L’oeil d’Apophis – Numéro 2

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Eye_of_ApophisDeuxième numéro de la nouvelle série d’articles que je vous propose : l’œil d’Apophis (car rien n’échappe à…). Je vous en rappelle le principe : il s’agit d’une courte présentation (pas une critique complète) de romans qui, pour une raison ou une autre, sont passés « sous le radar » des amateurs de SFFF, qui ont été sous-estimés, mal promus par leur éditeur, ont été noyés dans une grosse vague de nouveautés, font partie de sous-genres mal-aimés et pas du tout dans l’air du temps, ont pâti de critiques parfois très fantaisistes en donnant une idée très distordue, et j’en passe. Chaque article vous présente trois romans : ceux choisis aujourd’hui (encore de la SF, désolé pour les amateurs de Fantasy ou de Fantastique, ça viendra plus tard) ont un point commun : une exploitation originale d’un thème pourtant cent fois vu au moment de leur parution.

Attention, je ne vous dis pas forcément que les romans que je vous présente sont des chefs-d’oeuvre à acheter absolument, ils peuvent avoir des défauts parfois importants. En revanche, ils ont aussi de grandes qualités, qui en font des lectures très intéressantes pour certains lecteurs ou dans le cadre de certaines thématiques précises de la SFFF.

Vous pouvez retrouver tous les articles de la série en cliquant sur ce tag, également présent en fin d’article et en bas de la barre latérale du blog. 

La voie terrestre – Robert Reed

la_voie_terrestre_reedRobert Reed est un nouvelliste très prolifique et respecté, mais ses romans, bien que faisant preuve d’un sense of wonder assez colossal, sont souvent mal accueillis par le gros du lectorat SFFF du fait d’une écriture perçue comme froide, plate. Quelle erreur… L’auteur américain est parfaitement capable de vous prendre aux tripes, tout en ne sacrifiant rien sur le plan de son sens de la démesure et de sa capacité à dépasser toutes les échelles habituelles de temps ou d’espace. La voie terrestre en est un parfait exemple : à la base, c’est un livre parlant de Terres parallèles. Bof, cent fois vu, me direz-vous. Eh ben non, car Mr Reed a eu une idée simple mais géniale : les copies de notre planète ne sont pas accessibles à volonté, mais sont disposées comme des perles sur un collier, ou plutôt comme des gares le long d’une voie ferrée rectiligne de longueur infinie. Ainsi, on ne peut pas aller directement de la Terre A à la D ou à la S, on doit passer de la A à la B, de la B à la C, et ainsi de suite. Et comme une voie ferrée, la Voie terrestre peut être parcourue dans les deux sens : lorsque la première civilisation humaine l’a découverte, elle a envoyé non pas une mais deux expéditions la parcourir, une dans chaque sens. Ainsi, depuis la Terre de départ A, la première expédition est allée vers (disons) B+, tandis que la seconde est allée vers B-, et ainsi de suite. Outre cette première originalité, il y en a une autre, que je vais soigneusement taire car sa révélation constitue un des points forts du roman.

Notre Terre reçoit la visite d’une de ces deux expéditions, qui parcourt la Voie depuis plus d’un million d’années pour apporter l’amour, la paix, la guérison de toutes les maladies, la fin du réchauffement climatique, le moteur hyperspatial, le numéro de téléphone de Maria Sharapova et d’autres dons merveilleux aux différentes cultures et variantes de l’Humanité qui se sont développées dans cette myriade de mondes parallèles. Un type bien de chez nous se fait passer pour un des membres de l’expédition, histoire d’emballer facilement les filles. Tout va se compliquer pour lui lorsqu’il va être pris dans le kidnapping du leader des Vagabonds (comme ils se font appeler) et être contraint de descendre la Voie.

