Le Désert du monde – Jean-Pierre Andrevon

Percutant… au bout d’un moment

Cette critique est réalisée suite à un service de presse offert par le Bélial’. Merci à Olivier Girard, Laêtitia Rondeau et tout particulièrement à Erwann Perchoc (mon Bélialien préféré, avec le Durastanti).

Avant de parler du roman, Le Désert du monde de Jean-Pierre Andrevon, qui est le sujet principal de cet article, il me faut avant tout évoquer la nouvelle collection, Archive du futur, dans laquelle il s’inscrit, et dont il constitue le deuxième livre publié, juste après L’Espace de la révélation d’Alastair Reynolds. Son éditeur, le Bélial’, la définit comme un sanctuaire pour classiques / chefs-d’œuvre en péril, un havre doublé d’une bibliothèque idéale. En clair, ce que fait la fameuse collection anglo-saxonne S.F. Masterworks (et ses branches annexes Fantasy Masterworks et Gateway Essentials), sous un nom ou un autre, depuis 1986 et plusieurs centaines de titres, mais à la française et 40 ans plus tard. Alors oui, le Bélial’ n’est pas la seule maison d’édition hexagonale à avoir une démarche patrimoniale, puisque Mnémos ou Calidor, principalement, en ont une connexe, mais dans le premier cas, on parle le plus souvent d’intégrales de cycles en un volume unique accompagnées d’un copieux paratexte, tandis que dans le second, on se concentre plutôt sur de la très vieille Fantasy lourdement méconnue et oubliée de tous à l’exception d’une poignée de spécialistes, même si Calidor propose aussi une collection devant donner un nouvel écrin luxueux à certains classiques s’inscrivant dans divers genres. Néanmoins, ayant publié pendant des années des articles enjoignant l’édition française à mettre fin à des gabegies éditoriales rendant indisponibles, à moins de les payer d’occasion à prix d’or (des dizaines d’euros, parfois des centaines, voire des milliers !), des romans, voire des cycles entiers, qui me paraissaient fondamentaux dans la construction d’une échelle de qualité / d’affinage des goûts personnels (qui est un des axes principaux du Culte d’Apophis depuis sa création), je ne peux que saluer chaleureusement l’initiative d’Olivier Girard, qui co-dirige la collection avec sa collaboratrice, l’éditrice Laëtitia Rondeau.

Archive du futur (un nom très bien choisi, je trouve) proposera donc 4 à 5 titres par an, « en particulier de SF » (on espère qu’il y aura également de la Fantasy, voire d’autres genres comme le Fantastique). On sait déjà qu’un deuxième roman du cycle des Inhibiteurs de Reynolds sera de la partie, ainsi qu’Olaf Stapledon, mais au-delà de ça, mystère, pour le moment. La collection, tout comme Une Heure-lumière, chez le même éditeur, a été conçue avec une identité graphique bien à elle (qui ne s’arrête pas à la couverture, mais aussi au dos du livre ou à des éléments typographiques ou illustratifs intérieurs), notamment en faisant appel, là aussi, à un illustrateur unique pour toutes les couvertures, ici Zariel et non pas Aurélien Police. Personnellement, je n’ai rien contre Zariel et n’ai rien à redire sur son travail, mais son style très figuratif, dans le cadre d’Archive du futur du moins, ne correspond pas à mes goûts personnels, qui me portent nettement plus vers quelqu’un comme Manchu, par exemple. Les goûts et les couleurs, hein… Tout compte fait, l’objet laisse une impression de qualité de conception et de fabrication qui, conjuguée à la qualité des textes proposés pour l’instant ou annoncés, et surtout à un prix très contenu (19.90 euros pour le Reynolds malgré quasiment 700 pages, 15.90 pour l’Andrevon qui n’en fait « que » 300 – ce qui est plus typique de son époque de parution initiale -), en font, à mon avis, pour l’instant une réussite. On verra si le public accroche ou pas aux choix de textes qui ont été faits (j’en redirai un mot en fin d’article), mais pour le moment, Archive du futur me semble relativement bien partie.

