dire quasi-automatiques) et essentiels de ce type de livres et films. Les causes de la disparition du vaisseau ou de son équipage restent obscures, et bien souvent les infortunés qui tombent sur l’épave à la dérive y succombent aussi. Et même si ce n’est pas le cas, l’abordage de l’astronef, la recherche des causes de la mort des passagers ou de leur disparition sont toujours des moments de tension, générateurs d’une atmosphère angoissante. Y compris chez Clarke dans 2010. Et c’est cette atmosphère tendue de mystère qui fait justement tout l’intérêt de la chose ! Sans compter qu’aborder un vaisseau à la dérive peut vous amener de gros ennuis : voyez par exemple ce qui arrive au Canterbury lorsqu’il enquête sur le Scopuli, un transporteur émettant un signal de détresse dans L’éveil du Léviathan, le premier tome du cycle The Expanse… D’ailleurs, cet exemple, ainsi que celui d’Alien, montre qu’il ne faudrait (paradoxalement) jamais répondre à ce genre de chant des sirènes !

Dans le cas du Scopuli, comme dans celui des vaisseaux des Progéniteurs dans Marée Stellaire de David Brin, le vaisseau « fantôme » ne sert pas tant de décor (ou seulement transitoire) à une atmosphère horrifique que de catalyseur de l’intrigue : c’est, par exemple, ce qui est trouvé à l’intérieur qui amorce le reste des événements, voire même la simple nouvelle que les dits astronefs existent et que quelqu’un a posé le pied à bord.

discovery_2010_adrift

Crash *

Collision, Faith no more, 1997.

Bien plus encore que l’astronef à la dérive, celui qui s’est écrasé et est réduit à l’état d’épave s’est révélé être un thème fécond en science-fiction. Prenez, par exemple, deux des films les plus emblématiques de la SF Horrifique, The thing et Alien. Le premier s’ouvre sur le crash, il y a 100 000 ans, d’une soucoupe volante en Antarctique, qui sera retrouvée de nos jours par une équipe de chercheurs, avec d’indicibles conséquences. Dans le second, le Nostromo, remorqueur spatial propulsant une raffinerie et 20 millions de tonnes de minerai à destination de la Terre (au passage, c’est d’une immense imbécillité : le transport interstellaire de minerai ne peut que très difficilement être rentable -c’est même à mon avis impossible, à moins de parler de quelque chose d’extrêmement rare- sur des distances de l’ordre de 80 années-lumière -le système de Zeta Reticuli étant à mi-chemin du trajet entre Thedus et la Terre-, et on ne voit pas pourquoi on trimbalerait la lourde machinerie de la raffinerie vers la Terre -c’est le contraire qui serait logique, un transport depuis des chantiers navals de haute technologie vers des colonies encore primitives afin d’y bâtir une infrastructure-), tombe sur un signal de détresse qui se révélera être émis par la carcasse d’un vaisseau extraterrestre, avec les répercussions que vous savez.

Outre la glace ou une planète extrasolaire visitée par les humains, l’astronef au centre de l’intrigue peut aussi s’écraser sur le bord de l’océan (dans X-Files, on retrouve un OVNI sur une plage africaine), voire au fond, par exemple dans l’épisode 21 de SeaQuest DSV ou bien entendu dans le film (ou le livre) Sphère. Il peut également se crasher dans une forêt, où il est retrouvé par hasard (c’est l’amorce de l’intrigue des Tommyknockers de Stephen King ou de Alien vs Predator – Requiem), ou bien sur le site de la future Londres, où il sera retrouvé au XXe siècle lors d’une excavation délibérée (cf le feuilleton de la BBC Quatermass and the pit, en 1958-1959, qui a peut-être inspiré King et met en scène des Martiens insectoïdes qui ont mis en coupe réglée l’Angleterre préhistorique, laissant un souvenir nébuleux mais horrible dans la mémoire collective). Dans les deux cas (King et The Pit), le vaisseau ou ses occupants ont une puissante et maléfique influence sur les êtres humains qui les approchent. C’est aussi le cas dans une saga de Peter Hamilton dont je vais taire le nom afin de ne pas spoiler. Rien de tel dans Eifelheim de Michael Flynn, dans lequel un vaisseau spatial s’écrase, au quatorzième siècle, près d’un village de la forêt noire : la coopération et les tentatives de compréhension mutuelle entre les systèmes de pensée des aliens et des humains sont au centre de cet (excellent) roman mi-historique, mi-SF. Ce qui prouve d’ailleurs que, malgré des tonnes de contre-exemples, cette thématique n’est pas obligée de verser dans l’horreur pure et dure. D’ailleurs, le livre Starship Titanic, écrit par Terry Jones des Monty Python en tant que novélisation d’un jeu vidéo scénarisé par Douglas Adams en personne, fait (quelle surprise !) du crash l’amorce d’une histoire hautement humoristique (dans le genre satirique, absurde et déjanté).

