Le jeu de la Trame – Intégrale – Corgiat & Lecigne

Game of Trame

jeu_trame_intégraleLe jeu de la trame est un cycle de quatre romans publiés entre 1986 et 1988 par la mythique collection Fleuve Noir Anticipation, et écrit à quatre mains par Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne. Publié alors que la Fantasy française, aujourd’hui riche de nombreux auteurs et balayant un vaste éventail de sous-genres, n’en était qu’à ses balbutiements, il a acquis une aura assez mythique, et ce d’autant plus que pour son époque, il était très hautement exotique : songez en effet qu’alors que même la Fantasy anglo-saxonne ne jure quasiment que par les mondes d’inspiration européenne et essentiellement (même si Glen Cook a commencé à changer les choses) par la lutte très manichéenne entre le Bien (auquel appartient forcément le protagoniste) et le Mal, nos deux écrivains français proposent, eux, un monde japonisant et un personnage principal qui est une des pires ordures jamais croisées dans le genre ! Et ce sans compter un puissant aspect érotique, une rareté chez les anglo-saxons…

Si Le jeu de la trame est incontestablement un cycle précurseur en Fantasy française et qu’il sort, à son époque, des sentiers battus, le problème est que depuis (voire parfois même avant), dans des registres relativement similaires, on a fait mieux… et même parfois beaucoup mieux, et que même replacée dans son contexte, la saga montre bien des défauts (mais aussi certaines qualités parfois majeures), ce qui fait que je ne la conseillerais sans réserves qu’à quelqu’un cherchant à explorer les racines de la Fantasy francophone telle qu’on la connaît de nos jours ou qui veut lire tout ce qui fait référence, sur un plan ou un autre (et que cela soit justifié ou pas, ce qui est un autre problème), en matière de Fantasy japonisante / asiatique, même si, comme nous le verrons, vous avez largement mieux à lire dans ce domaine.

Monde & Magie

Il s’agit d’une Fantasy Historique se déroulant dans un monde secondaire (imaginaire) d’inspiration essentiellement japonaise (même si l’action ne se passe pas sur un archipel et nous fait voyager vers des terres glacées ou désertiques fort peu japonisantes), bien que son élément le plus emblématique, la Muraille de Pierre, soit, par contre, de claire inspiration chinoise. Notez que si bien des éléments ramènent au Japon médiéval (à commencer par les prénoms), pratiquement aucun terme spécifique à cette civilisation n’est employé : les auteurs n’utilisent jamais katana, par exemple, mais sabre ou parfois cimeterre (à la grande horreur du connaisseur en armes blanches que je suis : ça n’a rien à voir. C’est comme parler de Deltaplane pour qualifier un Rafale, juste parce que les deux ont des ailes).

Dans un passé si flou et ancien qu’il en est devenu mythique, l’empereur Soga a bâti une Muraille de Pierre (avec les majuscules !) longue de centaines de kilomètres pour séparer les Terres Fertiles (idem) des Terres de Cendre (pareil), où l’environnement et les habitants s’embrasaient spontanément. Toute la question qui se pose est de savoir qui, de la poule ou de l’œuf, est venu le premier : certains disent que le Mal du Feu est venu en premier et que Soga a construit la Muraille pour protéger les terres encore épargnées des flammes, tandis que d’autres pensent que la construction a eu lieu d’abord et que les flammes sont apparues ensuite (l’Empereur les ayant donc employées pour se débarrasser de ses ennemis, et ayant construit les fortifications pour se préserver de son arme). Comme le disait un de mes philosophes préférés, F. Mulder, la vérité est ailleurs, et le quatrième tome (qui contient les meilleurs passages du cycle) se chargera de la dévoiler (j’en profite d’ailleurs pour signaler que la cosmogonie de cet univers est tout à fait excellente).

