La porte de cristal – N.K. Jemisin

Presque aussi bon que La cinquième saison

porte_cristal_jemisinLa porte de cristal est le second tome de la trilogie Les livres de la Terre fracturée, après La cinquième saison. Comme son prédécesseur, il a obtenu le prix Hugo, et deux consécutifs pour un même auteur, deux années successives et pour les bouquins d’un même cycle, ça n’arrive tout de même pas tous les quatre matins. Et quand on sait que le tome 3 est également nominé cette année… Même si ce deuxième opus, donc, a été couronné à l’égal du premier, on peut tout de même légitimement se demander s’il est du même niveau de qualité (le tome intermédiaire d’une trilogie étant rarement à la hauteur des deux autres). La réponse est, de mon point de vue, oui, ce qui est d’autant plus remarquable que cette fois, l’auteure ne bénéficie pas de l’effet de surprise, puisque nous connaissons déjà l’univers, qui, à mon sens, constituait un des points forts (mais pas le seul et peut-être pas le principal) de La cinquième saison.

Etant donné que chez J’ai lu, on a décidé que l’édition électronique de ce roman serait vendue 19.99 euros, soit 87 % (!) des 23 demandés pour la version physique (on doit être sur un record, là…), que je ne suis pas une vache à lait Lactalis, que je boycotte toute maison pratiquant un tarif supérieur à 60%, que je lis l’anglais et que la version dématérialisée en VO est vendue… 6.49 euros, j’ai lu ce livre dans la langue de Shakespeare. Je ne peux donc pas me prononcer sur la qualité de la traduction, de la relecture, etc. Et je précise, pour ceux qui voudraient faire de substantielles économies tout en incitant l’éditeur à un peu plus de réalisme en matière de tarification, que le niveau d’anglais de ce bouquin est tout à fait abordable et que passer de la VF à la VO ne pose absolument aucun problème.

Attention : si vous n’avez pas encore lu le tome 1, il est possible que ce qui suit contienne des spoilers sur l’intrigue de ce dernier.

Situation, structure, personnages

Nous allons, cette fois encore, suivre trois personnages, deux de façon majoritaire, et le troisième essentiellement par les yeux d’un des deux premiers. Le point de vue minoritaire est celui du Gardien Schaffa, qui, suite aux événements du tome 1, n’est plus tout à fait le même, et les deux majeurs sont ceux d’Essun, d’une part, et de sa fille Nassun, d’autre part.

Alors qu’une cinquième saison vient de se déclencher (suite aux actions de vous-savez-qui), et que, d’après Essun, elle durera dix-mille ans, notre héroïne s’installe à Castrima, la comm souterraine abritée dans une géode géante dont les systèmes de ventilation, d’éclairage ou de plomberie sont alimentés par l’orogénie, et dont la simple survie dépend d’une zone de calme sismique impulsée par les orogènes. Dans une civilisation où ces derniers sont tués dès que leur nature est découverte par les Fixes, Castrima fait donc figure d’exception, d’utopie, dont on verra qu’elle se révélera plus théorique ou metastable que réelle et pérenne. C’est une inversion des archétypes installés dans le tome 1 : ici, les Orogènes ne veulent pas quitter les Fixes, fuir ailleurs à la première occasion. Et plus on va avancer dans le roman, et plus Essun va assumer un rôle de leader, des orogènes d’abord, mais pas que.

Pendant les trois premiers quarts, en gros, Essun va cependant se faire en partie voler la vedette par sa fille, Nassun, dont on découvre l’odyssée aux côtés de son père, après qu’il ait massacré son petit frère en découvrant que c’était un Orogène. Il va ensuite la conduire dans une lointaine comm antarctique, où se trouveraient des gens capables de supprimer l’orogénie. La jeune fille (nous la suivons de 9 à 11 ans) se révèle très intéressante, notamment dans la façon dont elle est tiraillée entre ses sentiments pour ses parents et les nécessités de la survie en tant qu’Orogène en pleine Saison, et aux mains de quelqu’un (son propre père) prompt à tuer les personnes dans son genre.

