βéhémoth – Peter Watts

Une fin de cycle assez décevante

behemoth_wattsβéhémoth est l’ultime roman de la trilogie Rifteurs, et il présente une particularité plutôt rare : alors que l’édition française a tendance a couper en deux volumes des livres publiés en un seul chez ses confrères anglo-saxons, ici c’est l’inverse qui a eu lieu. En effet, en VO, il a été scindé en deux (βehemoth : β-Max et βehemoth : Seppuku), mais pas en VF, où il se présente sous la forme d’un volume unique. La réception par le lectorat anglo-saxon de Seppuku a été relativement mitigée, les lecteurs reprochant notamment à Watts une fin un peu facile et un côté trop prolixe des scènes de torture. L’auteur en est d’ailleurs conscient, puisqu’en postface d’un de ses autres romans, il prédisait que celui-ci serait probablement sa plus grosse gamelle depuis βéhémoth. 

Pour ma part, je ressors vraiment mitigé de cette lecture : elle n’est pas à proprement parler mauvaise, mais ce tome 3 n’est en tout cas pas à la hauteur de ses deux prédécesseurs, particulièrement de Starfish, qui constitue pour moi le sommet du cycle et le meilleur roman du canadien après Vision aveugle

Avertissement : j’attire votre attention sur le fait que cette critique va automatiquement vous spoiler les tomes 1 et 2. Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de les lire, je vous suggère donc de passer directement à la conclusion de cet article.

Situation / résumé de l’intrigue

L’action démarre cinq ans après la sortie de Lenie de l’océan (au début du tome 2). La jeune femme et les autres cyborgs (70 personnes, environ) vivent dans Atlantis, où une paix précaire s’est peu à peu construite avec l’élite corpo et son personnel (900 personnes au total tout de même). Cependant, l’apparition d’une nouvelle souche de βéhémoth va faire voler en éclats cet armistice fragile, et ce alors que des dissensions apparaissent dans les rangs mêmes des rifteurs (certains reprochant à Lenie de les avoir empêchés de se venger -dans le sang- des corpos cinq ans plus tôt). Après certaines révélations sur le nanobe d’origine et sa nouvelle variante, ainsi qu’une découverte inquiétante, Clarke et Lubin vont, dans la deuxième partie du roman (celle qui correspond à βehemoth : Seppuku), retourner en surface, où ils vont découvrir que l’infrastructure nord-américaine s’est effondrée, seuls quelques îlots de civilisation subsistant et le continent étant l’objet d’attaques de la part des eurafricains qui tentent de contenir par la force l’infection (ils sont d’ailleurs sur le point de passer aux frappes nucléaires, d’après la rumeur, qui dit également que s’ils sont si zélés, c’est que l’infection n’a pas franchi l’Atlantique). Ce qui reste des réseaux informatiques est, lui, la proie d’un autre type de virus, à savoir les Lenies, ces « Stupidités Artificielles » qui ont émergé dans le tome 2, et dont la population a diminué de 90 % du fait de l’effondrement des réseaux. A l’inverse des eurafricains, huit nations cherchent à précipiter la fin du monde… au nom de Lenie Clarke !

Desjardins pense les rifteurs morts, et ces derniers croient que lui-même a péri lors d’une attaque contre les Transgresseurs à Rio (après l’action d’Alice, tout le monde s’est retrouvé dans le même camp, et c’est Achille qui a repéré Atlantis sur la dorsale medio-Atlantique à la fin du tome 2 pour le compte des rifteurs). Ce bon Achille, libéré de son carcan mental et… de sa conscience par Spartacus, est désormais l’homme le plus puissant d’Amérique (il faut dire que la limitation des dégâts est devenu le business numéro un), ce qui ne va pas sans poser des problèmes lorsqu’on sait qu’il prend son pied en torturant et en violant ses partenaires sexuels !

Analyse et ressenti

Premier point, la partie qui correspond à βehemoth : β-Max est beaucoup trop longue et verbeuse (sans compter des personnages à l’utilité plutôt douteuse, comme Alyx, par exemple). Et ce d’autant plus que dans la seconde partie (celle qui équivaut à βehemoth : Seppuku), peu de choses, finalement, servent. Ces centaines de pages auraient pu être réduites drastiquement, à quelques petits chapitres, sans impact majeur sur la suite des événements (sauf à la toute fin), quand Clarke et Lubin retournent à terre. D’ailleurs, le fait que toute la première partie du roman nous replace dans une ambiance sous-marine est, je trouve, un retour en arrière assez malvenu (on pourra aussi s’interroger sur une nouvelle chasse au microbe dans la seconde, avec les stérilisations forcées au Napalm qui reviennent en force), même s’il y a des raisons logiques pour que Watts ait décidé de le faire. Enfin, le changement de paradigme à propos de βéhémoth (difficile d’en dire plus sans spoiler), enfin je veux dire de la souche initiale du nanobe, a été, pour ma part, relativement difficile à avaler, même si pas dépourvu d’une certaine logique.