Mais revenons au roman : initialement publié en 1977, Le Désert du monde est considéré par l’auteur lui-même (il le dit explicitement dans l’interview, par Olivier Girard, qui termine l’ouvrage) comme un de ses textes importants (au passage, et pour l’anecdote, Andrevon a une vision très… singulière, dirons-nous, d’Albin Michel Imaginaire, qu’il voit comme une sorte de Bélial’ Hard SF / SF Posthumaniste hardcore, alors que si on prend en compte la dernière demi-douzaine de sorties, on est nettement plus près d’un Harlequin romantasy que d’autre chose. Mais je digresse et médis, c’est très mal). Il est donc étonnant qu’il ait été indisponible (sauf d’occasion et à prix d’or) depuis… 1984, une anomalie désormais réparée. Andrevon, probablement extrêmement mal connu (façon polie de dire : complètement inconnu) d’une nouvelle génération de lecteurs qui a déjà du mal à situer Dan Simmons, Iain Banks et Alastair Reynolds dans le grand tableau de la SF mondiale, est pourtant un véritable monstre sacré des littératures de genre (Science-fiction, donc, mais pas seulement, puisqu’on lui doit un nombre conséquent de polars, parfois mâtinés d’imaginaire), par l’importance (dans tous les sens du terme) de sa production comme par sa longévité (il a 88 ans au moment où je tape ces lignes). Il est aussi connu pour être un des auteurs de sa génération (littéraire) les plus engagés à gauche, particulièrement sur le volet écologiste et antinucléaire, et par des thématiques récurrentes dans son œuvre, les totalitarismes, l’écologie, donc, et la chute des civilisations ou de la race humaine dans son ensemble, ce que résume très bien la présentation faite par l’éditeur en début de roman (une initiative à saluer : resituer un auteur et un texte dans son époque est, pour moi, cardinal dans toute démarche éditoriale ou critique sérieuse). Continuer à lire « Le Désert du monde – Jean-Pierre Andrevon »

Aspects – Ian McDonald

Stapledonien !

Cette critique est réalisée dans le cadre d’un SP qui m’a été généreusement offert (par surprise) par le Bélial’. Un chaleureux merci à mes ex-camarades Bifrostiens, qui connaissent parfaitement mes goûts.

Aspects est une novella publiée en VO en 2008 sous le titre The Tear, puis en mars 2026 en français dans la collection Une Heure-lumière (UHL) du Bélial’. Ce texte est signé Ian McDonald, tout comme un précédent UHL, Le Temps fut, sorti il y a six ans. McDonald est aussi, entre autres, l’auteur de ces excellents romans que sont Luna ou La Maison des derviches (en parlant de ce dernier, je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de remarquer que dans l’ambiance de la première moitié – en gros – du texte tout comme dans certains prénoms, planait un vague parfum de Bosphore. Mais cela n’est peut-être qu’une impression personnelle). Comme le souligne l’inévitable bandeau rouge accompagnant l’ouvrage, celui-ci a été finaliste des prix Hugo, Sturgeon et Locus lorsqu’il y a été éligible (et quand on voit au moins certains des lauréats, je me dis, comme souvent, qu’une – bonne – partie des nominés / finalistes sont plus intéressants que les vainqueurs), et comme le souligne avec une grande justesse la quatrième de couverture, sa filiation avec l’œuvre d’Olaf Stapledon est aussi évidente que celle de La Nuit du Faune de Romain « Service de quoi ??? » Lucazeau.

Une filiation Stapledonienne, c’est un lourd fardeau à porter : sachant que le britannique est l’alpha d’un oméga qui s’étend jusqu’aux plus grandes étoiles récentes de la SF Posthumaniste, placer une œuvre au sein de son héritage impose qu’elle soit à la hauteur de ce dernier, en clair que le niveau de sense of wonder, de trucs d’ampleur cosmique et l’évolution de l’être humain vers quelque chose de grandiose (ou d’effrayant, parfois) soit au niveau 11 sur 10, comme dirait Nigel Tufnel. Car s’il y a bien quelque chose que l’amateur de SF de haute volée déteste, c’est le wonderbra littéraire, le faux bonnet D qui se dégonfle à l’effeuillage (pardon, la lecture). Heureusement, Moi-Même en soit remercié (Ïa Ïa Apophis, tout ça), tel n’est pas le cas ici, car McDonald a écrit un texte que ne renierait pas maître Stapledon. Même si, comme nous allons le voir, ce n’est pas forcément évident pendant quelque chose comme une bonne moitié de la novella, que ce soit dans la filiation ou la qualité. Continuer à lire « Aspects – Ian McDonald »

La Vie secrète des robots – Suzanne Palmer

Quelques nouvelles dispensables, mais, globalement, un recueil franchement recommandable

J’ai reçu ce roman dans le cadre d’un Service de presse fourni par les deux coéditeurs. Merci au Bélial’ et aux Quarante-Deux pour cet envoi.