L’évolution d’Essun est, dans un genre différent, également très intéressante : n’étant plus focalisée sur la traque de sa fille, dont elle a perdu la trace, elle s’implique dans la vie politique de sa comm d’adoption, devenant la figure de proue des orogènes. A cette occasion, pour défendre son « peuple », elle montrera un côté encore plus déterminé et impitoyable que celui qu’on lui connaissait déjà, se transformant en quasi-dictateur à deux doigts de régner par la terreur et le meurtre, un peu dans une perspective mais vous allez finir par vous aimer les uns les autres, bordel de merde… 😀

Signalons que les flashbacks sont minoritaires (un chapitre pour Schaffa, un ou deux pour Nassun, de mémoire, dont un qui nous explique pourquoi Jija a tué son fils mais épargné sa fille), et que l’intrigue s’étend sur quelque chose comme deux ans. Et bien sûr, qui dit moins d’aller-retours entre points de vue et temporalités dit roman plus simple et fluide à lire. 

On retrouve aussi d’autres personnages issus du tome précédent (Tonkee, Hoa, Antimoine, Albâtre, Schaffa, etc), ainsi que de nouveaux qui font leur apparition dans celui-ci.

Genre et world- / magic-building

Malgré le fait que N.K. Jemisin présentait le tome 1 comme une oeuvre de Fantasy, à la lecture, on avait plus l’impression d’être au minimum dans de la science-fantasy, et peut-être même de la SF post-apocalyptique déguisée. De plus, les facultés des orogènes semblaient relever au moins autant d’un pouvoir type super-héroïque que de sorcellerie classique, ce qui fait qu’il était difficile de se faire une idée.

Ce tome 2 apporte plus de réponses, parle explicitement de magie en parallèle de l’Orogénie, clarifie la nature des Obélisques, celle des Gardiens (qui sont au centre de l’intrigue, et c’est tout ce que je dirais à ce sujet), des Mangeurs de pierre, explique l’absence de Lune dans le ciel, les causes des saisons, nous montre un faible aperçu de civilisations très anciennes, bref répond à pas mal de questions. Sauf que… d’une part les réponses apportées entraînent bien plus de nouvelles interrogations que celles qu’elles résolvent, et que je me demande dans quelle mesure certaines révélations ou explications sont fiables, et dans quelle mesure l’auteure ne cherche pas à nous mener en bateau pour mieux nous surprendre dans le tome 3.

Intrigue, thématiques *

* Barbarians at the gates, Patrick Rondat, 1991.

Les deux points de vue principaux sont assez opposés : alors qu’Essun est statique (elle ne bouge pas de Castrima de tout le bouquin), Nassun va parcourir tout le chemin de Tirimo, sa comm natale, jusqu’à une comm antarctique. Les deux vont cependant devoir faire face au racisme anti-orogènes, développer de nouveaux et spectaculaires pouvoirs et, à la fin, faire preuve d’une résolution sans faille, sanglante et impitoyable dans le but d’atteindre leurs objectifs.

Si le racisme reste au centre des thématiques, il est aussi rejoint par le coming-out et la façon de coexister avec des gens qui méprisent tout ce que vous êtes : Jija considère que l’Orogénie de sa fille est une maladie, dont il recherche le traitement sur la moitié d’un super-continent de la taille de la Pangée. Dans un miroir du coming-out d’un homosexuel ou d’une personne atteinte du SIDA, il n’accepte pas sa nature ou son état, allant même jusqu’à recourir à la violence contre la chair de sa chair. Une phrase est très significative : il déclare « je veux retrouver ma petite fille », ce à quoi, craignant les coups, voire la mort, Nassun se garde bien de répondre à haute voix, mais pense pourtant « je ne suis allée nulle part ». Traduction : l’orogénie fait partie de moi, que tu le veuilles ou non, et le fait que tu la conçoives comme une abomination n’enlève rien au fait que je suis ta fille et toujours la même personne que tu as autrefois aimée. Mais le dégoût n’est pas le seul facteur qui entre en compte : j’avais déjà relevé des convergences avec le traitement des Mutants chez Marvel, mais là aussi, c’est la peur du père des pouvoirs de son enfant qui l’empêche de l’aimer.