Les personnages sont solides, le rythme élevé, on est frappé aux tripes par certaines révélations, on réfléchit, on est soufflé par l’imagination colossale de Reed et sa réinvention du thème rabâché des univers parallèles. Bref, la révélation centrale est peut-être glaçante, mais en tout cas elle est inoubliable, et dans le domaine des mondes parallèles, il est peu probable que vous tombiez un jour sur quelque chose d’aussi singulier et original.

L’IA et son double – Scott Westerfeld

IA_double_westerfeldL’IA et son double est, à mon sens, fondamental pour qui s’intéresse à la fois à la psychologie des IA et à un domaine encore plus rarement abordé, leur naissance. Et je dis bien naissance, pas forcément fabrication. Dans le premier de ces deux domaines, il est aussi incontournable que le cycle de la Culture de Iain M. Banks, que le récent Latium de Romain Lucazeau ou encore que le troisième roman que je vais vous présenter dans cet article. Dans le second, il n’est probablement égalé que par un autre cycle très sous-estimé, Singularité, composé de éveil / veille / merveille, par le canadien Robert J. Sawyer.

Ce roman est divisé en deux : dans la première partie, la plus courte, nous assistons à la naissance d’une IA à partir de l’ordinateur de bord d’un vaisseau, seulement intelligent mais pas conscient, pas une personne capable de réussir le Test de Turing. Dans la deuxième, cette IA est impliquée dans une complexe affaire impliquant des œuvres d’art et un procédé théoriquement impossible : le clonage d’Intelligences Artificielles. Dans les deux parties, ce qui est très original est la place du sexe dans l’univers et l’intrigue : c’est via le sexe que l’ordinateur se « transforme » en IA, et les relations charnelles entre Chéri (c’est son nom) et sa partenaire humaine sont également importantes dans la suite de l’intrigue. Et elles sont d’autant plus fascinantes qu’elles sont hautement perverses et inhabituelles… Bref, avec deux thèmes encore une fois rabâchés (les IA et le sexe / les relations avec des créatures autres / étrangères / artificielles, allégorie des mariages / couples mixtes -que la mixité concerne l’ethnie, la religion, l’âge, la nationalité, etc-), Westerfeld fait du neuf, quitte à choquer.

Certes, ce livre n’a pas que des qualités (on aurait aimé en savoir bien plus sur l’univers, par exemple, et l’intrigue est parfois un peu confuse), mais par contre il est très original, et incontournable si vous vous intéressez aux thématiques abordées.

Suprématie – Laurent McAllister

suprematie_mcallisterVous voulez un exemple de livre particulièrement sous-estimé, descendu en flammes par une certaine critique et pourtant diablement intéressant ? En voilà un, et un beau. Laurent McAllister est le pseudonyme commun de deux auteurs de SFFF canadiens qui ont, dans ce one-shot, exploré les thématiques (mille fois vues, une fois de plus) de la vengeance, de la lutte contre un oppresseur d’ampleur galactique, de l’attaque désespérée contre une position imprenable, et de la boucle temporelle. Sauf que… tout ça a été fait avec une rare intelligence. On pose d’entrée le fait que l’histoire va se concentrer sur un amas d’étoiles, et que le reste de la Voie Lactée ne sera pas affecté par l’issue des événements, quelle qu’elle soit. La Suprématie, car tel est son nom, continuera à dominer la galaxie. Mais peut-être qu’Alcaino, ancien Suprémate vouant une haine farouche à son ex-nation, pourra, à l’aide de la dernière Nef de Guerre (traduisez : vaisseau géant et surpuissant) de l’Amas, mettre un terme, au moins local, au moins temporaire, à la tyrannie, rendre, pour une fois, les coups, après le massacre de trop. Et pour cela, il met au point un plan incroyablement audacieux, basé sur une application inédite du phénomène de boucle temporelle (l’Eschaton ne serait pas content…).

