The last human – Zack Jordan

1989 : Hypérion – 2020 : The last human !

the_last_humanThe last human est le premier roman de Zack Jordan. Il nous arrive précédé d’une curieuse réputation : d’un côté, les louanges d’autres auteurs et de journalistes américains, de l’autre une note d’à peine 3.66 sur Goodreads (bien qu’elle soit à relativiser vu que le livre n’est sorti que depuis six jours au moment où je rédige ces lignes, et que la plate-forme a été victime, ces derniers temps, d’un phénomène consistant à distribuer des notes à 1 étoile… sans même avoir lu le livre concerné), mais avec des critiques très dichotomiques, la moitié, en gros, parlant de chef-d’oeuvre, l’autre disant souvent que la personne n’a même pas réussi à se motiver assez pour finir ce roman Après l’avoir, pour ma part, fini, je peux dire que c’est le genre de bouquin qu’on ne peut pas juger correctement sans l’avoir lu en entier, du fait de sa structure très particulière (dont je vous reparle plus loin).

Ce roman, je l’ai repéré il y a très longtemps (plus d’un an et demi, si je me souviens bien), et j’en ai même parlé (sans succès) à une maison d’édition, en disant « à surveiller de près ». Le postulat de départ (l’héroïne est la seule humaine dans un univers dominé par les extraterrestres), sans être inédit (on pensera à Chanur de C.J. Cherryh ou à Douglas Adams), est tout de même suffisamment inhabituel pour intriguer, tout comme ce qui est mentionné dans les praises. Eh bien vous savez quoi ? Rien de ce que j’ai pu lire avant d’attaquer ce roman ne donne la moindre idée de son intérêt réel, ni la quatrième (que je vous conseille d’ailleurs d’éviter de lire car si elle ne permet pas vraiment de mesurer l’intérêt littéraire de cet univers, elle en dévoile en revanche beaucoup trop sur l’intrigue), ni les louanges des uns ou des autres, ni les critiques que j’ai vu passer. Car ce roman, dans sa dimension « j’ai lu et digéré tout ce qui a été écrit de majeur en SF avant moi, et j’en donne ma propre déclinaison », en rappelle un autre, et pas n’importe lequel : un certain… Hypérion de Dan Simmons (même si ce dernier livre reste supérieur sur le plan des personnages -de façon significative- et de l’écriture -mais pas tant que ça-). Sur le strict plan du « roman-catalogue », le reader’s digest de la phase précédente de l’Histoire de la SF, The last human est donc, en un sens, l’Hypérion des années 2020. C’est en tout cas, pour l’instant, ma meilleure lecture en VO parmi les inédits sortis en 2020. Et même ma meilleure lecture de ce premier trimestre de l’année tout court, et de très loin !

Avant de commencer, deux remarques : premièrement, et même si ce n’est annoncé « nulle part » (ni sur Goodreads, ni sur la quatrième, etc), plusieurs indices me conduisent à penser qu’il ne s’agit sans doute pas d’un stand-alone (même si ça peut tout à fait se lire comme tel) : dans la postface, l’auteur parle d’un deal pour deux livres en Allemagne, et conclut en disant que les aventures liées au Réseau ne sont pas terminées. Deuxièmement, je vous conseille de vous rendre sur le site thelasthuman.com, qui vous aidera à mieux visualiser certains personnages ou scènes-clefs du roman, illustrés avec brio.

Univers *

* Soul Makossa, Manu Dibango, 1972.

Voie Lactée, futur lointain (des millénaires, sans doute beaucoup plus). 1.4 millions d’espèces intelligentes font partie du Réseau (Network, en VO), qui s’étend sur plus d’un milliard de systèmes stellaires (et j’aime autant vous dire que ce genre d’échelle est rarissime en SF : même dans L’empire du silence, on ne parle « que » de la moitié) et existe depuis un demi-milliard d’années. C’est à la fois une organisation politique / un réseau reliant des « Citoyens » (voir plus loin), prônant la stabilité (absence de guerres, de génocides, etc) et la coexistence de différentes cultures en bonne intelligence, mais aussi un réseau de transport rapide (via des tunnels sub-spatiaux permettant de se déplacer instantanément entre différentes zones de la galaxie) et de communication (les mêmes tunnels permettant une sorte d’Internet galactique, la traduction instantanée, etc). Malgré son gigantisme, il faut cependant bien se rendre compte que les dimensions de la Voie Lactée sont telles que le Réseau n’en représente qu’un minuscule volume.