La deuxième partie, donc, est bien plus intéressante : pour résoudre le mystère de la souche β-Max et de ce qui rode autour d’Atlantis, Lenie et Ken vont retourner à terre, ce qui va nous placer dans une ambiance apocalyptique / post-apocalyptique bien plus prononcée que dans les deux livres précédents. Ils vont faire la connaissance de Taka Ouelette, médecin de troisième zone qui, grâce à son Infirmerie Mobile de très haute technologie (et surarmée d’une façon complètement irréaliste, à mon avis), tente d’apporter un peu de réconfort à ceux qui souffrent de βéhémoth ou des infections opportunistes qui traînent dans son sillage. Après avoir fait une découverte majeure sur ce que contiennent les ogives eurafricaines qui tombent sur l’Amérique du Nord, elle va attirer l’attention de Desjardins, qui va reprendre contact avec les rifteurs.

Cet aspect post-apocalyptique est intéressant dans le sens où il montre les efforts faits pour maintenir des enclaves saines et de haute technologie sur un continent confiné par les autres pays par la force, et qui est la proie à la fois d’une pandémie biologique et informatique, le tout dans un contexte où réseaux, hiérarchies et infrastructures s’effondrent.

On le sentait venir dans le tome précédent, mais cette fois ça se confirme, et d’une manière magistrale : Achille Desjardins est, avec Lenie Clarke (et je me hasarderais presque à dire : et même plus encore) LE personnage de ce cycle. Sauf que si Lenie est un être malmené par la vie mais sympathique, l’Achille post-Spartacus est un des plus immondes salopards de toute l’histoire de la SF. Et le pire est que, aux yeux du monde, il est le sauveur (notamment de ses collègues à Rio), alors que… Mais pas de spoilers ! Dans un sous-genre, la Hard SF, où les personnages ne sont quasiment jamais travaillés ou au cœur des préoccupations des auteurs, Watts s’impose, avec Achille et Lenie (et bien entendu les protagonistes de Vision Aveugle) comme l’exception qui confirme la règle, ayant créé des personnalités complexes et terriblement vivantes aux yeux de son lecteur. Vous aussi, vous aimerez détester Desjardins, et vous vous en souviendrez longtemps ! Watts passe du temps, via des flashbacks, notamment, à montrer comment il en est arrivé là, que ce soit lors de son enfance ou juste après l’action de Spartacus. Pour être complet, on signalera aussi que Ken Lubin est un personnage qui monte énormément en puissance dans ce tome 3. Et qui a un comportement qui est parfois fascinant : à un stade de l’intrigue, il va fermer les yeux sur le comportement de prédateur sexuel de Desjardins… au nom de l’intérêt général ! L’amoralité de Ken (induite notamment par Spartacus) le conduit donc à prendre des décisions aux lourdes conséquences (notamment pour un autre personnage) et qui ne sont pas meilleures que celles d’Achille.

On préviendra tout de même certaines catégories de lecteurs et de lectrices que les scènes où Desjardins donne libre cours à ses perversions sexuelles sadiques peuvent être difficiles à supporter selon votre sensibilité (alors que dans les tomes 1-2, divers sévices infligés à différents personnages étaient suggérés, ils sont ici explicitement montrés et minutieusement décrits), et que, de toute façon, elles sont trop nombreuses et font un peu racoleur. On notera toutefois que, d’un autre côté, elles s’inscrivent totalement dans la thématique sévices / traumatismes présente dans le cycle depuis son tout début. Et qu’elles constituent la suite logique (et l’inverse) du tome 2, dont la thématique ultime était celle du contrôle : ici, le livre se pose la question de ce que les gens, aussi bien Lubin (voire Lenie) que (surtout) Desjardins vont faire une fois libérés (par Spartacus ou des révélations sur leur passé) dudit contrôle. La combinaison de Spartacus et de l’effondrement des hiérarchies officielles laisse ceux qui exercent le pouvoir sans surveillance : cette fois, le libre-arbitre est total. Plus de vengeance aveugle poussant Lenie en avant sans lui permettre de réfléchir aux conséquences de ses actions, plus de conditionnement pour guider Lubin, plus de Trip Culpabilité pour restreindre Desjardins. Et si ce dernier se bat contre Seppuku, le microbe répandu par les eurafricains, ce n’est pas (plus) pour servir l’intérêt général, mais parce que cela lui permet de garder son pouvoir et son impunité, parce que ainsi, les droits de l’homme continuent à ne pas être une option.