Suzanne Palmer est une autrice de SF basée dans le Massachusetts, détentrice de deux prix Hugo de la meilleure nouvelle longue (novelette dans la nomenclature des prix littéraires américains), en 2018 et 2022, pour deux textes justement à l’affiche du recueil dont je m’apprête à vous parler, celui qui lui donne (presque) son nom (robots remplaçant bots) et l’ouvre ainsi que celui qui le ferme, Les Bots de l’arche perdue. Toutes les nouvelles de l’ouvrage sont inédites en français, à l’exception de Joe 33%, qui était auparavant au sommaire du numéro 117 du magazine Bifrost, également publié par le Bélial’. Bien que Palmer écrive des nouvelles depuis 2005, publiées dans les plus prestigieux périodiques de SFF anglo-saxons (Interzone, Asimov’s Science-Fiction, Clarkesworld Magazine, etc.) et des romans depuis 2019, elle était, sans lui faire injure, presque totalement inconnue sous nos latitudes, à part par la poignée d’experts qui, justement, lisent lesdits magazines en anglais. Nul doute que son inclusion dans la prestigieuse collection Quarante-Deux, dirigée par Ellen Herzfeld et Dominique Martel, qui nous a donné de nombreux chefs-d’œuvre comme Au-delà du gouffre de Peter Watts ou La Fabrique des lendemains de Rich Larson, va changer cette situation du tout au tout !

On notera une couverture à rabats très réussie (et une qualité d’impression remarquable) signée par un certain Dofresh (jamais entendu parler, mais je vais clairement m’intéresser à son œuvre), et une traduction qui l’est tout autant (mais avec lui, on a l’habitude), signée Pierre-Paul Durastanti.

Comme toujours avec les recueils de nouvelles, je vais brièvement résumer chacune d’entre elles avant de donner mon sentiment et mon analyse à son sujet, et terminerai mon article en donnant une impression plus générale portant sur l’ensemble de l’ouvrage. Les textes sont au nombre de treize, ont été publiés en VO entre 2011 et 2022, et font 20-30 pages en moyenne, quelques-uns atteignant ou frôlant les 45. Continuer à lire « La Vie secrète des robots – Suzanne Palmer »

Nous sommes légion – Dennis E. Taylor

Après la Weird Fiction, la Weir Fiction !

Dennis E. Taylor est un programmeur informatique devenu écrivain de SF, et le moins qu’on puisse dire est que ce vécu professionnel se sent à la lecture de son roman, qui est qualifié de Hard SF (je rappelle que « Hard » signifie dans ce contexte « solide » – sous-entendu sur le plan du réalisme scientifique – et pas « difficile » à lire. Et d’ailleurs, ce bouquin est un magnifique exemple de la chose, tant il se lit avec une admirable facilité), même s’il faut bien s’entendre sur le sens donné ici au terme : c’est de la Hard Science du fait de l’emphase sur la technique (l’ingénierie), pas du fait d’un respect absolu des lois de la Physique telles qu’actuellement comprises (il y a des communications supraluminiques, par exemple). Et je m’empresse de préciser que ce n’est pas QUE ça : en fait, plus on avance dans le livre, plus on s’aperçoit qu’il balaye très large en termes de sous-genres ou de thématiques de la Science Fiction. Je ne suis guère fan de la couverture de l’édition française (vous trouverez celle de l’édition polonaise plus bas, vous verrez la différence…), mais au moins, elle a le mérite de moins crisper un certain lectorat que celle de la VO, qui marque clairement l’aspect (un parmi d’autres) SF militaire de l’ouvrage (même si là aussi, on est aux marges de ce domaine, vu que le personnage central n’est pas vraiment militaire, du moins au début ; vous comprendrez en lisant cette histoire), et elle souligne de façon détournée l’aspect fun et assez ludique du roman.