Ce ne sont pas des individus qui peuvent devenir des Citoyens (avec un grand « C ») du Réseau mais des espèces entières (en clair, au sein d’une même race, vous ne pouvez pas avoir certains qui le sont et d’autres pas : soit toute votre espèce est acceptée dans le Réseau, soit personne, c’est tout ou rien) : lorsqu’elles ont atteint un degré de développement suffisant (intellectuel surtout -voir plus loin : tier 1.8 minimum-, mais aussi technologique et sociétal), elles sont contactées et on leur propose de rejoindre l’organisation (ceux qui ont pensé aux Vulcains puis à la Fédération dans l’univers Star Trek n’ont rien gagné, c’était trop facile). Sachant qu’elles ont le droit de refuser (auquel cas elles sont confinées dans leur système solaire d’origine sous la supervision d’une IA du Réseau, avec interdiction d’en sortir mais plus ou moins la liberté de faire comme elles le souhaitent au sein de cette frontière), voire de quitter le Réseau après y avoir adhéré (perdant dans ce cas le bénéfice de ses technologies avancées, de ses tunnels sub-spatiaux, de ses lignes de télécommunication, etc). Quand vous faites partie du Réseau, vos seules restrictions concernent les technologies que vous pouvez rechercher / utiliser, comme l’armement, les IA, la nanotech, certaines formes de propulsion plus rapide que la lumière, etc.

Dans la meta-société formée par le Réseau, les êtres pensants, organiques ou artificiels, sont classifiés selon un système de tiers (le mot anglais signifiant échelon / niveau, pas le terme français équivalent à la fraction 1/3 ou à tierce personne –poke le camarade Wiss, qui a dû entendre au moins mille fois, quand il parle de tiers payant, « ah bon, je ne paye qu’un tiers ? »-), en fonction de leur intelligence : à 1.79 ou moins, vous êtes un sub-legal, ce qui signifie que vous n’avez aucun droit sur le plan juridique et que vous n’êtes pas considéré comme une personne. Sachant que les « intelligences auxiliaires » se comptent par centaines pour chaque personne (au sens légal) à 1.8 ou plus, ce qui fait que 1.79 est le tier le plus répandu de la galaxie. Chaque tier est considéré comme douze fois plus intelligent que celui qui le précède : par exemple, un tier 3 est 12 fois plus malin qu’un 2, et un 4 est 144 (12×12) plus intelligent que ce dernier et 12 fois plus qu’un tier 3. Un T3 est encore une créature unique, tandis que les T4 sont typiquement de vastes consciences de groupe / ruche, et que les 5 sont des intelligences planétaires. Nul ne sait s’il existe des T6 ou plus.

Structure

Le roman est découpé en différentes parties, également appelées Tiers. Ce n’est pas un hasard : il ne s’agit pas simplement de marquer ainsi différentes phases de l’intrigue, mais de faire accéder, à chaque fois, le lecteur à plus de compréhension / connaissances sur l’univers, le passé ou la psychologie des personnages, et sur les tenants et aboutissants des événements. C’est aussi un miroir des tiers divisant les intelligences organiques et biologiques : plus vous avancez dans le livre, et plus vous comprenez à quel point vous vous êtes fait manipuler par l’auteur (en effet, dans son univers, manipuler les intelligences de tier inférieur et profiter de leur « bêtise » est une sorte de sport national), mais aussi plus vous avez virtuellement les moyens de comprendre ce qui se déroule (ou s’est déroulé dans le passé) réellement.

Il existe aussi un autre niveau de structuration du texte, plus classique : il y a régulièrement des intermèdes (en forme de bases de données du Réseau similaires à des FAQ, des tutoriels, l’équivalent de pages Wikipédia, etc) qui sont certes du déballage d’infos éhonté (ou une manière conviviale et souvent pleine d’humour de transmettre l’information, c’est comme vous voulez), mais qui sont aussi des moments de lecture très intéressants, non seulement en terme de worldbuilding, c’est évident, mais aussi et surtout parce que l’auteur joue, là encore, un jeu avec le lecteur. En effet, certaines choses qui y sont dites devraient vous conduire à vous poser des questions, dans le genre « Tiens, il parle de telle interdiction, mais alors… » ou encore « Tiens, mais pourquoi ne parle-t-il pas de ça ? ».