Bien sûr, le crash peut ne pas être l’amorce de l’intrigue, mais son point culminant : dans le film Star Trek Generations, un des moments les plus forts en émotion est la destruction de la coque secondaire et le crash de la soucoupe de l’Enterprise D (classe Galaxy), qui finit sa carrière sur Veridian III, pour être plus tard remplacé par l’Enterprise E (classe Sovereign). Inutile de dire que l’événement cause un choc au fan de cet univers, qui avait l’habitude de la silhouette du vaisseau depuis sept saisons et un film, surtout lorsqu’il comprend qu’il ne sera pas réparé ! De même, le fait que l’Auriga ou le Vengeance s’écrasent sur Terre marque une étape importante et quasiment finale dans les intrigues de (respectivement) Alien – La résurrection et Star Trek – Into Darkness.

Toutefois, un crash n’est pas forcément une mauvaise chose : la découverte d’une épave extraterrestre dotée d’une technologie avancée peut justement être l’occasion de faire faire des bonds de géant à votre propre science et ingénierie. Par exemple, dans le médiocre Independance Day – Resurgence, les soucoupes volantes de l’ennemi abattues par le fameux virus informatique bricolé sur un coin de table (et par quelques bons vieux missiles made in USA) ont été étudiées dans l’intervalle de temps de vingt ans séparant l’action des deux films, donnant, par rétro-ingénierie, 2-3 gadgets sympas aux terriens (dont des armes à rayons). C’est quasiment la même chose dans la célèbre saga d’anime Macross / Robotech.

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22 réflexions sur “The A(pophis)-Files – épisode 6 : A la dérive – épaves et vaisseaux errants en SF

  1. Merci pour cet intéressant (comme toujours) article.

    Ce thème me fait penser à deux lectures récentes :
    – Olympus Mons, une BD dans laquelle des épaves de vaisseaux sont trouvés parallèlement sous l’océan et sur Mars. 2 tomes parus en 2017, le 3e vient de sortir ou est imminent, je ne sais plus ;
    – surtout, en romans (qui sont plus l’objet du blog), j’ai lu cet automne (merci Babelio…) le premier tome de Quantika, Vestiges (de la Suissesse Laurence Suhner), dans lequel les colons humains arrivés sur une planète découvrent un vaisseau en orbite autour de cette planète. Vaisseau inerte, ne répondant à rien et impossible à percer. Un grand mystère durant 700 pages… qui m’a frustré car on n’en sait guère plus à la fin du roman. Bon, j’ai acheté le 2e tome paru (en poche) début janvier, j’espère en savoir bientôt plus !

    Meilleurs voeux à Apophis et son site pour 2018, ainsi qu’à tous ses lecteurs. J’espère y trouver toujours de passionnantes chroniques de livres… en français (vu mon niveau d’anglais je ne lirai probablement jamais ceux en anglais présentés ici, dont la traduction est souvent peu probable) !

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  2. Encore un très bon article!