Nous sommes légion, donc, est le deuxième roman de l’auteur, et surtout le premier d’un cycle qui se nomme Nous sommes Bob en français et Bobiverse en anglais. Sur les cinq tomes de la VO, seuls les trois premiers ont été traduits, et vu que le tome 4 a plus de quatre ans, je suis pessimiste sur le fait que la traduction soit menée à bien. Toutefois, il se passe tellement de choses dans ces romans et ils sont tellement enthousiasmants que vous auriez tort de vous en priver sur le seul prétexte d’une traduction incomplète : j’ai achevé Nous sommes légion en moins de 24 heures, ce qui, si vous me suivez depuis un moment, devrait vous donner un indice très fort de sa qualité. Je ne lis même pas un Honor Harrington à cette vitesse, c’est tout dire !

Histoire de recontextualiser, j’ai acheté ce livre en promo Bragelonne il y a des années, l’ai laissé dormir dans un coin de ma liseuse parce que l’aspect SF humoristique éveillait ma méfiance, puis ai décidé d’y revenir récemment parce qu’il est centré sur 1/ le téléchargement de consciences humaines 2/ dans des sondes interstellaires, deux sujets qui m’intéressent beaucoup. Et là, ça a été la grosse claque : constamment surprenant, constamment réjouissant, ce bouquin, dont j’avais visiblement beaucoup sous-estimé l’intérêt, s’est révélé être une très bonne lecture, au style extrêmement fluide et plaisant, alliant un fond qui, s’il n’atteint pas les sommets himalayens des plus grands maîtres de la Hard SF, n’en est pas moins réel, à une forme qui, elle, rappelle fortement Andy Weir, avec un protagoniste fort sympathique, doté d’un solide sens de l’humour (de geek !), d’un inébranlable optimisme, et surtout d’une faculté à toujours trouver (ou presque) la solution technique qui va le sortir d’une situation périlleuse. Balayant, de plus, de nombreuses thématiques SF, Nous sommes légion me paraît être une très bonne porte d’entrée dans une SF un minimum ambitieuse mais abordable par quasiment tous les profils de lecteur, un tour de force pas si répandu que cela ! Bref, je ne saurais trop vous conseiller de le lire et de le faire lire, vous ne le regretterez pas ! Continuer à lire « Nous sommes légion – Dennis E. Taylor »

Dans le berceau du temps – Adrian Tchaikovsky

Le Crépuscule des dieux

Le 12 mars 2025, paraîtra en français le troisième tome du cycle entamé avec l’excellent Dans la toile du temps et poursuivi dans le magistral Dans les profondeurs du temps, sous le nom Dans le berceau du temps. J’ai, pour ma part, lu la version anglaise de ce roman, et ne peux donc pas me prononcer sur la qualité de la traduction (sinon pour dire que celle du titre évite un spoiler potentiel – pour les lecteurs les plus expérimentés en SF, du moins – mais du coup perd le clin d’oeil plein de sens caché de la VO), de la correction, la relecture et ainsi de suite. Je peux en revanche dire qu’à part dans ses derniers 10%, de loin les plus clairs et les plus intéressants (en fait si intéressants qu’on peut regretter amèrement que Tchaikovsky n’en ait pas fait le cœur de son roman), ce troisième volet est LOIN du niveau de ses deux prédécesseurs, il est vrai très élevé. Et je dis bien troisième, pas forcément dernier : la fin du livre sent très fortement le jalon avec un potentiel quatrième bouquin (envers lequel je serai, du coup, fortement méfiant : je n’en ferai l’acquisition que quand un Feydrautha / Anudar / Gromovar aura donné un avis positif dessus).