Ce roman est époustouflant, et il est à peine croyable qu’il soit aussi peu connu et reconnu. Il redéfinit tout : les unités de mesure (tout est mesuré en secondes et en fractions d’année-lumière), les origines de la colonisation spatiale (apparemment germaniques), et jusqu’aux méthodes par lesquelles une dictature galactique s’impose et fait régner la paix et l’amour (via le concept génial de « filtres de réalité »). Les personnages sont solides (leur historique, leur motivation et leur psychologie sont établis via une série de flash-backs très bien insérés par rapport aux séquences dans le présent), d’autant plus qu’ils ne sont pas tous humains : on retiendra les Dikkiks, « gardes du corps / enfants » d’Alcaino (des extraterrestres mi-dinosaures, mi-oiseaux -et mi-dinosaures derrière-, dotés d’une agressivité et d’un appétit tels -ils sont carnivores, faut-il le préciser ?- qu’ils feraient passer des piranhas pour des moines bouddhistes particulièrement ascétiques à l’heure de la boustifaille), et surtout l’IA de la Nef de guerre, dont la psychologie et la structure sont si originales et prises en compte dans l’intrigue qu’on ne reverra quelque chose de ce niveau qu’en 2016, avec la sortie de Latium. Et que dire de la longue et hallucinante séquence de l’attaque proprement dite, ou des trouvailles comme cette espèce qui « collectionne » les séquences génétiques d’autres races afin d’augmenter ses capacités (griffes, sacs à venin, groupes musculaires générant des décharges bioélectriques, cœur auxiliaire, etc) ?

Bref, si vous arrivez à mettre la main dessus, n’hésitez pas, ce roman a bien plus de qualités que de défauts, et propose une relecture inégalée des concepts de boucle temporelle et de contrôle cybernétique des citoyens d’une dictature (plus une psychologie et une « immunologie IA » -vous comprendrez en lisant le roman- très solides).

30 réflexions sur “L’oeil d’Apophis – Numéro 2

  1. Vraiment, j’adore cette série d’articles. Et pour l’instant, chacun des six bouquins que tu as présentés donne l’impression d’avoir quelque chose qui le rend indispensable, même lorsqu’il paraît aussi contenir de sérieux défauts (voire des trucs qui auraient sans doute été rédhibitoires sinon, par exemple « intrigue confuse » :D). Je ne peux pas m’empêcher de noter les références, tout en sachant que ça ne sera carrément pas pour tout de suite ! Pour une raison principale : en SF, j’ai encore largement de quoi m’occuper avec les classiques avant de m’aventurer dans les romans plus originaux qui revisitent les trucs déjà vus cent fois – je ne les ai pas encore vus cent fois, moi ^^

    A part ça, sache que j’attaque justement l’étape de ma PAL que j’avais baptisée le « mois d’Apophis » : uniquement des bouquins découverts ici, ou bien dont je connaissais l’existence mais sur lesquels j’avais décidé de faire l’impasse avant de lire leur chronique sur ce blog. Pour la plupart je suis à peu près convaincu que ça devrait être du bon, plus un ou deux qui relèvent davantage de la prise de risque pour moi, mais il faut bien être un peu curieux de temps en temps 🙂

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    • C’est plutôt intrigue parfois un peu confuse 😉

      Ah, j’espère que ces lectures seront satisfaisantes. Je sais, d’expérience, que même avec des critiques émanant de gens qui ont des goûts très proches des siens, il y a parfois une discordance dans les ressentis. Pas forcément radicale (un des deux peut adorer et l’autre juste aimer, en ayant un peu plus de réserves), mais qui existe néanmoins. N’hésite pas à laisser ton impression, même si c’est pour dire que tu n’es pas d’accord sur la critique concernée, tant que c’est fait courtoisement et de façon constructive, je suis toujours ravi d’échanger mon point de vue avec d’autres lecteurs du même livre, même si nos ressentis divergent.