Lorsqu’il a construit la structure, Soga y a percé 39 Portes (avec un grand « P »), qui ont donné leur nom (par exemple la Douzième Porte, ouh là là quelle dénomination qui claque !) à autant de villes. Chacune était initialement dirigée par un des plus valeureux guerriers de sa suite, à qui il avait aussi confié une carte magique (en réalité un morceau de soie brodé). L’ensemble des 39 cartes forme le Jeu de la Trame, et les réunir est réputé conférer un pouvoir absolu. Bien entendu, comme toujours en pareil cas (Alexandre et les Diadoques…), l’empire ne survit pas à son géniteur, et ses successeurs se chargent de le balkaniser via des guerres intestines, chaque seigneur voulant s’emparer de la ville et surtout de la carte de son voisin. Aujourd’hui, certaines des Portes sont livrées à la ruine ou aux brigands, tandis que d’autres sont fermement tenues par de puissants potentats. Tous se battent pour empêcher les Cendreux, les habitants des Terres de cendre, de pénétrer dans les Terres Fertiles et d’y propager le Mal de feu.

Notez que si la totalité des cartes est décrite dans les annexes (j’en profite pour préciser qu’il s’agit ici d’une édition non seulement intégrale, mais révisée et augmentée par les auteurs en personne, avec un riche paratexte), elles n’apparaissent pas toutes explicitement dans les quatre romans. Notez aussi que le magicbuilding reste très flou jusqu’à la toute fin du dernier roman. Et d’ailleurs justement, magie et cartes, est-ce original ? Pas du tout. Zelazny avait déjà depuis longtemps donné une grande importance à la fois aux cartes et aux motifs (la Marelle…) dans son cycle d’Ambre (un des must-read Apophiens, au passage) au moment de la parution du premier roman formant Le jeu de la trame, et depuis, de Steven Erikson (on notera d’ailleurs que le lézard à bras-épées du tome 4 va rappeler des choses à ceux qui ont lu Les souvenirs de la glace) à Fabien Fournier, nombreux sont ceux qui ont employé cette association cartes + surnaturel. Donc une magie associée aux cartes / à l’illustration, ce n’était original ni à l’époque, ni, surtout, en 2020. Je précise aussi qu’à la fin, on se rend compte que l’inspiration Zelaznienne ne s’arrête probablement pas aux Atouts mais concerne aussi Rebma et les, hum, Ombres, en un sens.

Notez par contre que le combo, en 1986, Fantasy asiatique plus Dark plus érotique plus post-apocalyptique (un aspect qui se dévoile dans le troisième et quatrième roman) était prodigieusement original pour l’époque, et que même en 2020, il reste relativement novateur, même s’il faut relativiser : les codes de l’imaginaire d’inspiration japonaise font que la violence et le sexe explicite y seront très souvent présents, ce qui fait que l’association dark + érotique + asiatique est très fréquente. Pour ce qui est de l’aspect post-apocalyptique, je m’empresse de préciser que nous ne sommes en rien sur une SF déguisée en Fantasy mais sur un pur représentant de ce dernier genre (même si il reprend par contre, sur la toute fin, deux tropes typiquement SF).

Game of Trame *

* Circle of manias, Porcupine Tree, 2009.

Keido est le fils d’un seigneur du Pays des collines (au nord de la Muraille de Pierre), qui entretient une relation incestueuse avec sa sœur Kirike. Alors, comment dire cela de façon un minimum correcte : il ne prend pas la route n°1, ni la n°2, ni même la 3 (les fans de Goldorak auront bien sûr reconnu la référence), mais disons que la gourgandine, même si elle veut rester vierge, apprécie beaucoup de, hum, donner du plaisir tactile à son frère. Et ce aussi souvent qu’elle le peut.

Problème : le paternel a décidé d’unir les destins de sa famille et de celle d’un autre seigneur local, en mariant Keido à sa fille. Et ça, Kirike ne le supporte pas, et met fin à ses jours après avoir appris à son frère une vérité dérangeante sur leur géniteur. Keido fait alors un léger carnage sur les bords, et conçoit un plan démentiel : réunir les 39 cartes du Jeu de la Trame afin d’obtenir le pouvoir de rendre la vie à sa sœur. Il va donc se lancer dans une longue errance des deux côtés de la Muraille, qui va lui apprendre la véritable origine de son monde.