    Le thème du vaisseau à la dérive m’a (un peu) fait penser au recueil de nouvelles « la tour de Babylone » de Ted Chiang et plus particulièrement la nouvelle « l’histoire de ta vie » (qui a donné l’excellent film Premier contact).

    Il m’arrive parfois de m’imaginer ce que pourrait engendrer ce genre d’apparition soudaine aujourd’hui. Et ça m’inquiète un peu aussi 🙂

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      • Non, non. Moi ça m’excite juste. Aucune inquiétude, même s’ils rasent la planète, je serais juste trop content de savoir que nous ne sommes pas seuls. Enfin…qu’on n’était pas seuls. La nouvelle « The Invasion of Venus » de Stephen Baxter, dans le recueil Engineering Infinity, est splendide de ce point de vue. En résumé, un gros vaisseau débarque à fond les gamelles, passe la Terre et fonce directement sur Vénus. Genre rien à battre de votre pauvre planète sous développée. Sans raconter la suite, cela déclenche une grosse déprime chez les humains, qui à la limite auraient préféré se faire envahir.

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        • Ah, ah, excellent ! Il faut VRAIMENT que je lise les anthos de Strahan, surtout après avoir lu tes critiques à leur sujet. J’étais plutôt parti pour commencer par Bridging Infinity, mais clairement, là c’est c’est Engineering qui va avoir ma préférence !

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              • Mais du coup il va falloir que tu attendes un peu, et lises beaucoup, avant d’atteindre Bridging qui est loin dans la série. Mais en cours de route ça monte en puissance, et certaines nouvelles explosent les standards en terme de sense of wonder.

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                • A vrai dire, je compte les lire à raison d’une nouvelle par jour, en parallèle au roman inscrit dans le programme de lecture. Je publierai chaque fois que j’aurai achevé une des anthos. Cette méthode aura l’avantage de me donner une dose de Hard SF quotidienne, une denrée après laquelle je cours désespérément ces derniers temps. Engineering est commandé, je commence dès que possible 😉

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          • Note : pour les lecteurs francophones, « L’invasion de Vénus » est au sommaire du Bifrost n°70 consacré à Stephen Baxter, co-traduit par moi-même (séquence auto-promo). Le côté « négligeable » de l’humanité dans cette nouvelle est ce qui m’a fait la proposer à Olivier Girard pour ce numéro. 🙂

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  3. Un de mes contacts à écrit un livre que j’ai adoré « La nef de Pandore ». Tout démarre par un crash, qui permet un sympathique bon technologique dans les années qui suivent. et se termine sur une guerre interstellaire.

    Je sais pas si t’es gamer, mais Dead Space 1 et 2 m’avaient bien amusé et fait flippé sur le thème du vaisseau à la dérive.

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    • Merci Yogo. Une encyclopédie des imaginaires me paraît hors de portée d’un rédacteur isolé, c’est clairement un job pour une équipe de plusieurs personnes. Même si, effectivement, offrir un certain panorama est un peu l’idée derrière tous les articles de fond du blog.

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  4. J’aime beaucoup cet article (comme tous tes articles de fond).
    Heureux de te voir citer Event Horizon. Un film qui m’a marqué, si je puis dire. Je ne suis pas sûr de vouloir le revoir pour vérifier si c’est moi qui était impressionnable, ou si ce film fout vraiment les jetons.

    Sinon, je souscris pleinement à l’idée d’une encyclopédie des imaginaires.
    On a eu le science-fictionnaire en 1994 (sur lequel j’essaie de mettre la main), d’autres encyclopédies dans les années 1970 ou 1990, ou encore une histoire de la science-fiction moderne par Jacques Sedoul qui remonte, pour sa dernière édition, aux années 1980 (celui-ci, je l’ai ! Haha !).

    Et je ne peux qu’acquiescer au fait qu’une telle tâche, si on veut la faire proprement, nécessite effectivement l’implication sur le temps long d’une équipe dévouée !

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