      La prise de risque est, pour moi, capitale. Faute de quoi tu es plus ou moins condamné, passé un certain nombre de livres lus, à relire éternellement la même chose, ce qui devient vite lassant et peu motivant. Le tout est de bien doser le risque, et de savoir quand un livre n’est VRAIMENT pas fait pour toi.

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  2. En tout cas, il y a un boulot, là, Le Westerfeld, que j’ai adoré faire… et adoré avoir fait, puisqu’il m’a valu le GPI de la traduction. Le Reed est au minimum fascinant, comme tout ce qu’il écrit. Pas lu le « McAllister » (Trudel & Meynard), mais je vais tâcher de réparer cet oubli. Merci !

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    • Ah, félicitations pour le Westerfeld !

      Je suis bien d’accord, j’ai du lire quatre romans de Reed (et encore, je dois toujours lire Le lait de la chimère et La jungle hormone, qui sont réputés ses meilleurs), et à chaque fois j’ai beaucoup apprécié.

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  3. J’ai le Reed dans ma PAL, suite à tes conseils d’ailleurs.
    L’IA et son double, lu aussi grâce à toi. Je souligne que la partie naissance de l’IA est captivante, effectivement la deuxième peut choquer. Mais u as entièrement raison de le proposer dans le cadre de ton rendez-vous.
    Que dire de Suprématie, c’est un roman que j’ai adoré, l’utilisation de cette boucle temporelle est magistrale. J’aurais été très surprise que tu ne l’ai pas lu (ou apprécié).
    Joli rendez-vous!

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    • Merci 🙂

      J’espère que tu apprécieras La voie terrestre, la révélation qui est au centre de l’intrigue est vraiment frappante. je l’ai lu il y a une bonne dizaine d’années et je garde des scènes concernées un souvenir très vif.

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    • Robert Reed est un auteur important dans le monde anglo-saxon (sans avoir l’aura d’un Asimov ou d’un Clarke, par exemple), mais par contre Laurent McAllister est effectivement peu connu sous nos latitudes. Mais bon, là est un des intérêts, à mon sens, de cette série d’articles : faire connaître des livres ou des auteurs justement peu connus, oubliés, méprisés, etc.

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  4. Super ce numéro 2. Beau boulot Apo.

    Je note la voie terrestre de Robert Reed, je suis intrigué à la fois par l’auteur et le livre. Et j’ai envie de savoir si le numéro de téléphone de Maria Sharapova pourrait effectivement être fourni par des visiteurs bienveillants. Mais je note les deux autres aussi, tu les vends super bien.

    Sur les trois j’ai une petite préférence pour l’IA et son double qui m’attire particulièrement. Je suis curieux de lire le procédé de l’auteur pour rendre tout cela intéressant et captivant.

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      • Je garde plutôt un bon souvenir de son space-op Sucession (c’était touffu mais bien prenant). Si tu n’as pas d’aversion pour la jeunesse Uglies est vraiment bon (la question de la beauté est très bien traitée et il est sorti avant toute la littérature ado dystopique qui se répète un peu parfois). Leviathan est très joli sur la forme (livre illustré, uchronie sur la première guerre mondiale) mais l’intrigue est un peu décevante sur la fin.

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  5. Parfait, cette rubrique est parfaite: quoi de plus sympathique que de découvrir des textes passés inaperçus!

    En lisant « le grand vaisseau », j’ai touché du doigt l’imagination dont est capable Reed, et malgré le très fort goût d’inachevé, ce roman m’ a donné envie d’en découvrir plus…Et ce que tu dis de « la voie terrestre » confirme cette envie…

    Continue, je suis déjà friand de cette rubrique.

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    • Merci 🙂

      J’ai beaucoup aimé Le grand vaisseau (et sa suite) moi aussi (même si je partage tes réserves sur un certain goût d’inachevé). Un astronef de la taille de Jupiter, des personnages quasi-immortels, une intrigue qui s’étend sur des milliers d’années, quel Sense of wonder !

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