Sachez enfin qu’une des parties du texte est consacrée à l’exploration des souvenirs d’un des personnages par un autre, via un dispositif électronique : dans ce segment du roman, il y a encore une autre forme de structuration, puisque l’appareil intègre certes les souvenirs par ordre chronologique, mais dans les limites de ce que le cerveau hôte peut accepter, dans le sens « faire face à une révélation traumatisante ». Donc là aussi, il y a une structuration fractale, chaque phase d’intégration des souvenirs (elles sont clairement identifiées) pouvant revenir sur des événements antérieurs en leur donnant un degré de signification (compréhension par le lecteur des tenants et aboutissants) supérieur.

Tous ces niveaux pris en compte, je dois dire que j’ai été absolument sidéré par la maîtrise de l’auteur, surtout pour un premier roman : il y avait de quoi se casser la figure dix fois, mais non, c’est maîtrisé de bout en bout. Un tour de force, particulièrement dans la partie d’intégration des souvenirs, absolument magistrale. Et ce n’est qu’un des aspects de la plume virtuose de l’auteur, aussi à l’aise en terme de rythme que d’immersion ou d’émotion.

Je vais revenir un instant sur certaines « critiques » aperçues sur Goodreads, émanant de personnes qui n’ont pas fini le livre mais qui donnent pourtant un avis aussi « détaillé » que lapidaire dessus : vu que le passé / la psychologie des personnages / le worldbuilding / certains éléments capitaux d’intrigue ne sont donnés que séquentiellement, d’un tier à l’autre, aller raconter que « les personnages ne sont pas développés » alors qu’on a lu moins de la moitié du bouquin n’a aucun sens (c’est excessivement vrai à propos de l’identité de Sarya -humaine, Widow, autre chose, rien de tout cela, un composite de tout cela ?-, mais c’est aussi vrai en ce qui concerne la psychologie de certains des personnages secondaires). C’est, pour moi, le genre de roman sur lequel il est impossible d’émettre un avis digne d’intérêt sans l’avoir terminé, car on n’a pas les éléments nécessaires pour le juger correctement (en bien ou en mal, peu importe) sans cela.

Personnages, intrigue

Sarya the Daughter est la fille adoptive de Shenya the Widow (mais attention, « Daughter » a un sens bien plus vaste que simplement l’enfant de sexe féminin, sens expliqué dans le livre). Le point important à retenir est que si, officiellement, Sarya appartient à la race des praals, c’est en réalité la dernière humaine connue. Je ne vais pas vous dévoiler ce qui est arrivé au reste de notre espèce, vu que c’est un des axes centraux de The last human, mais il vous faut retenir qu’en aucun cas, elle ne doit dévoiler sa véritable espèce / nature. Car les rares fois où, lors du dernier millénaire, quelqu’un a cru apercevoir un humain, les réactions, de peur, de violence et de haine, ont été indescriptibles… sans parler de celles des, hum, autorités locales.

Heureusement, Sarya peut compter sur sa mère adoptive, qui, comme son nom l’indique, appartient à la race des Widows, les Veuves, des extraterrestres arachnoïdes géants suprêmement agressifs, des chasseurs et des tueurs redoutables. En fait si redoutables que tenter d’en réveiller un lorsqu’il dort conduit invariablement à un massacre : avant que les parties évoluées du cerveau de la créature ne reviennent à la conscience, ses instincts ont déjà découpé en morceaux l’importun personnage !

La relation entre Sarya et sa « mère » Shenya est à la fois complexe et profondément touchante, et ne se dévoilera pleinement que quand la première aura accès à l’enregistrement de souvenirs si douloureux que la seconde a préféré les exciser de sa mémoire et confiner dans un périphérique informatique (le trope de « l’amnésique » reçoit donc ici un traitement relativement original). Retenez cependant que l’extraterrestre arachnoïde bénéficie ici d’un traitement à la fois très classique sur certains plans (Adrian Tchaikovsky devrait apprécier ce livre, au passage) et pas du tout sur d’autres, et que la relation mère / fille très particulière décrite est vraiment touchante. Comme quoi, l’amour filial peut transcender toutes les barrières, même les plus improbables.