Dans le premier tome, Le rêve et l’assassin, il va se retrouver impliqué dans le conflit opposant deux seigneurs de guerre, poussés l’un contre l’autre par leur compagne (successive) commune, la superbe Dame Soo-Iri, dans le but de s’emparer de leurs cartes. Dans le second, L’araignée, il va être opposé à l’Ordre d’Ananke (personnification grecque de la Fatalité qui évoque pourtant ici au moins autant un autre personnage des mythes helléniques, Arachné), formé de redoutables femmes aveugles servant la déesse de l’Ombre (et c’est là que nous allons avoir les premiers éléments de la cosmogonie de cet univers). Dans le troisième roman, Le souffle de cristal, sa quête va mener Keido de l’autre côté de la Muraille, et nous allons en apprendre bien plus sur les Cendreux. Dans l’ultime tome, Le masque d’écailles, tous les secrets de cet univers seront (enfin, me direz-vous…) dévoilés, jusqu’à une fin plutôt surprenante (mais qui, de mon point de vue, inscrira pleinement ce cycle dans le registre du conte philosophique, de la fable devant enseigner une leçon, d’une façon assez -de mon point de vue de béotien dans ce domaine- japonaise ou en tout cas asiatique).

Codes & défauts

Commençons par le plus évident : même avec un paratexte conséquent (dont une superbe carte) et quatre romans, cette intégrale ne fait que 610 pages. Lorsqu’on sait qu’aujourd’hui, la plupart des cycles ont des tomes qui approchent, voire atteignent ou dépassent cette dimension, on mesure l’énorme différence entre les romans des années 60-80 voire 90 et ceux de l’époque d’hypertrophie que nous connaissons depuis vingt-trente ans. Alors oui, ces quatre romans sont courts, on ne s’appesantit guère sur les personnages secondaires, les péripéties s’enchaînent, on ne perd pas de temps en introspection le plus souvent, et les scènes clefs sont fréquemment réduites au minimum syndical (et souvent moins que ça). Lorsque ce roman est paru, c’était dans les « codes », si j’ose dire, de l’édition, même si certains, de Tolkien à Jordan, s’en dispensaient allègrement. Relisez les Moorcock ou les Le Guin (Fantasy) de cette époque, ils sont tout aussi « nerveux ». Le problème, c’est que nos deux auteurs français n’ont malheureusement pas l’envergure des deux exemples précités, et que ce qui passait chez ces deux géants ou chez d’autres écrivains laisse le lecteur de 2020, même celui capable de replacer, dans un coin de son esprit, le Jeu de la Trame dans son contexte, un peu… non, franchement, sur sa faim. Les combats contre les antagonistes, notamment, sont, dans la majorité des cas, d’une brièveté et d’une facilité, pour le protagoniste, absolument inacceptables.

Parlons ensuite de l’aspect érotique : oui, un érotisme explicite et très présent est plus ou moins dans les codes de la Fantasy japonisante, voire dans ceux d’une bonne partie de l’imaginaire (voire de l’art)  japonais tout court. Partant de là, ces scènes ne devraient pas choquer (ce qui n’est pas vraiment mon cas, encore que la concentration de pères / frères incestueux là-dedans m’a laissé mal à l’aise -sans parler du fait que c’est statistiquement improbable, mais passons…-), et un de mes estimés collègues Bifrostiens trouve même qu’il est positif que cette Dark Fantasy française soit moins timorée en cette matière, comme dans le domaine de la violence, que des œuvres de Dark Fantasy anglo-saxonnes pourtant considérées, elles, comme des références. Je ne suis absolument pas d’accord avec cela : c’est, pour moi, exactement comme dire que les films d’Horreur gore sont supérieurs à ceux d’Horreur psychologique / suggérée juste parce qu’ils en font des tonnes sur le plan du jaillissement d’hémoglobine. Pourtant, la reconnaissance critique ou populaire des uns ou des autres montre clairement qui est le plus terrifiant ou respecté des deux, des films psychologiques ou explicites. Eh bien pour moi, en matière de Dark Fantasy, les œuvres étant modérées sur le plan sexe / torture / violence explicite ne sont en rien inférieures aux plus explicites. Ce serait même, à mon sens, souvent le contraire, à l’exception, sans doute, du Trône de fer, voire de l’aspect torture chez Abercrombie. En tout cas, si j’ai bien retenu une chose de mes incursions en Dark Fantasy francophone, c’est que les Jaworski, Cerutti et autres Gaborit laminaient leurs camardes plus explicites comme Charlotte Bousquet, par exemple, ou, ici, Lecigne et Corgiat. De mon point de vue, en faire des tonnes en matière de sexe, de sang artériel qui jaillit à grandes gerbes (dé)pressurisées et de sévices sert souvent de cache-misère à un worldbuilding à deux balles, des personnages ectoplasmiques et une intrigue qui ne tient pas la route. Et c’est, disons, à moitié le cas ici, même si, je le répète, j’ai vu pire en Fantasy francophone, comme chez Charlotte Bousquet par exemple.