La dynamique de la façon dont Nassun considère ses parents est d’ailleurs fascinante : elle déteste, au début, sa mère pour sa dureté, voire ce qu’elle perçoit comme de la cruauté, mais idolâtre son père, malgré les regards ou actes meurtriers qu’il est susceptible de lui jeter à la figure du simple fait de sa nature d’orogène, bref quelque chose qu’elle n’a pas choisi et qui n’est pas sous son contrôle. Et plus le livre avance, plus elle est conduite à reconsidérer ces paradigmes, notamment lorsqu’elle considère son mentor dans la comm antarctique comme un père de substitution l’aimant bien plus sincèrement, pour ce qu’elle est et pas ce qu’il voudrait qu’elle soit (ou pas), tout ce qu’elle est, que son véritable géniteur. Un Jija qui, d’ailleurs, présente lui aussi une évolution psychologique, schizophrénique, même, fascinante.

Si le survivalisme était déjà bien présent dans La cinquième saison, il passe ici une vitesse de plus : la saison est bel et bien là, et la Loi saisonnière est appliquée sans états d’âme. Celui qui ne veut pas participer aux travaux nécessaires à la vie de la communauté, ou qui sabote les installations vitales de celle-ci, est puni sans pitié. On ne peut pas, de plus, être enceinte sans permission, car un bébé met des années à être d’une quelconque utilité à la communauté, un temps pendant lequel il consomme, au contraire, des ressources vitales pour des éléments productifs. Si la viande vient à manquer, le cannibalisme sera pratiqué parce que c’est nécessaire. Il est vraiment fascinant de voir à quelles extrémités ces comms sont prêtes à aller pour assurer la survie d’un fragment de race humaine alors que les pluies acides tombent, que le ciel est d’un gris incessant torpillant la photosynthèse, alors que les changements climatiques et géophysiques catalysent des transformations meurtrières chez certains animaux, alors qu’un nouvel empire Sanze pille les ressources de toutes les comms trop faibles pour résister à des armées fortes de centaines de soldats qui, de plus, pratiquent un impitoyable eugénisme. Un comportement qui se conjugue donc à l’impérialisme d’une cité mineure soudain propulsée sur le devant de la scène historique par les actions du responsable de la saison en cours.

Et c’est d’ailleurs là un des autres thèmes majeurs du livre : l’eugénisme est présent à de multiples niveaux, qu’il s’agisse de celui pratiqué par les Gardiens, par les Fixes contre les Orogènes, par les Sanze contre ceux qui n’ont pas leur phénotype, par certains Mangeurs de pierre contre les humains.

Via l’entraînement qu’Albâtre fait subir à Essun, on aborde aussi la thématique de l’endoctrinement (du Fulcrum, ici), du formatage de la vision du monde conforme à une doctrine mais qui, du coup, prive une personne de tout un pan d’une réalité bien plus riche, complexe.

Bref, nous avons là encore affaire à un roman qui est non seulement riche, mais qui, plus encore, est subtil dans sa façon de traiter les nombreuses et profondes questions de société abordées.

Globalement, je l’ai trouvé un tout petit peu moins prenant que son prédécesseur, dont la construction narrative très habile participait à l’intérêt. sans compter celui de la découverte d’un monde à la fois assez original et très minutieusement et astucieusement construit. Je dirais aussi que l’empathie est, à partir d’un certain point, moins forte pour Nassun, voire Essun, qu’elle ne l’était pour le trio de protagonistes dans le roman précédent. Toutefois, globalement, ce tome 2 est aussi intéressant, que ce soit sur le plan des réponses apportées sur le world-/magic-building, sur l’exploitation des thématiques ou même sur le plan de l’action et de la pyrotechnie. S’il n’y a pas à proprement parler de cliffhanger, certaines révélations nous font entrevoir un tome 3 passionnant, où la mère et la fille vont se retrouver alors qu’une grande absente va faire son spectaculaire retour.