Sarya et sa mère vivent sur Watertower, une station spatiale en orbite dans les anneaux de glace d’une géante gazeuse, et qui assure l’exploitation de cette précieuse matière. Et j’aime autant vous dire qu’on ne parle pas, là, de vous expédier trois conteneurs Maersk de cubes de glace Arctique made in Icebergs à mettre dans le verre d’alcool des gens ayant plus d’argent que de cervelle (ne riez pas, il y a réellement des gens qui boivent de l’eau d’iceberg), mais de convois comprenant une centaine de « vaisseaux » formés d’éclats d’eau gelée de 400 kilomètres de long dotés d’une IA de guidage et d’un propulseur subluminique. Le faible tier (1.8, tout juste de quoi faire d’elle une personne) de Sarya fait que ses perspectives d’avenir sont quelque peu limitées (pour le dire clairement, les autres la traitent un peu comme une « débile »), et ce d’autant plus que son accès au Réseau se limite à un appareillage externe et pas aux implants logés dans la boite crânienne (ou équivalent) des extraterrestres qui l’entourent. Mais un jour, les représentants d’un Tier 4, Observer (Observateur), lui font miroiter la possibilité d’en apprendre plus sur la race humaine, sur laquelle elle ne sait rien, et lui donnent rendez-vous dans un des docks de la station. Mais là, elle va tomber sur tout autre chose, la lançant dans une série de péripéties qui vont la faire passer de grain de sable à joueur à la même table que les super-intelligences qui façonnent son univers !

Vu la structure fractale (certaines scènes sont revues par les yeux d’autres personnes, ajoutant une nouvelle couche de signification) en tiers de compréhension, je vais évidemment ne pas vous en dire plus, sinon que c’est du lourd, comme j’en donnerai un vague aperçu (lourdement auto-censuré) dans la section « thématiques ». L’intrigue est aussi très habile car elle réserve régulièrement des coups de théâtre et autres révélations en cascade imprévisibles, même pour un vieux de la vieille de la SF (c’est un peu un « livre Matrioshka »).

Inspirations, Sense of wonder, style, publics

Pour éviter de spoiler, je vais citer certaines influences sans forcément expliquer ce qui, chez l’auteur / le livre concerné, a pu resservir. Disons, pour commencer, que visiblement, Zack Jordan a beaucoup lu de SF, à mon avis (c’est clair pour David Brin, vu que l’auteur met une emphase particulière sur le concept et même le terme d’Uplift -élévation-), même si aucun autre écrivain n’est cité dans les remerciements ou ailleurs. Il reste la possibilité (à mon avis extrêmement improbable) qu’il ait tout réinventé tout seul dans son coin, mais je n’y crois pas. Surtout pas quand trois des concepts de base (les Widow, la Singularité et le Réseau) crient littéralement « VERNOR VINGE ». La parenté avec Un feu sur l’abîme et Au tréfonds du ciel est donc, à mon sens, tout à fait évidente, tout comme l’est très probablement celle avec Inexistence et le projet Orion’s arm, notamment sur le plan de la Singularité, de la Transcendance et des niveaux Toposophiques, ainsi que celle avec Chanur (un humain au milieu d’un océan d’aliens) ou L’iA et son double (là aussi, en-dessous d’un certain seuil limite, vous n’êtes pas une personne). Il y a aussi une forte parenté avec Dan Simmons, Laurent Genefort, un petit parfum de Iain M. Banks, d’Isaac Asimov (dans la façon de considérer une espèce comme un individu), Robert J. Sawyer, Neal Asher et d’autres, mais par contre, j’ai du mal à voir pourquoi beaucoup de gens citent Douglas Adams, vu que si, certes, nous suivons ici aussi le dernier humain, nous ne sommes pas sur le même registre de SF du tout. J’ajoute que certaines descriptions rappellent très fortement la façon dont Néo voit les flux de données dans le monde des Machines dans la trilogie Matrix, et que les connaisseurs de la science-fiction de l’âge d’or apprécieront à sa juste valeur, j’en suis persuadé, ce « She would scream, if she had a mouth ».

