Le sens du vent – Iain M. Banks

Culture, repentance et reconstruction

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La critique qui suit est un extrait d’un article synthétique analysant l’intégralité du cycle de la Culture, que vous pouvez retrouver sur cette page.

Sorti en VO en 2000 et deux ans plus tard en VF, Le Sens du vent est le septième ouvrage relevant du cycle de la Culture, publié deux ans après Inversions en anglais et la même année en français (mais chez deux éditeurs différents). On considère que Le Sens du vent constitue une sorte de suite d’Une Forme de guerre, et ce pour deux raisons : d’abord parce qu’il examine certaines conséquences de la Guerre Idirane, et ensuite parce que son titre en anglais (Look to windward) est tiré du même poème de T.S. Eliot (La Terre vaine) qui a également donné son nom original à Une Forme de guerre (Consider Phlebas). Tout ceci est certes exact, mais ne constitue qu’une dimension du livre. Sans aller jusqu’à dire que c’est l’arbre qui cache la forêt, on se doit de préciser que le roman possède d’autres facettes, et qu’on pourrait tout aussi bien, sur certains plans du moins, le considérer comme une suite de L’Usage des armes (qui montrait les manipulations de CS sur des mondes primitifs, alors que Le Sens du vent montre leurs conséquences et le prix que la Culture devra payer), voire d’Excession (ledit châtiment ayant peut-être été facilité par une faction dissidente de la Culture).

La structure narrative semble être un hybride entre celles de L’Usage des armes et d’Excession : il y a des flashbacks (même si c’est un peu plus compliqué que cela, comme nous sommes sur le point de le voir) comme dans le premier, et deux lignes narratives différentes (dont le lien n’apparaîtra qu’à la fin de la seconde), comme dans le deuxième de ces romans.

Le livre est dédié « aux anciens combattants de la Guerre du Golfe », ce qui pose d’entrée de jeu des thématiques centrales qui se révèleront limpides à la lecture : les traumatismes de guerre, la façon de réapprendre à vivre dans une société civile, en paix, et sans doute surtout la façon dont l’incompréhension de l’Occident de la manière dont d’autres modèles de société fonctionnent, conjuguée à son interventionnisme, créent des situations dramatiques, dont il doit parfois subir les conséquences aussi vengeresses qu’explosives, notamment sous la forme d’actes terroristes. On rappellera d’ailleurs avec intérêt que Banks a vertement critiqué le déclenchement de la Guerre d’Irak en 2003. Continuer à lire « Le sens du vent – Iain M. Banks »

L’inspecteur Zhen et la traite des âmes – Liz Williams

Un fond banal, une forme hautement exotique, et un très intéressant roman au final

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Quels sont les thèmes abordés dans le roman ?

  • Une enquête policière, ce qui est archi-banal.
  • La coopération entre deux flics de services / ethnies / états différents : idem, pensez au film Double détente par exemple, où un flic soviétique vient enquêter aux USA.
  • Le mariage inter-racial (archi-vu).
  • La traite des blanches (comme dans le film Taken, pas franchement du jamais-vu donc).
  • La mise au point d’une nouvelle drogue révolutionnaire (en matière de SF récente, de Dredd à Lucy, vous avez le choix de références…).
  • Les magouilles de tel ou tel ministère (déjà vu à de multiples reprises).

Bref, rien de nouveau sous le soleil, ce roman doit être peu intéressant êtes vous en train de vous dire… Sauf que… Continuer à lire « L’inspecteur Zhen et la traite des âmes – Liz Williams »

La Terre bleue de nos souvenirs – Alastair Reynolds

Bon premier tome d’une trilogie, très bon roman de hard-SF, mais moins original que la quatrième de couverture l’affirme

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Première précision, il s’agit du premier tome d’une trilogie, mais même si ce roman pose des bases qui seront reprises dans les deux tomes suivants, il constitue aussi en lui-même une histoire complète avec un début, un milieu et une fin et peut donc se lire de façon indépendante ou quasiment (si vous décidiez de ne pas poursuivre la lecture de la trilogie avec les deux tomes suivants, vous auriez quand-même une clôture de 95 % des arcs narratifs à la fin du tome 1). D’ailleurs, d’après ce que j’en sais, il y a d’énormes écarts temporels entre les histoires des tomes 1, 2 et 3 (des siècles ou des décennies), et les personnages ne sont pas les mêmes.