L’aspect sexuel en fait donc des tonnes : si les scènes avec Kirike sont le moteur de l’intrigue, en revanche le fait que Keido se tape dans les cinq minutes toutes les femmes qu’il croise et que ses ébats soient décrits avec force détails ne sert pas à grand chose, pour ne pas dire à rien le plus souvent, dans l’intrigue, et sera plus prompt à racoler le chaland en mal de graveleux qu’autre chose. Je signale d’ailleurs que paradoxalement, et bien qu’ultra-explicites, ces scènes ont un pouvoir érotique plutôt douteux : ça a bien plus été « la zumba dans mon slip » à la lecture de quelques scènes de l’incomparablement plus bénin Le miroir de ses rêves de Stephen R. Donaldson, c’est tout dire ! En plus, ces scènes sont irréalistes au possible : ou Keido est un couillon qui ne se rend pas compte que quand une femme jouit en trente secondes, elle simule, ou alors il est tombé sur une improbable série de « phénomènes » sur le plan hormonal (ou uniquement sur des femmes qui n’ont pas vu un homme depuis dix ans, c’est comme vous voulez).

Parlons maintenant de l’aspect Dark : Keido est un des pires salopards que j’aie jamais croisé en Fantasy. Il tue jusqu’aux membres de sa propre famille, est avide des, hum, « caresses » de sa sœur, ment, trahit (y compris des promesses faites à une mourante et ses propres hommes), vole, assassine (y compris des personnes sans défense face à sa magie surpuissante), et j’en passe. Le problème est que, conjugué au fait que fondamentalement, à part s’emparer du pouvoir du Jeu complet pour ramener sa sœur à la vie et se la taper cette fois pour de bon (ce qu’il fait, par procuration, avec toutes les femmes avec qui il couche : c’est dit d’autant plus explicitement que plusieurs Cartes sont utilisées pour leur donner l’apparence de Kirike), il n’a aucune personnalité, ce qui fait qu’il en devient profondément antipathique pour le lecteur moyen (moi, en tout cas). Je ne crois pas que le fait que le protagoniste d’un livre soit à ce point insupportable soit bon pour ce dernier, hein. Je veux dire, on peut être un immonde antihéros, mais avoir du charisme et fasciner son lecteur : voyez le Kane de Karl Edward Wagner par exemple ; par bien des côtés, il est encore moins recommandable que Keido, mais lui intéresse, et pas qu’un peu !

Et le problème est que ce désintérêt du lecteur pour le protagoniste s’étend aussi à l’écrasante majorité des personnages secondaires (il est vrai très peu développés), à part à la rigueur Soo-Iri et Naoyame. Mais Naike, Taysha ? Les auteurs s’en débarrassent souvent d’un trait de plume, et Keido autant que le lecteur n’en ont la plupart du temps rien à faire. Il faut cependant dire que les femmes sont ici décrites sous un jour quasi-invariablement négatif : menteuses, traîtresses, vénales, se servant de Keido autant qu’il se sert d’elles, l’envoyant vers le danger, voire la mort, il n’y a rien à sauver chez elles. Cette peinture négative de la gent féminine est d’autant plus paradoxale que dans les quatre mains qui ont rédigé ce roman, deux appartiennent à Sylviane Corgiat, alors que si on lisait ce cycle sans rien savoir de son ou ses auteurs, on jurerait que non seulement il émane d’un homme seulement, mais qu’en plus celui-ci voue un souverain mépris, voire une pure haine, à la meilleure moitié de l’Humanité. Paradoxal, non ?

