Race the sands – Sarah Beth Durst

Cœur de lionne

race_the_sandsJe vous parle souvent, sur ce blog, de premiers romans d’écrivains anglo-saxons de Fantasy, qui appartiennent le plus souvent à des trilogies / cycles. Eh bien aujourd’hui, ce n’est pas du tout le cas, car Sarah Beth Durst, autrice de Race the sands, signe un livre qui est à la fois un stand-alone et son vingtième ouvrage, si j’ai bien compté (parmi eux, on trouve à part égale des bouquins pour adultes, adolescents et enfants). Vu cette toute dernière information, vous devez donc vous demander si Race the sands relève du YA ou pas : la réponse n’est pas évidente, car si il y a effectivement un parfum de ce registre littéraire qui flotte sur ce livre, notamment dans l’évolution de l’intrigue (extrêmement prévisible) et des personnages (la plupart, du moins), cela ne doit pas occulter un worldbuilding très soigné et inhabituel et peut-être surtout une inoubliable protagoniste principale, Tamra. Ce roman m’en rappelle un autre, à savoir Les dragons de sa majesté de Naomi Novik, dans le fait qu’on puisse éventuellement le classer en YA mais que ça n’enlève pas son intérêt (et sa lisibilité) pour un lecteur adulte / habitué à la Fantasy adulte.

Notez aussi qu’outre un worldbuilding aussi peu inspiré que possible par l’Europe médiévale, ce roman a un autre intérêt : il me paraît être un très bon exemple d’Hopepunk, ce courant ayant émergé en 2017 et qui se veut être un anti-Grimdark, à savoir une SFFF positive. Au final, si on passe outre une intrigue honteusement prévisible (ce qui ne généra de toute façon qu’un lecteur adulte et / ou expérimenté) et un ton parfois à l’extrême limite du mièvre, on se retrouve avec un bouquin tout à fait recommandable, même pour quelqu’un d’aussi exigeant que votre serviteur, et en tout cas plus qu’un livre qui opère dans un registre similaire, Empire of sand.

Univers *

* Pneuma, Tool, 2019.

L’action se déroule dans un monde secondaire (un univers imaginaire, pas la Terre), dans l’empire Becaran, une zone inspirée par un mélange d’Égypte et d’Inde, avec des touches arabes et même, si on est attentif, une discrète référence japonaise (il est fait mention, à un moment, de carpes Koï). En effet, les cités de l’empire sont toutes situées sur une étroite bande fertile large de quelques kilomètres entourant le fleuve Aur, fertilisée par les crues de ce dernier. Le reste n’est que désert de sable. On aura bien entendu reconnu le Nil, ses crues et le limon fertile qu’elles déposent. Je signale aussi qu’on n’échappe pas à l’inévitable stratification sociale de nature géographique, tellement récurrente en SFFF qu’elle en est devenu cliché, puisque dans la ville où commence l’intrigue, Peron, les pauvres se trouvent sur la rive nord du fleuve et les riches sur la berge sud. Plus fort encore, quand un pauvre est convoqué chez les riches, il doit utiliser des ruelles parallèles aux fastueuses artères principales, histoire de ne pas « gâcher le décor » ! Dans le même genre, on notera avec intérêt qu’à l’origine, la richesse était le privilège des gens à l’âme pure et pleins de qualités ; aujourd’hui, la lecture des augures est privée, ce qui protège la noblesse de toute accusation d’hypocrisie.

Mais les références égyptiennes antiques s’arrêtent quasiment là, car à peu près tout le reste est, en revanche, clairement inspiré par l’Inde (y compris, je pense, la façon dont le fleuve est divinisé), notamment la croyance au cœur de la société de Becar : la réincarnation. Il est en effet prouvé que lorsque vous mourrez, vous vous réincarnez, que ce soit en animal ou en humain, la nature de votre nouvelle enveloppe dépendant de votre comportement dans votre précédente incarnation (dont, dans la majorité des cas, vous ne vous souvenez pas). Le mot « Karma » n’est jamais écrit dans le roman, mais on reconnaît sans peine le samsara de l’Hindouisme / du Bouddhisme / du Jaïnisme / du Sikhisme. En clair, si vous vous comportez mal durant votre existence actuelle, vous risquez de finir en bestiole répugnante / insignifiante dans la suivante, tandis que les plus vertueux reviendront en tant qu’humains ou au moins comme un animal autre qu’une sangsue, un serpent, un scorpion, etc.