Ce roman est un petit miracle, qui arrive à la fois à nous mettre dans la tête d’une jeune fille et à explorer sa relation avec sa mère adoptive (ce que j’appellerais le niveau « microscopique ») ET en même temps à mettre sur la table des enjeux quasiment cosmiques, des super-intelligences comme on n’en a que très rarement vu en SF, ainsi qu’un Sense of wonder de compétition (qualifions cela de « niveau macroscopique »). Rappelez-vous de l’anecdote plus haut sur les vaisseaux de glace, ou sur cette super-Fédération de millions d’espèces dans des milliards de systèmes, et contemplez cette civilisation de type II sur l’échelle de Kardachev, capable de créer des blackstars (non, pas l’équipe nationale de foot du Ghana…), c’est-à-dire des Sphères de Dyson à même de capter toute l’énergie d’une étoile et de l’utiliser pour créer des tunnels subspatiaux vers des centaines d’autres systèmes, ou encore cet univers où un système peut abriter des millions de millions de vaisseaux et des centaines d’IA primitives (sub-légales) pour chaque intelligence considérée comme une personne, que son substrat soit organique ou informatique…

Oui, ce livre est un pur miracle, surtout si on prend en compte le fait qu’il s’agit du premier roman de son auteur. Mr Jordan a su allier émotion / intime et vertige cosmique / SF de l’émerveillement (un peu comme dans Un feu sur l’abîme, au passage, mais en plus solide sur le pur plan littéraire), il a intégré et donné sa propre version d’innombrables chefs-d’oeuvre de la SF tout en proposant quelque chose lisible sans ennui par le vétéran de ce genre (et c’est tout à fait admirable, à mon sens : c’est inspiré par une multitude d’auteurs, mais la découverte de cet univers reste enthousiasmante) ET parfaitement digeste même par quelqu’un qui n’a lu aucun des inspirateurs ! Bref, The last human est un livre qui a un potentiel commercial à mon sens énorme, capable de toucher tous les publics, du néophyte qui vient à peine du Young Adult au vétéran qui cherche depuis des années à relire quelque chose qui ait (sur des plans bien précis, du moins) la trempe de Vinge ou de Simmons. Ce bouquin, c’est le roman-catalogue de son époque comme Hypérion a été celui du début des années quatre-vingt-dix, même si sur le plan du style et des personnages, Simmons reste au-dessus.

On rappellera toutefois que sur le plan dudit style et de la technique littéraire, Mr Jordan livre une copie impressionnante, et ce d’autant plus, une fois encore, qu’il s’agit de son premier roman : à part deux petits… passages à vide est sans doute trop fort, mais disons baisses d’intérêt très fugaces, c’est impeccablement rythmé, très immersif, capable de prendre aux tripes, de faire sourire, d’émerveiller, de sidérer… et de faire réfléchir.

Thématiques *

* Everybody wants to rule the world, Tears for fears, 1985.

Une fois encore, les « critiques » émises à partir d’une lecture parfois très partielle (même pas la moitié, le plus souvent) de ce livre n’ont clairement aucune valeur. Si le début peut faire croire à un livre sympathique mais mineur, en revanche plus on avance, et plus la profondeur devient absolument vertigineuse. Impossible de tout évoquer (et en détails) sans divulgacher, bien sûr, mais disons qu’une forme de racisme est évoquée (non pas envers une espèce, mais envers les tiers d’intelligence inférieurs, particulièrement les sub-légaux : Sarya en est victime, et elle insiste également pour qu’on parle de ses amis sub-légaux non comme des choses mais comme des personnes), l’esclavage (on ne requiert pas quelque chose d’un sub-légal, on le lui ordonne), ainsi que le libre-arbitre… ou son illusion (sans aucun doute un des thèmes principaux du roman), l’ordre et le chaos, les mérites d’un ordre rigide par rapport au fait de laisser plus de liberté aux différentes espèces (le Réseau est-il vraiment le seul moyen pour tant d’espèces de cohabiter pacifiquement ?), la façon de vivre (ou plutôt : que votre existence ait du sens) quand vous êtes entouré de Tiers 4-5 dont l’intelligence vous est complètement incompréhensible et qui peuvent donc vous manipuler sans même que vous en ayez conscience, ou que vous réalisez que vous êtes un grain de poussière dans un univers aux milliards de vaisseaux et d’infrastructures si grandes que leur dimension exacte est impossible à appréhender par un être limité tel que vous, la liberté de dire non à l’intégration dans une conscience de groupe… ou une meta-civilisation galactique (garder son individualité est presque aussi important et compliqué, dans cet univers, que conserver son libre-arbitre), la transcendance, la Singularité et la Sublimation (comme dirait Mr Banks), la dépendance des gens aux réseaux informatiques, la Réalité augmentée qui habille la vraie réalité, le fait de confondre les ombres sur la paroi de la caverne avec le Réel, etc, etc, etc. Certes, c’est lisible à ce que j’appelais le niveau « microscopique » plus haut, mais c’est avant tout un ouvrage d’une ampleur thématique, philosophique, même, rare.