Ensuite, il s’agit d’un nouvel Alastair Reynolds, spécialiste incontesté de hard-SF très connu pour son cycle des Inhibiteurs. La question que vous vous posez probablement est : est-ce que ça y ressemble, en terme de style ou d’univers ? La réponse est essentiellement non, le style d’écriture tend plus vers Kim Stanley Robinson (du moins c’est mon ressenti), tout comme l’univers d’ailleurs, qui ne comprend que quelques éléments en commun avec celui des Inhibiteurs (je ne vais pas révéler lesquels pour ne pas spoiler). Continuer à lire « La Terre bleue de nos souvenirs – Alastair Reynolds »

Echopraxie – Peter Watts

J’ai bien peur d’être d’accord avec l’auteur…

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… lorsqu’il prédit, dans la postface, que Echopraxie va être sa plus grosse gamelle depuis son roman Béhémoth, surtout en comparaison de l’amour dont bénéficie Vision Aveugle (roman précédent se déroulant dans le même univers qu’ Echopraxie).

Il fait cette prédiction parce qu’il pense qu’il va demander au lecteur une suspension d’incrédulité un peu trop grosse pour lui (religion et hard SF, déjà…), mais, tout en ne faisant pas l’erreur d’écarter tout à fait cette hypothèse, je pense que Echopraxie va se planter pour deux raisons beaucoup plus terre-à-terre :

  • La comparaison avec Vision Aveugle.
  • Le fait que les thèmes et l’intrigue sont beaucoup trop obscurs.

Développons : Continuer à lire « Echopraxie – Peter Watts »

La Maison d’acier – David Weber / collectif

En un mot comme en cent, indispensable pour tout fan d’Honor Harrington et de son univers

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Ce livre est le premier d’une série de trois devant nous présenter avec un luxe inouï de détails l’univers dans lequel ont lieu les aventures d’Honor Harrington. Ce premier tome est consacré à Manticore et à Grayson.

Il est divisé en trois parties :

  • Un roman court (environ 220 pages)
  • La description complète de Manticore (environ 230 pages, dont plus de 130 consacrées à la Flotte, aux Fusiliers et à l’armée).
  • Celle de Grayson (environ 110 pages).

Plus des annexes (dont certaines très intéressantes, comme la FAQ ou l’article expliquant comment on conçoit une Flotte spatiale). Ajoutez à cela un très beau cahier central (en papier glacé) avec des dessins très réussis nous montrant uniformes, vaisseaux et décorations. Signalons aussi des petits schémas ou dessins (des silhouettes de vaisseaux et d’armes légères, entre autres) dispersés dans toute la description de Manticore et de Grayson, et de très bonne facture.

Bon, mais est-ce que ça vaut le coup que je dépense mon argent pour ça, vous demandez-vous probablement ? Continuer à lire « La Maison d’acier – David Weber / collectif »

La Justice de l’Ancillaire – Ann Leckie

Une histoire correcte, mais loin du chef-d’oeuvre annoncé, et qui va laisser énormément de monde sur le bord de la route

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Si vous lisez ces lignes, c’est que vous avez entendu parler de ce roman, qui a raflé la totalité des prix de SF les plus prestigieux (Hugo + Nebula + Locus + Arthur Clarke) et une bonne partie des moins fameux, et qui nous arrive auréolé des commentaires dithyrambiques de la quasi-totalité de ceux qui l’ont lu en VO. Oh certes, il y a bien un certain nombre de personnes pour dire que ce roman est à fuir comme la peste, mais vous vous dites que ce n’est que le « bruit statistique » de ceux qui de toute façon n’aimeront jamais rien. Devant une telle unanimité, et ne voulant pas passer à côté d’un chef d’oeuvre comme la SF n’en voit peut-être que tous les vingt ans, vous vous apprêtiez à faire comme moi, à commander sans avoir le moindre doute au sujet de ce livre.