Les âmes les plus pures peuvent devenir Augurs (augure / oracle / prophète), et les pures parmi les pures High augurs, le conseil de sages hommes et femmes qui guide spirituellement l’empire et maintient sa stabilité interne. En effet, ces prophètes peuvent lire votre âme, voir à la fois votre passé (la nature de vos incarnations précédentes), votre présent (si vous êtes sur la bonne voie spirituelle / karmique / comportementale… ou pas) et votre futur (votre forme probable dans votre prochaine incarnation en fonction de l’état de votre « karma »). Inutile de dire que 1/ ça incite les citoyens à bien se comporter et que 2/ il suffit qu’un augur pointe le bout de son nez pour calmer une dispute ou une émeute. Au passage, il y a un autre aspect surnaturel mineur dans cet univers : on peut utiliser des fragments d’âme comme « oiseaux-messagers », en quelque sorte, pour transmettre des sortes de télégrammes spirituels. Le splendide (et toujours pas traduit !) Summerland n’est pas si loin…

Cependant, toute société a ses individus irrécupérables, et les âmes les plus viles voient effectivement la roue karmique s’arrêter, mais pas à la station nirvana : ils se réincarnent en kehoks, d’horribles monstres qui soit ressemblent à des croisements impossibles dans la Nature entre différents animaux (corps de scarabée et tête de faucon, chacal à queue de serpent, crocodile ailé, etc. L’autrice donne de nombreux exemples), soit à des bestioles à aspect métallique, comme le lion qui est représenté sur la couverture et est au centre de l’intrigue. Les kehoks sont des bêtes hideuses (il en existe des centaines de types différents, et chacun reflète la nature exacte de la corruption dont était affligé l’individu de son vivant : meurtre, viol, etc), surpuissantes, d’une agressivité extrême, qui n’ont en tête que trois idées : manger, tuer et s’échapper. Une fois qu’on s’est incarné une première fois en Kehok, on est coincé dans ce statut : si on vous tue, vous renaissez sous la forme d’un autre Kehok, à l’infini.

Certains individus peuvent imposer mentalement (au prix d’une concentration absolue) leur volonté aux Kehoks : ces derniers sont cependant trop imprévisibles pour être employés pour les travaux ou la guerre. Ailleurs, on les massacre pour protéger voyageurs, marchands ou villageois isolés. Mais à Becar, on leur a trouvé un autre usage : la course !

Ayrton Senna – Fantasy  : vroum vroum ! *

* Kammthaar, Ultra Vomit, 2017.

Les Kehoks sont donc utilisés comme « destriers » dans des courses où tous les coups sont permis, y compris s’attaquer à la monture des autres concurrents, voire à ceux-ci. Il y a des championnats qualifiants locaux, qui peuvent vous mener à la course suprême, qui se déroule dans la capitale (qui porte le joli nom de Heart of Becar : le cœur de Becar). Pour le cavalier qui devient le grand champion, c’est la gloire et la fortune ; mais pour sa monture, la récompense est plus grande encore : un artefact magique lui permet de renaître en tant qu’humain !

Il y a donc tout un écosystème de métiers autour des courses et des Kehoks, avec des entraîneurs, des cavaliers, et une ambiance qui tient autant des leçons d’équitation d’Héloïse, la fille de Jean-Neuilly, que de Ben-Hur. Mais avec des monstres avec lesquels une vigilance de tous les instants est une nécessité absolue : même après des années avec le même cavalier, leur envie de le tuer pour pouvoir fuir reste intacte. Les courses forment le fil rouge de l’intrigue, et la plupart sont correctement décrites (même si souvent de façon courte), à l’exception peut-être de la dernière (et plus importante), dont la brièveté et une relative platitude dans la description sont assez frustrantes. Au passage, cet aspect « monstres et sport » rappelle d’autres œuvres, par exemple le récent Rose de sang.

Pour le pouvoir en place, les courses sont une soupape de sécurité pour canaliser l’énergie du peuple dans une direction saine (l’indémodable « du pain et des jeux »), surtout quand ledit peuple est préoccupé par la situation actuelle.