Ceux qui n’ont lu Tchaikovsky qu’en français pourraient être étonnés par un avis aussi négatif ; ceux qui, comme moi, ont lu une partie de sa vaste bibliographie VO (et le mot est faible…) savent que l’auteur est capable du meilleur (ce qui a été traduit, essentiellement) mais aussi de choses allant du passable au dispensable en passant par le plutôt mauvais. Ce cycle est le joyau de sa couronne (SF, du moins : en Fantasy, sa décalogie Shadows of the Apt – dont je proposerai la critique du premier tome dans les mois à venir – peut revendiquer ce titre), et on aurait pu espérer qu’il conserve sa qualité de bout en bout : cet espoir a clairement été déçu. Sur le fond comme (surtout) sur la forme, Dans le berceau du temps est une grosse déception, qui vire même partiellement au calvaire quand les longueurs se conjuguent à une narration inutilement convolutée et à un propos auquel on est loin de tout comprendre, avant que les dernières dizaines de pages ne clarifient et ne relèvent le niveau. Pas de quoi sauver ce bouquin pour autant : il m’est pénible de le dire, parce que pour moi ses deux prédécesseurs sont deux monuments de la SF de haute volée récente, mais vous pouvez vous dispenser sans grand regret de sa lecture. Vous garderez ainsi une bonne image de ce cycle. Seule l’hypothétique parution d’un tome 4 au niveau des deux premiers pourrait redonner un intérêt à ce tome 3, à la rigueur. Continuer à lire « Dans le berceau du temps – Adrian Tchaikovsky »

De l’espace et du temps – Alastair Reynolds

There and back again

J’ai reçu ce roman dans le cadre d’un Service de presse fourni par le Bélial’. Merci à Erwann Perchoc pour cet envoi.

Je ne pense pas avoir besoin de présenter Alastair Reynolds, ni aux fidèles lecteurs de ce blog (c’est le huitième texte de cet auteur qui y est chroniqué), ni à ceux de Bifrost (dans le numéro 110, qui lui est consacré, je vous parlais du cycle centré sur La Maison des soleils et d’Éversion) ou à ceux des livres du Bélial’, qui publie encore une fois la novella du gallois qui est le sujet de cet article. Mais au cas où, sachez que Reynolds est un des maîtres de la Hard SF, ce sous-genre de la Science-Fiction qui ne doit PAS se comprendre comme « SF difficile à lire » (il renferme des textes de tout niveau de difficulté) mais bel et bien comme « SF solide sur le plan scientifique / technique ».

Ce texte, au parcours éditorial tortueux (que l’auteur nous détaille dans la postface), est vraiment surprenant, et ce sur quatre plans différents : d’abord, après un départ diesel, il accélère de façon exponentielle ; ensuite, alors qu’au début, nous sommes sur un registre précis de la SF (le post-apocalyptique, la survie d’un homme seul sur Mars comme dans le roman / film du même nom), la suite, très singulière, va changer de sous-genre et de thématique, passant de la Hard SF à un posthumanisme radical ; d’un postulat de départ sinistre (la fin quasiment actée de notre espèce), il va se muer en récit à la gloire de la persévérance et de l’ingéniosité de l’Humanité ; enfin, et c’est sans doute là le plus ahurissant, après avoir atteint le sommet indépassable du Posthumanisme, on va revenir à quelque chose de plus proche de l’expérience humaine, « mortelle », comme si Frodon Sacquet redébarquait de Valinor pour retrouver el famoso « la vie d’avant ». Si je me suis fait la réflexion, avant un stade pivot de ma lecture, que ce texte était bien sympa mais qu’on pouvait se demander ce qu’il faisait en Une Heure-lumière, la suite a balayé ce doute (homme de peu de foi que je suis…) et donc oui, c’est sans conteste un texte à la hauteur de la prestigieuse collection. Datant du début de la carrière de Reynolds, il y fait déjà preuve d’une imagination, d’une ambition, d’une démesure, d’une vision et d’une qualité qu’il ne fera que confirmer, encore et encore et encore, durant les vingt années suivantes. Si je n’en ferai pas tout à fait un (roman) culte d’Apophis ou un des sommets de la collection (qui restent pour moi Rossignol d’Audrey Pleynet et L’Homme qui mit fin à l’Histoire de Ken Liu), parce que ça ressemble tout de même pas mal à des tas d’autres oeuvres, je le recommande toutefois sans réserve, surtout si vous connaissez déjà et appréciez l’auteur. Mais ce texte me paraît aussi être une bonne porte d’entrée dans son œuvre, voire en Hard SF. Continuer à lire « De l’espace et du temps – Alastair Reynolds »