Vous savez quoi ? Lisez d’abord ce qui suit. C’est long, mais après ça, vous achèterez (ou pas) en toute connaissance de cause. J’essaye toujours d’être au maximum concret dans mes critiques, mais là je vais faire un effort supplémentaire pour vous donner toutes les clefs objectives pour vous permettre de faire votre choix.

Soyons clairs : ce roman n’est pas à proprement parler mauvais. Il y a de très bonnes choses dedans. Mais il y a aussi de très, très mauvais points, qui vont laisser un nombre effrayant d’entre vous sur le bord de la route. Ils sont au nombre de cinq : le style / la traduction, la clarté, le rythme, l’univers et la structure. Continuer à lire « La Justice de l’Ancillaire – Ann Leckie »

L’abîme au-delà des rêves – Peter F. Hamilton

Hamilton fait sa Révolution et nous livre son meilleur roman depuis L’aube de la nuit

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Voilà une nouvelle production de Peter Hamilton extrêmement inhabituelle, qui défie les standards qu’il a lui-même établis. Jusque là, il nous a proposé soit des romans simples (Dragon Déchu, La Grande Route du Nord), soit des cycles complets, en général en trois volumes. Etant donné la taille de la totalité de ces romans, l’édition française les a le plus souvent coupés en deux tomes chacun (certains dépassent les 1000 pages en édition anglaise). Rien de tout cela ici. Ce nouveau cycle ne comptera que deux tomes en VO, et ce premier tome ne fait « que » 645 pages.

Il est donc évident, dès qu’on a fait ce constat, que Hamilton a changé quelque chose à son écriture. Jusqu’ici, il avait l’habitude, dans les grands cycles ou romans uniques comme L’Aube de la Nuit, Pandore ou la Trilogie du Vide, de consacrer des chapitres entiers à présenter les protagonistes, la menace contre laquelle ils vont se battre et les lieux de l’action. Rien de tout cela ici, et ce pour deux raisons. D’abord, certains protagonistes (Nigel Sheldon et Paula Myo) sont déjà connus de ses fidèles lecteurs. Ensuite, pour les nouveaux personnages (ceux du vaisseau Brandt ou ceux de la planète Bienvenido), on les découvre désormais progressivement au travers de l’action. Et ça, mine de rien, c’est un changement colossal, car ça change complètement le rythme de l’action et du roman. Un Hamilton, jusqu’ici (à part à la rigueur Dragon Déchu), c’était le Boléro de Ravel, une lente mais inexorable montée en puissance du rythme et de l’action. Dans l’Abîme, ça ressemble plutôt à un morceau de Metallica, ça commence en mid-tempo et ça finit à 200 à l’heure. Continuer à lire « L’abîme au-delà des rêves – Peter F. Hamilton »

Grand Central Arena – Ryk E. Spoor

Quand le meilleur de la SF des années 2010 tente (avec succès) de ressusciter le côté vertigineux du Space Opera des années 50

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L’ambition de l’auteur était, outre de rendre hommage à E.E. Doc Smith (un des géants de l’époque héroïque / classique de la SF), de retrouver l’esprit du Space Opera de l’époque, qui s’est en grande partie perdu aujourd’hui. En gros, on pourrait résumer (très grossièrement) cela par quelques éléments-clefs : des vaisseaux / mégastructures plus vastes que tout ce qu’on pourrait imaginer, une intrigue qui met en jeu le sort du monde / de l’univers ou quasiment, des êtres surpuissants (parfois même quasiment divins), des méchants très méchants et des gentils très gentils, et bien entendu, de la castagne, des batailles, des guerres et des combats (mais menés par des civils ou des paramilitaires, on n’est pas chez Lady Harrington non plus). Et avant tout, deux concepts : Aventure et Sense of Wonder.