Dead can dance *

* Ghana’s dancing pallbearers, XVth century style

En effet, le précédent empereur, Zarin, est mort, et pour que son frère Dar (l’histoire ne dit pas s’il est invincible, toutefois) soit intronisé, il faut au préalable que la nouvelle incarnation de son prédécesseur soit identifiée et ramenée au palais afin d’y être convenablement honorée. D’habitude, c’est une formalité. Sauf qu’ici, et malgré le déploiement de légions d’augures, personne n’arrive à mettre la main dessus. Et pour cause…

Ce qui me conduit à parler des personnages : ils apparaissent progressivement au cours de l’intrigue (Tamra au début, Raia à 8%, Dar et Yorbel à 17%, etc), et le point de vue (pdv) varie alors selon une base irrégulière, en fonction des besoins de l’autrice (par opposition aux romans où le pdv alterne d’un chapitre à l’autre de façon régulière entre un nombre restreint de protagonistes). Signalons aussi qu’un personnage peut apparaître à un moment donné, vu uniquement par les yeux d’un autre, à ce stade, et qu’il faut atteindre des dizaines, voire parfois quelques centaines de pages, pour que l’action soit vue par ses yeux, même si cela finit immanquablement par arriver (par exemple, Shalla apparaît dans les huit premiers %, mais il faut attendre le début du deuxième tiers pour que son pdv soit adopté pour la première fois).

Le roman nous parle d’abord de Tamra, mère célibataire de la petite Shalla, onze ans. La première est une ancienne cavalière de talent, qui, après une blessure l’empêchant de concourir, s’est recyclée avec autant de brio dans le rôle d’entraîneur. Mais un accident lors de la grande course dans la capitale, l’année précédente, a fait pâlir son étoile. Elle forme donc des gosses de riches, pour qui la course est un hobby et pas une vocation, du moins jusqu’à ce qu’un autre incident la laisse sans ressources. Elle fait appel à son sponsor, la fantasque Lady Evara, pour recruter un nouveau Kehok et un cavalier. Car elle a un besoin pressant d’argent : Shalla est apprentie-augure, et verser une somme régulière au Temple est le seul moyen pour qu’elle puisse profiter de sa fille. Faute de quoi, celle-ci sera recluse au Temple jusqu’à la fin de sa formation, après quoi elle sera adulte, et presque une étrangère pour Tamra.

Apparemment échaudée par les incidents à répétition impliquant Tamra, Lady Evara ne lui laisse qu’une somme ridicule (200 misérables pièces d’or) pour recruter monture et cavalier. Par chance, Tamra va tomber sur un lion de métal noir à la puissance peu commune (sachant que plus un Kehok est fort, plus il est difficile à contrôler) et au comportement singulier, et sur Raia, une jeune fille de dix-sept ans qui, fuyant sa famille abusive, est à la recherche désespérée d’une source d’argent rapide pour assurer son indépendance, et qui montre d’emblée des dispositions prometteuses pour le métier de cavalière de Kehok.

En parallèle, la situation de Becar devient préoccupante : la vacance du pouvoir fait que tout, de l’économie à l’armée, est paralysé. Or, le voisin, le royaume de Ranir, effectue des « exercices » à la frontière qui ont tout de préparatifs d’invasion, la situation économique se dégrade, les esprits s’échauffent et on est à deux doigts de l’émeute. Les augures parviennent encore à calmer les esprits, mais pour combien de temps ? Le guide spirituel du Prince Dar, l’augure Yorbel, constatant que malgré des efforts intensifs, la nouvelle incarnation de l’empereur Zarin ne peut être retrouvée, va alors avoir une idée folle : et si le souverain défunt était revenu à la vie dans la seule forme sous laquelle nul ne penserait à le chercher ? Avec la permission du prince, il va alors écumer les marchés aux bêtes et les écuries pour en avoir le cœur net !

Des défauts, certes, mais aussi quelles qualités ! *

* Untamed, Lunatic Soul, 2018.

Commençons par les défauts. Rien qu’avec ce que je viens de vous raconter, vous avez, déjà, normalement, deviné l’axe principal de l’intrigue / la première grosse révélation, et les autres ne sont pas franchement difficiles à deviner (il n’y a qu’un seul point qui m’a surpris dans tout le livre, et encore, il est relativement mineur). Autant le dire franchement : c’est ULTRA-prévisible, et il faut vraiment avoir huit ans ou ne rien avoir lu de sa vie pour ne pas tout deviner littéralement des centaines de pages à l’avance. Donc soit la subtilité n’est pas le fort de Ms Durst, soit elle pense son lectorat trop jeune ou trop obtus pour comprendre, soit surprendre n’est pas son but.