Afterland – Lauren Beukes

Pas dépourvu d’intérêt, même si celui-ci se révèle relativement mince

2020. Un nouveau virus apparaît, bénin pour les femmes mais provoquant un cancer de la prostate chez les hommes de tout âge, enfants et adolescents y compris. Bilan : 3,2 milliards de morts, moins de 50 millions de survivants. Qui, du coup, acquièrent un statut très spécial : les fanatiques religieuses veulent terminer le travail entamé par leur Dieu en les tuant, les mères / sœurs / compagnes cherchent leur compagnie pour compenser la perte de l’être aimé, le gouvernement veut les protéger à tout prix afin de décoder le mécanisme de leur immunité, et certains individus sans scrupules veulent vendre leur semence, d’autant plus monnayable au marché noir que la « Reprohibition » interdit toute conception en l’absence d’un vaccin.

2023. Miles, fils ado de Cole, une sud-africaine, est ainsi sur le point d’être kidnappé et vendu par sa propre tante à une riche investisseuse, quand Cole découvre le plan de sa sœur, l’assomme, la laisse pour morte, s’enfuit de la base militaire où la famille était hébergée et cherche à traverser les USA d’une côte à l’autre pour prendre le bateau pour son pays d’origine. Mais Billie a survécu, et épaulée par deux tueuses au service de sa patronne, tente de rattraper l’enfant.

Afterland est divisé en trois parties : la première moitié décrit la phase initiale de la fuite, nous montre, via des analepses, comment les personnages et le monde en sont arrivés là, et alterne les points de vue de Billie, Cole et Miles, déguisé en fille pour sa propre sécurité et rebaptisé Mila. Un court intermède s’ensuit, essentiellement un déballage d’infos sur le virus. Dans la seconde moitié, Cole, qui, pour atteindre Miami, est entrée dans une secte axée sur la repentance, devra faire face à la crise d’adolescence de son fils et au fait que lui adhère sincèrement au credo du culte.

Afterland n’est pas un mauvais roman : l’autrice a du métier, et son style caustique fait mouche, du moins dans la première partie. La seconde, qui s’éloigne des questions sociétales intéressantes soulevées auparavant (notamment sur le fait qu’une société presque dépourvue d’hommes n’en est pas pour autant idyllique) pour tomber dans un récit rebattu de mal-être adolescent et de vulnérabilité aux promesses de salvation d’une secte, est de plus plombée par un rythme atone et une fin d’une banalité et d’une prévisibilité affligeante. Même la première partie, si elle est rythmée, voire parfois haletante (mais paradoxalement, on s’inquiète plus pour le sort de Billie que pour celui de Cole / Miles !) ne justifie pourtant pas que, comme Stephen King, nous qualifions ce livre de « thriller splendide ». Sans compter le fait que les thématiques de fond sont abordées de façon trop superficielle, et surtout que le road trip à travers les USA impliquant un adulte et un enfant dans un contexte post-apo, ou bien la société sans hommes, sont du déjà vu, en mieux (on pensera notamment à Cormac McCarthy et Joanna Russ). Bref, si ce n’est certainement pas sans intérêt, celui-ci se révèle relativement mince…

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous recommande la lecture des chroniques suivantes : celle de Célinedanaë, celle de Just a word, de Yogo le Maki, du Nocher des livres, de Tachan, de Feydrautha, de Boudicca, de Yuyine, de Dup, de La Geekosophe, de Gromovar,

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Le Ministère du futur – Kim Stanley Robinson

Un chef-d’œuvre, oui, mais certainement pas destiné à tous les publics !

Une version modifiée de cette critique est sortie dans le numéro 106 de Bifrost (si vous ne connaissez pas ce périodique : clic). Vous pouvez retrouver toutes mes recensions publiées dans le magazine sous ce tag. Cette chronique concernait la VO (The Ministry for the future), mais l’analyse qui en est faite s’applique tout aussi bien à la VF, qui paraîtra dans deux semaines au moment où je rédige ces lignes.

Alors que Kim Stanley Robinson (KSR) était déjà considéré comme le roi de la Climate Fiction (Cli-Fi), il manquait à sa couronne un joyau, l’équivalent de ce qu’est la « Trilogie Martienne » en Planet Opera. Puis vint The ministry for the future (en VF : Le Ministère du futur) qui est au changement climatique et aux façons d’y faire face ce que sont ses livres sur Mars en matière de colonisation de cette planète et d’émergence d’une culture indigène : l’œuvre ultime, indépassable. Parfaite ? Pas si sûr !

