Aspects – Ian McDonald

Stapledonien !

Cette critique est réalisée dans le cadre d’un SP qui m’a été généreusement offert (par surprise) par le Bélial’. Un chaleureux merci à mes ex-camarades Bifrostiens, qui connaissent parfaitement mes goûts.

Aspects est une novella publiée en VO en 2008 sous le titre The Tear, puis en mars 2026 en français dans la collection Une Heure-lumière (UHL) du Bélial’. Ce texte est signé Ian McDonald, tout comme un précédent UHL, Le Temps fut, sorti il y a six ans. McDonald est aussi, entre autres, l’auteur de ces excellents romans que sont Luna ou La Maison des derviches (en parlant de ce dernier, je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de remarquer que dans l’ambiance de la première moitié – en gros – du texte tout comme dans certains prénoms, planait un vague parfum de Bosphore. Mais cela n’est peut-être qu’une impression personnelle). Comme le souligne l’inévitable bandeau rouge accompagnant l’ouvrage, celui-ci a été finaliste des prix Hugo, Sturgeon et Locus lorsqu’il y a été éligible (et quand on voit au moins certains des lauréats, je me dis, comme souvent, qu’une – bonne – partie des nominés / finalistes sont plus intéressants que les vainqueurs), et comme le souligne avec une grande justesse la quatrième de couverture, sa filiation avec l’œuvre d’Olaf Stapledon est aussi évidente que celle de La Nuit du Faune de Romain « Service de quoi ??? » Lucazeau.

Une filiation Stapledonienne, c’est un lourd fardeau à porter : sachant que le britannique est l’alpha d’un oméga qui s’étend jusqu’aux plus grandes étoiles récentes de la SF Posthumaniste, placer une œuvre au sein de son héritage impose qu’elle soit à la hauteur de ce dernier, en clair que le niveau de sense of wonder, de trucs d’ampleur cosmique et l’évolution de l’être humain vers quelque chose de grandiose (ou d’effrayant, parfois) soit au niveau 11 sur 10, comme dirait Nigel Tufnel. Car s’il y a bien quelque chose que l’amateur de SF de haute volée déteste, c’est le wonderbra littéraire, le faux bonnet D qui se dégonfle à l’effeuillage (pardon, la lecture). Heureusement, Moi-Même en soit remercié (Ïa Ïa Apophis, tout ça), tel n’est pas le cas ici, car McDonald a écrit un texte que ne renierait pas maître Stapledon. Même si, comme nous allons le voir, ce n’est pas forcément évident pendant quelque chose comme une bonne moitié de la novella, que ce soit dans la filiation ou la qualité.

Univers, base de l’intrigue

Lointain futur (plus d’une dizaine de millénaires), une planète extrasolaire. Tout comme dans d’autres contextes de SF de très haute volée (La Culture , cycle Neverness / Inexistence de David Zindell, etc.), il n’y a pas une espèce humaine unique mais tout un Clade panhumain. Comme nous l’apprend un incipit d’une rare puissance (« La nuit où Ptey traversa la mer pour aller se faire fracasser l’âme »), sa branche du dit Clade a dû, pour s’adapter aux violents changements saisonniers de son monde, procéder à des changements tout aussi radicaux dans la psyché ancestrale : en clair, celle-ci est volontairement (et progressivement) fracturée en huit « aspects » (autant de personnalités multiples), chacun adapté à une situation / une saison / des défis particuliers, chacun ayant ses propres goûts (un pourra aimer une femme donnée, un autre une deuxième totalement différente), sa façon de se comporter, ayant chacun un prénom différent (le nom de l’individu pris dans sa globalité étant tout bonnement l’agrégat de ceux de ses huit Aspects, et rivalise donc avec celui d’un Culturien en matière de longueur), et ainsi de suite. La corrélation nombre de saisons / nombre d’aspects se reflète d’ailleurs dans la structure même du texte, divisé, quelle coïncidence (non), en huit parties. Sauf que ce qui n’est pas évident pendant un long moment (à l’échelle d’un texte de 125 pages), c’est qu’en fait, ces parties vont finir par montrer non seulement l’évolution mentale du protagoniste, mais surtout celle de sa forme, qui, de celle d’un panhumain standard, va évoluer vers… autre chose. Pas aussi radicalement que dans un autre Une Heure-lumière (UHL), le non moins recommandable De l’espace et du temps de l’excellent Alastair Reynolds, même si les deux textes ont finalement plus qu’une vague parenté (de mon point de vue, du moins). Au passage, on pensera évidemment aussi à Vision aveugle de Peter Watts (deuxième meilleur livre de mon panthéon personnel de la SF après l’indépassable Hypérion de feu Dan Simmons), autre livre où l’esprit humain est également intentionnellement fracturé, où avoir des personnalité multiples n’est pas considéré comme une maladie mais comme un outil.