Au niveau structure, Watts tente le même coup que dans les tomes 1 et 2 (l’écran de fumée qui cache le vrai propos du livre pendant sa plus grande partie), mais cette fois, ça ne fonctionne pas, tant les révélations sont téléphonées (à part celle sur la souche initiale de βéhémoth). On remarquera d’ailleurs que le vrai micro-organisme mis en vedette n’est finalement pas βéhémoth (ou transitoirement seulement, dans la première partie) ou Seppuku (sauf à la toute fin) mais bel et bien Spartacus, ou plutôt ses effets. L’auteur opère aussi les inversions dont il est coutumier dans le cycle : Lenie sacrifie cette fois consciemment des vies, non pas au nom de la vengeance mais pour en sauver plus, au nom de l’intérêt général.

Au chapitre des mauvais points, on retiendra une fin absolument pas satisfaisante, et ce pour deux raisons : premièrement, elle est beaucoup trop « facile » et abrupte, dans le sens que tout est réglé d’un coup de baguette magique (ou quasiment). Et deuxièmement (et c’est là le pire), Watts venait juste de faire miroiter une énorme évolution transhumaniste et… rien. Pas d’épilogue digne de ce nom, ça finit comme ça, boum, rentrez chez vous braves gens, le film est terminé. Notez que Peter Watts exploite enfin l’ATN (acide thréonucléique), sur lequel j’aurais personnellement plus parié, en tant que constituant de base de βéhémoth, que l’ARN pyranosyl.

Les thématiques de fond sont par ailleurs toujours aussi solides : Watts explique que la conscience n’est pas rationnelle, car elle fait intervenir les centres cérébraux de l’émotion. Sa thèse est qu’elle est devenue, sur le plan évolutif, contre-productive depuis que l’homme a cessé de juste survivre à son environnement pour finir par le dominer. Spartacus a donc transformé les Transgresseurs en sociopathes insensibles, et ce au moment où le monde avait le plus besoin d’eux. On remarquera que cette opposition calculs rationnels vs conscience / calculs biaisés par l’émotion se retrouve chez d’autres auteurs de Hard SF, dont Greg Egan dans Cérès et Vesta.

Sachez enfin que comme d’habitude avec le canadien, la postface qui détaille la science réelle sur laquelle est basée le texte est passionnante, et est à lire absolument.

En conclusion

Ultime tome de la trilogie Rifteursβéhémoth est (et de façon nette) le plus « mauvais » des trois, non pas tellement en lui-même mais plutôt en comparaison de ses deux prédécesseurs, beaucoup plus solides. Trop long (la première des deux parties -autant de volumes différents dans l’édition anglo-saxonne- est pratiquement dispensable ou aurait dû être résumée en quelques chapitres, c’est tout dire), avec certains personnages à l’utilité discutable, des redites, des révélations ou rebondissements téléphonés (sauf un, à la rigueur), et surtout une fin à la fois abrupte et trop facile pour les protagonistes et un épilogue qui laisse carrément le lecteur sur sa faim, ce tome 3 mérite la réputation passable qu’il se traîne. Ou plutôt la mériterait sans l’excellent personnage qu’est Achille Desjardins, l’intelligence dans le traitement des thématiques, la postface scientifique qui est toujours une tuerie, et bien sûr le Sense of wonder d’une des révélations finales. Bref, une fin de cycle en demi-teinte, mais une saga à découvrir absolument pour tout fan de Hard SF et de Biopunk qui se respecte !

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Philippe Boulier dans Bifrost,

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9 réflexions sur “βéhémoth – Peter Watts

  1. Ça doit faire au moins deux ans que j’hésite à lire ou non ce cycle, donc ta critique tombe à pic ahah ^^ Le truc c’est que j’adore tout ce qui se passe en milieu sous-marin, j’aime bien les ambiances sombres et oppressantes, j’ai adoré Vision Aveugle, donc je pense que Starfish a clairement tout pour me plaire… mais les deux autres me tentent beaucoup moins. Le scénario du « virus mondial » c’est pas trop ma tasse de thé et si en plus le dernier tome n’est pas terrible… :/ Mais bon Starfish a l’air tellement bien et puis l’idée des IA « organiques », j’adore, je suis vraiment curieuse de voir comment c’est exploité.

    Tu penses que Starfish peut éventuellement se lire comme une oneshot ou on reste vraiment sur sa faim en ne lisant pas la suite ? (après je ne dis pas que je la lirai jamais, mais disons que ce ne serait pas une priorité immédiate ^^)

    Sinon tu aurais d’autres livres de « SF sous marine » à me conseiller ?

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour la triple chronique. Même si les défauts que du trouve à ce tome ont de quoi me rebuter, j’avoue que les thématiques m’intéressent.
    Je vais ajouter cette trilogie sur ma liste d’achats potentiels, en attendant d’arriver à diminuer un peu ma monumenPAL.

    J'aime

    • Je vais publier d’ici quelques jours l’article que j’avais rédigé pour le dossier Peter Watts du numéro 93 de Bifrost. Il s’agit d’une meta-analyse de l’ensemble du cycle. Il te donnera très probablement une vision encore plus précise de ce dernier.

      Aimé par 1 personne

  3. Ping : Focus trilogie Rifteurs – Peter Watts | Le culte d'Apophis

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