En conclusion

Second volume de la trilogie Les livres de la Terre fracturée, La porte de cristal se révèle globalement presque aussi bon que son prédécesseur, et en valeur absolue un roman de très haute volée, hautement recommandable. Il répond à certaines questions posées dans le tome 1, tout en générant, ce faisant, d’autres interrogations ou des doutes sur la fiabilité de certaines réponses données. Toujours aussi profond et subtil sur le plan des thématiques, il permet aussi, tout en suivant Essun, d’en apprendre beaucoup plus sur sa fille Nassun, très discrète jusque là. Certaines révélations et les événements finaux laissent entrevoir un tome 3 passionnant et probablement très spectaculaire, où nous saurons enfin tout (à commencer par le genre exact dans lequel classer ce livre  :D).

Pour aller plus loin

Ce roman est le second tome d’une trilogie : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques du tome 1 et du .

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce livre, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Gromovar (sur la VO), celle d’Anudar (idem), de Sylvie Sagnes sur Cunéipage, des pipelettes, de Xapur,

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22 réflexions sur “La porte de cristal – N.K. Jemisin

    • Tout à fait. Mais bon, très honnêtement, j’ai peu d’espoir de voir le prix changer, à moins d’un effondrement des ventes. Le camarade Yogo le Maki les a contactés sur Twitter pour qu’ils justifient ce prix, et ils ont répondu qu’il était tout à fait logique, car il fallait bien payer la distribution et l’impression. Pour une version NUMERIQUE, où il n’y a aucun coût d’impression et où la distribution passe par le net (donc aucun frais de transport physique). Bref, c’est devant ce genre de comportement que je me réjouis de lire en anglais.

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      • « la distribution et les frais d’impression »… ils en fument de la bonne.
        Par contre en marge il se font plaisir. Ils doivent gagner près de 14/15€ par exemplaire sur kindle par exemple.
        Pour « devine quel livre » sur le kindle à 10€ je gagne 6€ par ventes. Ça te donne une idée du foutage de gueule.

        Aimé par 1 personne

      • Merci de relayer mes propos 🙂

        60% du prix papier me semble un prix raisonnable. Si certains éditeurs y arrivent pourquoi tous ne le font pas… (parce qui ne veulent pas !)

        Dommage quand on voit la qualité de cette série.

        Aimé par 1 personne

        • Le pire, à mes yeux, est que plus l’éditeur est gros et installé depuis longtemps dans le monde de l’édition française, plus le tarif a tendance à être élevé. Bragelonne et l’Atalante sont peut-être costauds pour des éditeurs spécialisés en SFFF, mais dans le classement général des différentes maisons, il me semble qu’ils sont au-delà de la 35e place. Donc si de petits éditeurs comme eux peuvent faire du 45-50 % sur le numérique, pourquoi les J’ai lu et autres Actes Sud pratiquent-ils des tarifs aussi abusifs ? Question de (mauvaise) volonté, effectivement, et pas économique comme on voudrait nous le faire croire, envie de pousser la version physique à tout prix, de soutenir le distributeur x ou y, etc.

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  1. C’est pas les mêmes éditeurs qui s’insurgent que les littératures de l’imaginaire restent confidentielles par rapport à la littérature dite blanche? Avec des prix pareils…

    Aimé par 1 personne

    • C’est surtout qu’ils veulent à tout prix soutenir les versions physiques, en dépit des changements de mode de consommation. On a vu ce que ça a donné pour l’industrie musicale. A croire que certains roupillaient ces vingt-cinq dernières années.

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  2. Ping : « D’ailleurs, soyons clairs, en qui avez-vous confiance, suave rouille pelante ? » – Cunéipage

  3. Ping : Chroniques des livres éligibles au Prix Planète-SF 2018 : L à Z (par titre) - Planète-SF

  4. Ping : La Porte de Cristal (Les Livres de la Terre Fracturée, tome 2) – N.K. Jemisin | Les Lectures de Xapur

  5. Ping : Chroniques des livres éligibles au Prix Planète-SF 2019 : L à Z (par titre) – Planète-SF

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