Bref, en un mot comme en cent, et quel que soit votre profil de lectrice ou de lecteur, The last human est un roman qui a de quoi vous séduire, à mon humble avis un futur classique, mais que vous ne pourrez juger à sa juste valeur qu’en le lisant en entier. Le chroniquer après une lecture partielle n’aurait en effet, vu sa structure aussi habile qu’ambitieuse et intelligente, ne dévoilant les choses que par paliers, aucun sens. On espère qu’un de nos éditeurs français aura le bon goût de ne pas laisser le lectorat ne lisant pas la langue de Shakespeare passer à côté de cette excellente lecture, pour moi (pour l’instant) mon coup de cœur SF de 2020.

Niveau d’anglais : aucune difficulté.

Probabilité de traduction : voyons, voyons, il y a bien deux – trois éditeurs dans le lot qui savent que je m’enthousiasme rarement pour des bouses cosmiques (ça m’arrive, hein, je ne suis pas parfait non plus), et que souvent (mais pas toujours, tsss…), le public suit, donc…

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Xenoswarm (en anglais ; un condensé, en français, de son avis se trouve dans les commentaires de cet article, plus bas),

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22 réflexions sur “The last human – Zack Jordan

  1. Je l’ai lu mais je ne partage pas ton enthousiasme. J’ai trouvé qu’il y a de très bonnes idées et que certaines pages sont formidables en terme de sense of wonder. Mais l’histoire ne m’a pas accroché. Je lui trouve un fort côté Young Adult, en mode roman d’apprentissage, bizarrement contrecarré par une absence totale de libre arbitre (Sarya est constamment manipulée par Observer et Network, et n’a finalement aucune influence sur le déroulé des événements.) Du coup, il y a pour moi un truc qui ne fonctionne pas.

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    • Pas d’accord du tout, ce roman n’a pour moi rien d’un roman d’apprentissage young adult. Le principe de ce genre de bouquin, c’est que l’héroïne ne connait rien, même pas les fondamentaux de son univers que n’importe quel adulte maîtrise. Là, Sarya découvre les secrets de son univers, que personne, à part Network et Observer, ne connait : la différence est donc de taille. De plus, le ton n’a rien de Young Adult, à mon sens, parce que sinon, les passages concernant Jefri dans Un feu sur l’abîme classeraient, eux, clairement le bouquin dans le YA, si on va par là. Et pour ce qui est de l’absence de libre-arbitre, eh bien c’est le thème du bouquin, donc la critiquer n’a aucun sens.

      PS : c’est bizarre, je ne trouve pas ta critique sur ton blog… Vu que The last human vient juste de sortir, je suppose que tu es en train de l’écrire ?

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        • Moi aussi, j’étais un peu déçu. Le roman est très agréable à lire, et l’intrigue est très prenante. Néanmoins, l’exécution n’arrive pas à l’hauteur de son idée, géniale mais non sans précédent, de faire rentrer l’intelligence et ses degrés dans la construction du monde (worldbuilding) et non seulement la structure de la personnalité (caractérisation). C’est un roman d’apprentissage, mais est-ce vraiment YA? Certes, l’héroïne est une jeune adulte et on la voit progresser dans la compréhension de son monde et de son arrière-fond, et aussi en maturité. Pour moi, la réponse à cette question est liée à l’appréciation de l’humour qui imprègne une grande partie de son style. L’affinité avec les oeuvres H2G2 de Douglas Adams est omniprésente, mais, comme la comparaison démontre, ce type d’humour n’est pas forcément réservé à la littérature « jeune ». Je pense aussi à DIMENSION OF MIRACLES par Robert Sheckley, où le héros se fatigue de rencontrer tant d’entités quasi-divines dans leur supériorité et finit par devenir assez blasé à leur égard. Le roman est intéressant en ceci qu’il ne verse ni dans la dystopie de tant d’histoires YA, ni dans l’utopie, mais dans un entre-deux, qu’on pourrait appeler une « méso-topie ». La conception des tiers d’intelligence hiérarchisés est intéressante, c’est un thème important de la SF (Flowers for Algernon – Daniel Keyes, The Marching Morons – Cyril Kornbluth, Understand – Ted Chiang), et Zack Jordan apporte une contribution originale. Cependant, la description des tiers supérieurs au niveau humain laisse souvent à désirer. Donc, le roman est un vrai plaisir à lire (je l’ai lu sur deux jours) et c’est difficile de s’en arracher, tant l’intrigue et les retournements sont bien menés. Il déçoit seulement si on estime qu’ une certaine maladresse dans l’exécution fait trop d’ombre à l’ambition de la conception.