Le système stellaire en question a récemment vu débarquer une autre espèce panhumaine, qui s’est transformée (de manière technologique et délibérée) radicalement au cours de son évolution. Et ce débarquement a été… spectaculaire. Car ces visiteurs, les Anpreen, voyagent dans, tenez-vous bien, 800 astronefs… de la taille d’une lune. Stapledono-Zindellien, qu’on vous dit, l’Entité Compacte / Kalinda des fleurs n’a qu’à bien se tenir ! Le système natal de Ptey n’est qu’une étape dans leur long voyage, une occasion de se ravitailler en carburant, en occurrence de l’eau, une ressource dont les environs regorgent. Bien qu’étant d’une posthumanité radicale, ils n’ont pas l’air hostiles, même si certains (rares) parmi les natifs se posent des questions à leur sujet : où vont-ils, d’où viennent-ils, et pourquoi semblent-ils si pressés de repartir ? Des interrogations troublantes, qui trouveront une réponse précise, et lanceront une deuxième moitié de (court) roman d’une ampleur vertigineusement plus grande que la précédente. Ce qui fait que, comme dans le cas de certains autres livres chroniqués sur ce blog, il soit capital que vous saisissiez que le début de cette novella (d’ailleurs d’un abord assez malaisé en raison du nombre de termes ou concepts inconnus, à ce stade, du lecteur : je m’empresse de préciser que tout sera clairement expliqué et compréhensible avant la fin) ne reflète pas sa qualité, voire les sous-genres de la SF ou les filiations auxquelles elle peut prétendre une fois achevée. Si le début fait plus penser (à moi, tout du moins) à un autre UHL, émanant d’un second Ian (MacLeod), Poumon Vert (à tel point que – à ma grande honte – dans mon brouillard mental semi-permanent, j’ai mis un moment à réaliser, à la lecture, que c’était le Ian de Luna et pas l’homonyme de l’écossais immortel), la fin place indubitablement Aspects dans la filiation de Stapledon.

Avis et analyse

Je vais rester très discret sur la suite, et surtout la fin, de l’intrigue, sinon pour vous dire qu’en matière de tropes SF (tendance Hard et posthumaniste, mais pas seulement, puisque le coup des Aspects relève plus de la Soft SF et que le monde où commence le récit est un bijou de Planet Opera presque digne de Poul Anderson – ce qui, chez moi, est un grand compliment, pour ceux qui débarquent), ça balaye vraiment très large : ascenseurs spatiaux, vaisseaux-mondes, voyages relativistes, propulsion supraluminique, et j’en passe, le tout avec des échelles spatio-temporelles qui, sur la toute fin, tutoient les hauteurs cyclopéennes où les plus grands maîtres de la Hard SF, les Alastair Reynolds et autre Stephen Baxter, tiennent, d’habitude, conseil. Sur cet empilement de tropes, je dirais que s’il est crédible / relativement bien fait / « comestible », il n’atteint pourtant pas l’excellence d’encore un autre UHL (décidemment…) du même genre, l’extrêmement habile (et le mot reste faible !) Connexions de Michael  F. Flynn. Mais plus que des tropes (donc des thématiques / objets récurrents en SF), le texte est aussi rempli, comme le souligne avec justesse la quatrième de couverture, d’un « feu d’artifice d’idées explosives » (les rythmes perceptifs / métaboliques à deux vitesses sur la fin, notamment). Si certaines de ces idées ne sont pas totalement inédites, beaucoup sont en tout cas suffisamment rarement utilisées ET rarement toutes dans le même texte / par le même auteur pour faire de leur rassemblement dans celui de McDonald une raison supplémentaire (s’il en était encore besoin) de s’y intéresser de près.