Alors entre ça et le fait que souvent, ça joue vraiment à l’équilibriste sur une corde raide tendue entre la fantasy adulte et YA, plus un (très) vague parfum de romance, ça aurait dû, malgré l’originalité de l’univers, constituer une lecture passable pour moi. Sans compter que même si c’est plutôt bien rythmé et qu’il y a régulièrement des petits cliffhangers ou des événements qui relancent l’intérêt, ça reste un peu long. Seulement voilà, Ms Durst a aussi créé une protagoniste principale, Tamra, extrêmement réussie et attachante, une femme à la volonté de fer et au cœur de lionne prête à tout pour protéger ses filles, la biologique et celle qu’elle a prise sous son aile, respectivement Shalla et Raia. Sans compter qu’un des personnages secondaires, qui n’a l’air de rien au début, révèle des profondeurs surprenantes (et amusantes) au fur et à mesure que l’intrigue avance, et qu’un autre est, du fait de sa naïveté, son innocence, touchant aussi à sa manière (l’évolution de sa psychologie est d’ailleurs assez fascinante). Ne vous attendez pas vraiment à un suspense insoutenable à propos de la survie des personnages (bien qu’un événement dans le dernier quart puisse vous faire douter) : nous ne sommes pas dans Le trône de fer, ni même dans Mon voisin Totoro, où on est tout de même en sueur jusqu’à la fin parce qu’on se demande si la maman va sortir de l’hôpital et si on ne va pas finir en PLS (parce qu’on se rappelle que c’est la même équipe qui a fait Le tombeau des lucioles, hein). Mais par ailleurs, ce n’est pas dépourvu de profondeur, par exemple sur les piliers d’une société, sur la façon de faire face aux changements de paradigme, de voir à quel point il est facile de justifier des actes que très peu de temps avant, on aurait qualifiés d’immoraux, etc.

Donc si même un type comme moi, qui n’apprécie pas (et c’est un euphémisme !) le Young Adult, qui déteste les histoires prévisibles, que le gnan-gnan conduit à lever les yeux au ciel (mère célibataire courageuse, jeune fille courageuse aux méchants parents et à l’horrible fiancé auquel on veut la marier de force), vous dit qu’il a passé un vrai bon moment de lecture malgré tout ça, c’est que croyez-moi, niveau univers et protagoniste (Tamra), ça envoie du lourd. Ce ne sera probablement pas le livre de l’année (ça n’en a peut-être pas l’ambition non plus, hein), mais franchement, de mon côté, ce ne sera certainement pas le pire. Sans compter que comme je le disais en introduction, c’est un bon moyen de découvrir le Hopepunk : l’autrice explique, dans les remerciements, qu’elle considère la Fantasy comme une littérature de l’espoir, et cela s’est ressenti à la fois dans le worldbuilding (où bien se comporter, être bon avec les autres, est un passage obligatoire pour éviter de finir réincarné en limace), les relations entre les personnages, l’intrigue et le ton. Si vous êtes lassé(e) du pessimisme et de la noirceur du Grimdark, voilà donc un livre profondément humain et humaniste, qui pourrait vous charmer, comme il a su séduire Katherine Arden, qui le recommande chaudement. Et la morale est très belle : ce que nous étions ne détermine pas forcément ce que nous devenons. J’ai pour ma part vu dans ce bouquin un vague côté Christian Jacq, dans sa façon de confronter d’honnêtes protagonistes à des injustices, face auxquelles ils restent dignes avant bien entendu de devenir El Famoso Pazair / Néféret, riches, puissants, respectés et ainsi de suite à la fin, parce que faut tout de même pas déconner, hein.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : pas impossible (oui, hein, ça vous aide beaucoup  😀 )

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12 réflexions sur “Race the sands – Sarah Beth Durst

  1. A tenter si ça sort en VF, j’ai juste un peu d’appréhension quant au côté mièvre mais une héroïne forte et attachante pourrait faire pencher la balance…

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  2. Le worldbuilding tel que tu le décris est fascinant et a l’air vraiment ouf !
    Je ne sais pas si je le lirai un jour mais ça reste assez tentant, malgré les trucs qu’on devine rien qu’avec ce que tu en racontes.

    Aimé par 1 personne

  3. Ping : Fantasy non-médiévale / d’inspiration extra-européenne / aux thématiques sociétales | Le culte d'Apophis

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