Le verdict ? Mission accomplie. Continuer à lire « Grand Central Arena – Ryk E. Spoor »

Le cycle de Takeshi Kovacs – Tome 3 – Furies déchaînées – Richard Morgan

L’apogée d’un cycle de référence en matière de Post-Cyberpunk

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J’ai eu énormément de mal à me procurer ce troisième tome des aventures de Kovacs, qui est resté indisponible (neuf et / ou d’occasion à un prix raisonnable) pendant plusieurs années. Du coup, il s’est passé beaucoup de temps entre ma lecture des tomes 1-2 et celle de ce troisième opus. Et donc, j’avais presque oublié à quel point ce cycle était un mélange éblouissant de Post-Cyberpunk, de SF militaire, de techno-thriller, et de roman noir. Mais tout m’est revenu, comme un coup de poing dans la figure : le monde extrêmement détaillé et cohérent, les dialogues d’une immense qualité, l’ambiance particulièrement prenante et bien rendue, la richesse des intrigues, la profondeur des personnages.

Ce troisième tome a toutes les qualités des deux premiers, mais en encore plus poussé : monde, intrigue et psychologie des personnages encore plus riches, plus de combats, plus de sexe, plus de dialogues. Normalement, si vous avez aimé les deux premiers, il y a peu de chances que vous n’aimiez pas celui-ci. D’autant plus que l’intrigue y est d’une remarquable habileté : Morgan distille tout au long du récit des petits détails, que vous ne remarquez pas forcément, mais qui prennent tout leur sens et qui reconstituent de façon très habile un remarquable tableau général à la fin. Fin qui est vertigineuse et qui aurait fortement appelé une suite (passionnante), qui apparemment ne viendra jamais. Et ça, c’est vraiment dommage.
Certains éléments de ce 3ème livre (Annette, les DéClass, les Minmils) rappellent le monde de La Veillée de Newton de Ken MacLeod, mais en beaucoup mieux fait et en nettement plus intéressant. A noter également la présence de Yakusa du futur, donc si vous aimez ce genre d’ambiance, ce livre pourra également vous intéresser.

Si jamais vous passez par là par hasard et que vous n’avez jamais lu les tomes 1 et 2, mettez-vous au cycle d’urgence : vous trouverez difficilement mieux en matière de SF tout court et strictement rien de mieux en matière de SF (post) Cyberpunk mâtinée de SF militaire. Attention toutefois à ne pas avoir de problèmes cardiaques, c’est de la SF survitaminée et ce n’est pas pour les poètes (bon, c’est pas les Aux’ non plus, hein).

The Expanse – Tome 1 – L’éveil du Léviathan – James S.A. Corey

Quand Peter Hamilton rencontre Greg Bear, kim Stanley Robinson et Alastair Reynolds

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Ce premier volume, écrit en collaboration par deux auteurs (dont James SA Corey n’est que le pseudonyme commun), est le premier d’une série qui en compte déjà 5 (en anglais) et qui en comptera à terme 9. Déjà, lorsqu’on a dit ça, et qu’on a jaugé la taille du livre (600 pages), on commence à voir une parenté avec Peter F. Hamilton et ses sagas-fleuves. Cette impression ne fait que se renforcer à la lecture : du style (efficace et descriptif plus que « littéraire ») à la richesse dans la description de l’univers en passant (mais c’est un point important) par le mélange SF et Horreur, on ne peut que penser à Peter Hamilton en lisant l’Eveil du Léviathan.

A Peter Hamilton, oui, mais pas seulement : en effet, on a la nette impression que les deux auteurs sont avant tout de grands fans de SF eux-mêmes, et qu’ils ont patiemment intégré puis restitué en un tout cohérent dans leur roman ce qu’ils ont lu dans les romans majeurs des autres parus ces 25 dernières années. Continuer à lire « The Expanse – Tome 1 – L’éveil du Léviathan – James S.A. Corey »