Je l’ai déjà souligné à plusieurs reprises, mais la première moitié, en gros, ne présage en rien de la seconde, ni thématiquement, ni qualitativement. L’arrivée de ce SP a été une (heureuse) surprise (je remercie d’ailleurs une fois encore celui ou celle qui en est à l’origine – et c’est visiblement quelqu’un qui connaît parfaitement mes goûts), mais le corollaire a été que je ne savais pratiquement rien de ce texte. Et vu que je ne lis (plus) jamais la quatrième avant d’avoir fini un livre… Au début, donc, j’ai cru être sur un Planet Opera Soft SF, dont la thématique centrale était soit la neurodivergence (d’autant plus que dans cette société, ce sont ceux qui sont incapables de développer d’autres personnalités et qui se contentent de celle d’origine qui sont considérés comme neuroatypiques), soit le fait qu’avec la maturité, les années et l’expérience (et non, les unes ne sont pas synonymes des autres…), on occupe certes le même corps, mais qu’un empilement de « moi » différents peuvent être convoqués au sein d’une même psyché : il y a toujours quelque part dans mes synapses le « moi » de 8-11 ans qui, émerveillé, découvrait Strange, les Livres dont vous êtes le héros, le Jeu de rôle, Lovecraft et Tolkien, et une petite part de lui cohabite toujours avec le Michaël de 51 ans. À ce stade de ma lecture, je dois aussi avouer que si le propos était intéressant, thématiquement parlant, et la société (sur un plan Soft SF) / la planète (sur un plan Planet Opera) digne d’un certain intérêt, je dois dire, que, sans m’ennuyer, je trouvais le propos un poil lourd stylistiquement parlant et l’intérêt certes réel mais relativement (et j’insiste sur « relativement ») limité.

Mais passé un point critique, Aspects part dans une direction radicalement différente, et même sans lire une critique ou la quatrième de couverture, la filiation (l’hommage, même, sans doute) à Stapledon devient limpide, tout comme le texte devient nettement plus aisé à lire. Le lançant donc sur une trajectoire qui, sans nul doute, ravira les amatrices et les amateurs de SF du vertige, de l’extrême, du sense of wonder. Et plus on avance, plus les curseurs sont poussés loin et plus le texte devient, dans son registre particulier, à la fois jouissif et de valeur. Peut-être pas aussi extrême ou réussi que d’autres romans, courts ou longs, cités dans la présente critique, mais tout de même bien assez pour mériter 1/ le titre (envié) de roman culte d’Apophis et 2/ les euros (durement gagnés) que vous allez dépenser pour l’acquérir.

Comme j’en ai parlé à certains d’entre vous (à leur grand effarement, pour certains), cela commence à faire un moment que je ressens une certaine lassitude envers la SFF, et pour tout dire, j’en suis même à un point où j’ai déclenché le plan « briser la glace en cas d’urgence », c’est-à-dire la (primo-)lecture de grands textes que je gardais précisément pour une telle situation apocalyptique. Mais nous en reparlerons (et pas au bout de six mois d’absence, promis, sauf si ma santé sinusoïdale recommence à m’embêter). Eh bien pareil texte a (presque) tout ce qu’il faut pour me remettre le pied à l’étrier, même s’il n’atteint pas tout à fait le niveau stratosphérique de ce que j’étais en train de lire avant de le recevoir.

Commençant comme un Planet Opera d’envergure inversant le rapport neuroatypique / neurodivergent à la manière d’un Peter Watts mâtiné d’un autre Ian, MacLeod cette fois, Aspects de Ian McDonald prend, dans sa seconde moitié, un tournant posthumaniste aussi radical que vertigineux, plaçant cette novella, cette fois, dans une orbite Stapledonienne aussi revendiquée que digne de l’héritage de l’écrivain phare du posthumanisme d’ampleur cosmique, de la SF à sense of wonder de la plus haute volée. Si un certain empilement de tropes n’a pas des fondations aussi solides qu’une œuvre telle que Connexions de Michael F. Flynn, il n’en reste pas moins jouissif pour l’amateur éclairé de SF de haut vol, celle des ascenseurs spatiaux, des propulseurs Alcubierre ou des vaisseaux-astéroïdes à générations, et peut aussi fortement intéresser le néophyte, qui aura là l’occasion de voir ce que, très justement, la quatrième appelle « L’une de ces histoires qui vous rappellent pourquoi vous lisez de la science-fiction ».

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce recueil, je vous recommande la lecture des critiques suivantes : celle de

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2 réflexions au sujet de « Aspects – Ian McDonald »

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