En matière de désintérêt pour ce qui se déroule, on citera aussi une gestion assez calamiteuse du rythme et de l’espace disponible entre les deux couvertures des quatre romans : les codes de l’époque, le faible nombre de pages de chacun d’entre eux et le fait que les auteurs aient sorti les quatre romans (certes petits) en deux ans à peine (dont les tomes 2 et 3 en 1987 !) font que les péripéties, et souvent les décors et les personnages secondaires, s’enchaînent à toute vitesse (impression renforcée par de très nombreux petits chapitres, ne faisant que quelques pages), alors que 1/ les moments théoriquement les plus épiques sont réglés en quelques phrases (un peu comme chez Estelle Faye) et que 2/ certains tomes laissent une impression de pesanteur persistante (j’ai eu du mal à lire le troisième et les 3/4 du quatrième, par exemple). Étrange contraste, là encore, entre la lenteur de certaines phases et la précipitation de certaines autres (les quelques combats majeurs sont, pour la plupart, scandaleusement courts, ce qui fait qu’à part dans le tome 4, la tension dramatique est clairement aux abonnés absents). D’ailleurs, remarque plus générale, tout tombe souvent tout cuit dans le bec de Keido, ce qui laisse un goût artificiel désagréable. Et je ne parle même pas de la répétitivité de l’ensemble, notamment le fait que dans chaque tome, Keido se rende dans un endroit situé à un des quatre coins de la carte (par ailleurs très esthétique) pour y voler quelques Cartes (avec un grand « C ») du Jeu de la Trame, et que ce faisant, il couche avec une femme qui n’est pas celle qu’elle semble être (humaine, digne de confiance, fragile, etc). Et cette répétitivité est un des nombreux facteurs qui font qu’on a du mal, parfois, à se convaincre de lire la suite. Tout comme une structure un peu trop basique, à part dans le quatrième tome, qui est, sur tous les plans, largement supérieur aux autres, et montre des choses plus ambitieuses (flashbacks, autres points de vue que celui de Keido, etc).

Ombre mais lumière

Vu tout ce que je viens de vous raconter, on pourrait donc se convaincre qu’à part replonger dans l’Histoire de la Fantasy française, ce cycle n’a que peu d’intérêt. Et pour être honnête, on a fait mieux, sur des éléments connexes de ceux développés dans Le jeu de la Trame, aussi bien avant (Zelazny, K.E. Wagner), que, surtout, après : si vous voulez lire une Dark Fantasy japonaise très supérieure, allez voir du côté de chez Thomas Day, et si vous voulez le meilleur de ce que la Fantasy d’inspiration asiatique à monde secondaire a à vous proposer, il faudra impérativement lire ce chef-d’oeuvre absolu qu’est la Trilogie de l’Empire de Feist / Wurts (comme quoi l’écriture à quatre mains, dont deux féminines, peut donner des résultats incomparablement plus positifs…) ou bien Guy Gavriel Kay, qui, avec Les chevaux célestes et Le fleuve céleste, a bâti une fresque de toute beauté.

Pour autant, Le jeu de la Trame n’est pas dépourvu de qualités : même si on met de côté l’originalité de son positionnement taxonomique en 1986-88, un lecteur de 2020+ peut tout de même apprécier, pour commencer, le style des deux auteurs, à la fois fluide, élégant mais absolument jamais pédant et invariablement agréable (dans la forme, hein, pas forcément dans ce qui est raconté avec cette plume maîtrisée). Pour tout dire, c’est le genre d’écriture que j’aimerais voir plus souvent de nos jours, plutôt que l’insupportable masturbation intellectuelle et stylistique auxquels se livrent un nombre effrayant d’auteurs français contemporains. Ensuite, on notera l’excellence du magicbuilding / de la cosmogonie, et une fin tout à fait remarquable (c’est d’autant plus dommage qu’il soit nécessaire de se farcir trois romans et demi parfois très poussifs, énervants ou maladroits pour parvenir jusque là). En tout cas, cette fin est tout sauf prévisible, c’est certain (même si arrivé au tome 4, on comprend que la quête de la seconde moitié des cartes va être quelque peu accélérée par les auteurs, vu le faible nombre de pages restantes). On notera toutefois que la fin du tome 4 est la seule qui soit satisfaisante, celle des tomes 1-3 étant précipitée, à mon avis. Enfin, worldbuilding et descriptions (notamment l’utilisation de tous les sens des personnages, odorat y compris, ce qui n’est pas si courant) sont plus que satisfaisants, même si on n’atteint pas les sommets du genre.