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          • Pour ma part, je trouve que pour un premier roman, l’exécution est admirable, même si elle n’est évidemment pas parfaite. Sinon, je suis d’accord avec vous, ça n’a rien de YA, et pour ce qui est des tiers supérieurs au niveau humain, effectivement, nous ne sommes pas sur le niveau de l’extraordinaire Inexistence de David Zindell, ou sur celui de l’univers de l’Orion’s arm project.

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    • Oui, ça fait plaisir de voir des auteurs qui étendent l’univers de leur roman via un site soigné contenant des illustrations, une encyclopédie de leur monde imaginaire, etc. J’avais beaucoup aimé celui fait autour d’Orconomics également, mais celui là est encore meilleur. J’ai mieux visualisé Sarya et Shenya à l’aide des images, par exemple (je ne voyais pas Shenya aussi grande, par exemple).

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    • Je ne parle jamais d’un même livre à plusieurs ME, sauf si le directeur de collection me dit « ce n’est pas dans ma ligne éditoriale, mais ça peut fortement intéresser machin de chez Bidule, tu devrais lui en toucher deux mots ». Sinon, j’ai la confiance de plusieurs auteurs, directeurs de collection, voire patrons de ME, donc tu ne m’en voudras pas si je maintiens la confidentialité de mes échanges avec eux (question de respect à leur égard). Je peux juste te dire que, fidèle à ma politique d’honnêteté absolue envers ma communauté, il n’y a rien d’occulte là-dedans : ce n’est pas parce que je communique avec certains que ça m’empêche de publier des critiques assassines de leurs bouquins s’ils ne sont pas à la hauteur.

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  2. Ping : THE LAST HUMAN: talking intelligently (or not) about higher intelligences | Xeno Swarm

  3. Salut, je n’ai as l’habitude de marquer de commentaire mais la j’ai juste une petite question à poser. Tu connais d’autres projets dans le style orionsarm, parce que moi j’y ai passé toute mon après midi bordel… Aussi « novateur » ou aussi détaillé que sa, moi j’adore. Fantasy, ce que tu veux, moi je suis preneur.

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    • Salut,

      non, je ne connais malheureusement aucun autre projet avec ce niveau hallucinant de qualité. Il faut dire qu’Orion’s arm a nécessité la collaboration de je ne sais pas combien de personnes pendant des années, littéralement. Et oui, c’est un des univers de (Hard) SF les plus impressionnants de l’histoire du genre, je suis tout à fait d’accord.
      (sinon, les commentaires sont vivement encouragés 😉 ).

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  4. T’as réussi à piquer mon intérêt dès le début, mais quand j’ai lu cette phrase « La parenté avec Un feu sur l’abîme et Au tréfonds du ciel est donc, à mon sens, tout à fait évidente », il a crevé le plafond.

    Aimé par 1 personne

  5. Bonjour Apophis,

    Rien à voir avec ce roman mais je tenais tout d’abord à te féliciter et à te remercier pour tes critiques toujours très détaillées : j’interviens rarement car, généralement, je ne lis (ou ne compte lire) les livres que je découvre ici que longtemps après et que les commentaires d’un blog se prêtent assez peu (en terme de format) aux longues critiques que j’aime moi-même écrire mais j’ai lu ou compte lire pas mal de bouquins sur base de tes recommandations.

    Suite à un trou dans mon planning (un bouquin qui tarde à arriver à cause du COVID et que je ne trouve pas en numérique), j’avais le temps pour un livre isolé et je me suis souvenu de ta critique dithyrambique de The Last Human. Si je tiens à réagir cette fois-ci c’est d’une part parce que ma lecture suit de peu ta critique et d’autre part car tu as relevé de nombreuses critiques injustement adressées à The Last Human et que j’en ai moi-même plusieurs à lui adresser mais qui n’ont rien à voir avec celles-ci.