Le roman s’ouvre au début des années 2020, alors qu’une vague de chaleur hors-normes fait 20 millions de morts en Inde, soit autant que la Première Guerre mondiale, mais en à peine une semaine. Frank, un humanitaire US, n’y survit que de justesse, et en ressort traumatisé et radicalisé, plus du tout décidé à accepter l’inaction des instances internationales. Et justement, alors que l’Accord de Paris a produit beaucoup d’incantation mais peu d’action, on décide d’en créer une branche « exécutive », surnommée le Ministère du Futur, dirigé par Mary, qui doit tout mettre en œuvre pour inverser le changement climatique et une extinction de masse comme on n’en a plus vu depuis le Permien. Sur le plan légal et diplomatique, mais pas seulement. Il y a un ministère à l’intérieur du ministère, et il n’hésite pas à recourir aux attentats sous faux pavillon, aux assassinats ciblés et à l’écoterrorisme s’il le faut.

Alors que la majorité de la Cli-Fi est post-apocalyptique, KSR part du futur très proche et montre les efforts faits pour stabiliser puis inverser le changement climatique. Son approche est réaliste sur le plan scientifique, plus contestable sur le plan sociétal : si Robinson se prénomme Kim et pas Greta, et qu’il comprend donc bien que l’industrie ou les banques centrales ne peuvent être écartées d’un revers de la main, même avec le recours massif à l’écoterrorisme et une juteuse carotte (une monnaie carbone garantie cent ans, donc dans laquelle il est pertinent d’investir), il faut avouer que sa lecture des trente années à venir frôle parfois l’utopie, tant certains changements s’opèrent avec une rapidité et une absence de résistance (notamment dans une société aussi rigide que celle de l’Inde) nécessitant une certaine suspension d’incrédulité, les convictions idéologiques de l’auteur, voire les deux à la fois.

Et le fond n’est pas le seul à poser un problème potentiel : si le récit est en partie un roman classique suivant Mary et Frank, il est aussi éclaté en une multitude de points de vue ponctuels (anonymes, à la première personne, et pour la plupart non-récurrents) donnant une vision internationale et à hauteur d’homme des problèmes et de leurs solutions. Et certains points de vue, d’un photon ou d’un atome de carbone, sont vraiment très… particuliers. Ajoutez à cela une variété disons sauvage de styles (du poème au compte-rendu de réunion en style télégraphique), un déballage d’infos massif sur l’Histoire et la théorie de l’Économie, un rythme / intérêt très fluctuant, et une alternance de passages très arides avec ce qui est sans doute à ce jour le roman de l’auteur générant le plus d’empathie pour ses personnages, et vous en déduirez qu’alors que l’érudition de l’ensemble est, comme toujours chez KSR, admirable, on peut très clairement dire que oui, Le Ministère du futur est le roman Cli-Fi ultime, que oui, c’est un chef-d’œuvre, mais que ce ne sera certainement pas un livre apte à plaire à tous les publics.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous recommande la lecture des critiques suivantes : celle de Vive la SFFF !, celle du Blog Constellations, de Symphonie, de Brize,

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One day all this will be yours – Adrian Tchaikovsky

Rate sa cible / devient une référence

One day all this will be yours (« Un jour tout ceci sera tien ») est une novella de SF (126 pages au compteur) sortie en mars 2021, signée Adrian Tchaikovsky. Ceux parmi vous qui suivent le Culte de longue date savent que pendant un bon moment, j’ai tenté de suivre le rythme effréné de publication de l’auteur, jusqu’à ce que différents facteurs me conduisent à arrêter, le principal étant que si le britannique est capable d’écrire de très grands romans, courts ou longs, le nombre de bouquins passables, voire assez mauvais, devient lui aussi de plus en plus conséquent (ou récurrent). Et vu que ni mon budget (surtout) ni mon temps de lecture ne sont infinis… Sur ce court roman précis, j’ai d’autant moins été enclin à tenter cette lecture que le camarade Feydrautha avait émis un avis plus que tiède sur la chose. J’ai toutefois gardé dans un coin de ma tête que malgré tout, il évoquait aussi des concepts fascinants et un livre qui aurait pu devenir une référence en matière de guerre temporelle, un sujet qui, vous le savez peut-être, me fascine totalement.