Bref, tout dépendra de ce que vous cherchez dans cette intégrale, mais en tout état de cause, difficile pour moi de la recommander à la majorité d’entre vous, car je pense que vous aurez plus de chances d’être déçus que conquis, même si, évidemment, tout dépend en partie de vos affinités, attentes, et, il faut bien le dire, de votre degré de connaissance des registres de la Fantasy dans lesquels cette oeuvre navigue.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cette intégrale / ce cycle, je vous recommande la lecture des critiques suivantes : celle de Bertrand Bonnet sur le blog Bifrost, celle d’Ombre Bones, du Chroniqueur, d’Elbakin,

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19 réflexions sur “Le jeu de la Trame – Intégrale – Corgiat & Lecigne

    • De rien. Oui, j’ai vu, et replacé strictement dans son contexte, ce n’est pas un mauvais cycle, même s’il y a, de mon point de vue, des défauts qui n’ont finalement rien à voir avec l’époque de parution, ou en tout cas pas entièrement. Le problème, c’est qu’en comparaison de ce qui s’est fait depuis (et sur certains points, à la même époque, voire avant), donc replacé dans un contexte plus général que le strict microcosme français de la fin des années 80, c’est déjà nettement moins recommandable, à mon sens.
      Ceci étant posé, tant mieux si d’autres aiment, chacun ses goûts et c’est très bien comme ça.

      J'aime

  1. Merci pour le lien ! Et pour le fou rire qui m’a accompagné pendant une large partie de ta chronique.
    Clairement je garde un très (trop ?) vague souvenir de cette intégrale pour poster un commentaire constructif mais je me souviens de ces scènes de sexe et de cette esthétique très japonisante qui me rappelait le film l’Empire des sens, en… pire. Aujourd’hui, après avoir lu Thomas Day, je me rends compte du gouffre qui sépare ces deux œuvres mais je ne suis pas mécontente de l’avoir lu. D’autant que c’était mon tout premier SP eu via une masse critique il me semble, aspect sentimental oblige…

    Aimé par 1 personne

    • Je me suis dit qu’en ces temps bien sombres, retrouver l’esprit comique de certaines des critiques des premiers temps de l’Apophisme ne serait pas une mauvaise idée. Je vois que j’ai mis dans le mille 😀
      Sinon, tu donnes un très bon exemple de ce que j’ai voulu expliquer dans ma critique : ce n’est pas fondamentalement une mauvaise oeuvre (même s’il y a pas mal de points améliorables / sujets à critique dedans), mais par contre on est loin de ce qui se fait de mieux dans les sous-genres concernés, et plus on lit, plus on s’en rend compte. Je te conseille donc très, très fortement Fille de l’empire de Raymond E. Feist / Janny Wurts, dans un genre très différent des excellents Thomas Day, c’est aussi une référence en matière de Fantasy japonisante et sinisante.

      Aimé par 1 personne

      • En effet, en plein dans le mille et je trouve qu’en cette période comme tu le soulignes, c’est très à propos 😁
        Je prends bonne note de ton conseil. J’aime beaucoup le Japon, j’aime beaucoup la fantasy, alors la fantasy japonisante bien écrite, c’est une perle pour moi !

        Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,

    Je n’ai rien trouvé sur votre site concernant les livres de Julien CENTAURE, pourquoi ? Est-ce que vous jugez son travail sans intérêt ou est-ce faute de temps ?

    Bravo pour votre site.

    Cordialement,

    JRF

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  3. Ping : Le Jeu de la Trame, de Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne – Les Chroniques du Chroniqueur

  4. J’étais assez intéressée à la base, mais j’avoue que tu me clous les pieds sur place (je ne sais pas si cette expression existe, mais comme j les mélange…). L’univers japonisant me séduit, et les perso antipathiques cela passe. En revanche, l’inceste, c’est pas mon truc.
    ET j’ai bien aimé ton humour « rafraîchissant ».

    Aimé par 1 personne

  5. Ping : Les découvertes de l’ombre #14 | OmbreBones

  6. (Comment ça, je suis entrain de rattraper mes lectures d’articles de ton blog, c’est même pas vrai)
    Tu m’as bien fait rire avec cet article 😀 Le côté très visiblement sexiste fait que je ne lirai probablement jamais cette intégrale, et grand merci de m’en préserver !
    Par contre maintenant j’aimerais bien que quelqu’un me raconte la fin XD

    Aimé par 1 personne

  7. Ping : Fantasy non-médiévale / d’inspiration extra-européenne / aux thématiques sociétales | Le culte d'Apophis

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