    En effet, j’ai détesté ce livre. Je l’ai adoré pendant un bon tiers puis apprécié pendant presque un tiers de plus mais à partir de l’arrivée à la Blackstar, ce n’était juste plus possible. Je précise deux choses avant de commencer : ça va spoiler à mort et je ne suis pas un grand lecteur de SF. J’ai lu Dune, Fondation, Ender et c’est à peu près tout. Je ne suis donc pas du tout sensible au côté encyclopédique de The Last Human.

    J’ai adoré l’histoire de Sarya et notamment sa relation particulièrement réussie avec sa mère adoptive et je suis d’accord avec toi pour dire que ce n’est pas du YA (que je ne tolère pas du tout non plus). J’ai beaucoup aimé cette société totalitaire qui nous est présentée dans ce roman avec cet immobilisme quasi-total généré par ce système de classement objectif des intelligences et le « specisme » qui en découle.

    Malheureusement, je n’ai par contre pas du tout réussi à apprécier toute la partie discussion philosophique qui constitue en fait le dernier tiers du livre et ce pour deux raisons.

    Premièrement, malgré toutes les tentatives de l’auteur pour nous faire croire que peut-être Sarya fait quelque chose que les manipulateurs n’avaient pas prévu et que ça va faire capoter leurs plans, on n’y croit pas une seconde. Vu comment les rouages viennent d’être établis, il ne peut y avoir qu’une seule fin possible au roman : victoire du Réseau par KO. Tout ce qui intervient entre la rencontre entre Sarya et celui-ci et la fin du récit n’est que du remplissage inutile.

    Deuxièmement, un passage aussi hautement philosophique n’a pas sa place là. J’ai hésité à ajouter éthique après philosophique puisque Sarya se pose beaucoup de questions mais, d’après moi, il est difficile de parler d’éthique quand il n’y a pas de libre arbitre or là elle n’en a aucun. Les autres sont tellement au dessus d’elle qu’elle boit leurs paroles comme une éponge et est d’accord avec la dernière personne qui a parlé.

    Comme je l’ai dit, je ne suis pas un grand spécialiste de SF mais, dans les longs cycles, j’ai l’impression qu’il y a souvent un passage voire un tome entier qui constitue un genre de réflexion méta sur l’univers. Je pense à l’empereur-dieu / les renégats de Dune ou à un tome de Fondation (incapable de me souvenir duquel) par exemple où des personnages sont mis en présence d’être beaucoup plus intelligents qu’eux et qui tirent les ficelles en coulisse et révèlent ces dernières. Sauf que là on n’a découvert l’univers que pendant 200 petites pages. Laisse-nous un peu en profiter l’auteur avant de tout piétiner en nous montrant que, de toute façon, tout cela n’a aucune importance…

    Même si les dés étaient pipés depuis le début, même si je me doutais que ce n’était que de la manipulation, j’aurais 1000 fois préféré une histoire das laquelle Sarya va jusqu’au bout de sa quête (retrouver les humains) et qu’on lui révèle à ce moment là les rouages. Ici l’auteur a lancé la quête, l’a interrompue après un chapitre, a tout dévoilé puis a remplis 150 pages avec des discussions sans enjeux entre Sarya et des intelligences qui la dépassent largement pour arriver à la seule fin possible une fois qu’on était parti dans cette direction.

    Si je devais résumer en une phrase mon sentiment ce serait : « Zack Jordan m’a fait un cadeau merveilleux puis me l’a arraché des mains après quelques minutes et m’a ensuite tenu un discours moralisateur sur la vanité de l’homme ».

    Déesse qu’il me frustre ce bouquin…

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    • Bonjour Shalmy et merci pour ton témoignage. C’est vrai que certaines clés nous sont sans doute données trop tôt. Malgré tout, pour un premier roman, j’ai trouvé ça impressionnant, et je lirai sans souci un autre livre (qui est apparemment prévu) se situant dans le même univers. Concernant le tome de Fondation que tu mentionnes, je pense qu’il s’agit du troisième dans l’ordre de publication, à savoir Seconde Fondation.

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