Il y a quelques jours, je me suis aperçu, par hasard, que le prix de One day… avait drastiquement diminué en version électronique (au moment où je tape ces lignes, il est à 1.19 euros), et je me suis dit « Pourquoi pas, après tout, c’est court, et à ce prix là, pas de regrets à avoir ». J’ai donc commencé ce livre, sans grande conviction, à onze heures passé du soir, me disant que j’allais en lire quelques dizaines de pages avant de m’endormir… ce que j’ai fini par faire, après l’avoir lu d’une traite (ce qui ne m’arrive jamais, même pas avec les UHL), à deux heures du matin  😀  Donc, vous dites-vous peut-être, les critiques du camarade Harkonnen étaient infondées, hein ? Eh bien en fait, c’est plus compliqué que ça, comme nous allons le voir ! Continuer à lire « One day all this will be yours – Adrian Tchaikovsky »

Cantique pour les étoiles – Simon Jimenez

Connaître ses classiques

Une version modifiée de cette critique est sortie dans le numéro 104 de Bifrost (si vous ne connaissez pas ce périodique : clic). Vous pouvez retrouver toutes mes recensions publiées dans le magazine sous ce tag.

L’Humanité, ou du moins ses représentants les plus riches et privilégiés, ainsi que leurs employés, a fui il y a mille ans une Terre en proie à un effondrement écologique et une montée des océans, s’établissant sur de luxueuses stations spatiales et exploitant de façon rapace des mondes-ressources. Le déplacement entre les étoiles se fait via la Poche, dimension alternative parcourue de courants générant des flux temporels différents. Pour les équipages des vaisseaux, le voyage entre deux systèmes représente quelques semaines, alors que pour l’univers extérieur, des années ou des décennies s’écoulent. Nia, capitaine de cargo, ramène vers la civilisation un enfant mutique dont la capsule s’est écrasée sur un monde primitif. Un personnage important va alors lui demander de le cacher aux confins de l’espace régi par les corporations, car elle pense qu’il possède le don de Saut, la translation instantanée et sans machinerie entre deux points de l’espace, une faculté que les multiplanétaires convoiteraient avidement.

La quatrième de couverture souligne une ressemblance avec les œuvres de David Mitchell et de Gabriel Garcia Márquez, mais omet la comparaison qui à la lecture, crève pourtant les yeux : celle avec le cycle des Cantos de Dan Simmons. Le premier chapitre est ainsi un véritable équivalent de l’histoire de Siri et Merin, en inversant les rôles : ici, c’est Nia qui est une Siri qui ne vieillit pas et voyage dans les étoiles, puis qui devient, pour l’enfant, exact reflet d’Énée (c’est son sang qui donnera à l’Humanité le don de Saut spatial instantané), au genre près, une version féminine de Raul. Et les parallèles sont bien loin de s’arrêter là. À un point tel qu’on frôle la réécriture (progressiste : les thématiques écologiques et anticapitalistes sont omniprésentes).

Si on ajoute à cela une narration qui varie les modes (y compris épistolaire), les points de vue, les personnages et les ambiances, parfois radicalement différentes, d’un chapitre à l’autre, on se retrouve devant un roman qui, sans être mauvais (la dernière partie étant la meilleure, et la plus poignante), notamment sur le plan du style, invariablement agréable et occasionnellement traversé d’impressionnantes fulgurances, pose question quant à l’intérêt à lui accorder. L’admirateur de Simmons n’y trouvera ni la virtuosité, ni l’impact émotionnel, ni la singularité de l’œuvre du Maître ; le débutant sera plus inspiré de lire l’original plutôt que l’ersatz ; seul, peut-être, l’allergique aux positions idéologiques de Simmons trouvera-t-il de la valeur dans cette réécriture sans grande saveur (à part sur la fin, sans avoir l’impact du sort d’Énée), plaisante à lire mais presque aussi vite oubliée, d’un des plus grands chefs-d’œuvre de la SF.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous recommande la lecture des critiques suivantes : celle de L’épaule d’Orion, celle de Yogo le Maki, de Célinedanaë, de Tachan,

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