Orconomics – J. Zachary Pike

Beggars of the Wyld

orconomicsSi, comme moi, vous attendez que Outlaw empire, le tome 3 de Wyld, sorte, même en VO, et que pour patienter, vous vous demandez ce que vous pouvez lire dans le même genre, le premier nom sur lequel vous allez tomber est Orconomics de J. Zachary Pike, volet inaugural de la trilogie The dark profit saga (le second, Son of a Liche, a été publié en 2018, et on devra patienter, là aussi, pour avoir le troisième et dernier). Selon les gens qui ont lu à la fois Kings of the WyldWyld : La mort ou la gloire et Orconomics, les deux romans seraient très similaires, à la fois sur leurs postulats de départ, en terme d’ambiance et de qualité (je vais y revenir, en détails). Personnellement, je nuancerais un peu : Orconomics est plus intéressant que Wyld sur certains plans, notamment l’exploitation des fondamentaux du Jeu de rôle et surtout les thématiques de fond, mais en revanche, niveau intrigue et personnages, il met beaucoup de temps à se hisser à des hauteurs similaires à celle du bouquin de Eames, si même il y parvient (ou alors seulement sur la fin). Par contre, le tome 2, Son of a Liche (ce titre 😀 ) est réputé corriger les défauts du 1 et proposer quelque chose de grande qualité. On verra, vu que je compte bien vous en proposer la critique plus tard dans l’année. Vous noterez aussi la qualité et l’humour de la couverture, que vous pouvez admirer en plus grand format ici.

Pour tout dire, je suis passé par des phases très différentes lors de ma lecture : j’ai d’abord été amusé par le style et par l’humour omniprésent, charmé par l’excellente exploitation des stéréotypes du Jeu de rôle, intéressé par le recyclage des thèmes économiques et sociétaux du monde réel, puis un peu lassé par une intrigue et des personnages qui ne décollaient pas vraiment, ainsi que par ce que je percevais comme une intrigue stéréotypée, avant que mon intérêt ne se réveille au début de la seconde moitié et qu’il finisse par atteindre des hauteurs stratosphériques lors de la longue fin, quand l’auteur vous cueille lorsque vous ne vous y attendez plus. Bref, tout ça pour dire que si vous n’accrochez pas, même au bout d’une bonne moitié du roman, ça vaut vraiment le coup de finir ce livre.

Genres

(Pour avoir plus de détails sur les noms de sous-genres employés, si vous ne savez pas ce qu’ils représentent, vous pouvez vous référer à cet articlecelui-ci ou à mon livre téléchargeable gratuitement).

Avant tout, il me faut faire un point taxonomique : nous avons avant tout affaire à une Sword & Sorcery franchement Dark (mais voyez plus loin tout de même), dans une veine qui rappelle le Cyberpunk en SF dans sa façon de mettre des entités économiques et financières toutes puissantes au centre du jeu, l’ennemi n’étant pas alors un monstre ou un individu mais un système cynique, corrompu et sans scrupules (pour celles et ceux qui se poseraient la question, vu qu’il y a massivement de la castagne avec de vrais monstres, nous ne sommes pas, pour moi, sur de la Fantasy of manners pour autant). Pourtant, comme des auteurs comme Joe Abercrombie l’ont prouvé, la Fantasy la plus Dark peut s’accommoder sans problème d’une dose massive d’humour, même si ici, le registre est moins sarcastique que satirique, voire parodique. Jusqu’au moment, du moins, où on ne rigole plus, mais alors plus du tout. Orconomics relève donc également de la Light Fantasy.

Outre ses aspects héroïques et parodiques (du Jeu de rôle), ce roman relève aussi de la Hard Fantasy, par sa minutieuse description du système économique et financier sur lequel repose toute la société de cet univers. Alors c’est peut-être moins « réaliste » que dans le cycle La voie du dragon, mais en revanche il y a une vraie réflexion sur la façon dont l’économie d’un monde type JdR pourrait tourner, concrètement. Sans compter (mais nous allons en reparler) des parallèles faits avec l’économie de notre propre univers, évidemment.

Je reviens sur l’exploitation des mécanismes d’un monde de Jeu de rôle dans le roman, pour dire que si on est proche de la LitRPG (clic ; je précise que le passage consacré à ce sous-genre des littératures de l’imaginaire est un des seuls éléments de mes articles que j’ai choisi de ne PAS intégrer dans mon livre paru chez Albin Michel Imaginaire, étant donné que c’est un sous-genre complètement marginal en France, et d’un intérêt littéraire plus que douteux), Orconomics n’en relève, à mon sens, pas vraiment. Si vous voulez saisir la différence, lisez du Fabien Fournier (argh… non, rien) ou quelque chose comme Sword of the bright lady de M.C. Planck, probablement les deux auteurs les plus « lisibles » dans un sous-genre littéraire connu avant tout pour sa médiocrité stylistique parfois extrême (et pourtant, les habitués le savent, je suis très, très bon public à ce niveau).

Univers *

* Call it democracy, Bruce Cockburn, 1986.

Comme le dit lui-même l’auteur, le monde d’Arth « est le nôtre, mais avec plus de magie et moins de voyelles » (je précise que le site de Mr Pike est très, très bien fait et fort instructif). En gros, c’est le genre d’univers inspiré par les civilisations ou la géographie du nôtre et portant un nom rappelant le Earth anglais qu’ont bricolé, chacun dans leur coin, des billions de MJ ou de créateurs de Jeu de rôle, à commencer par Gary Gygax en personne (le père du Jdr), dont le monde s’appelle Aerth dans Mythus / Dangerous Journeys.

Nous avons donc l’arsenal classique de l’ancien empire perdu, des royaumes et cités-États, des différents « âges » du monde (comme chez Tolkien, sauf qu’ici, il y en a plus -au moins cinq, si je me souviens bien-), des elfes, des nains et des hobbits, de l’ancien ennemi mort-mais-peut-être-pas-tant-que-ça-trololol, enfin bon, vous voyez le genre. Ajoutez à cela tout le folklore de Donjons & Dragons (Gnolls, épées Vorpales, etc), et surtout, surtout, le fait que les classes et les niveaux des héros aient une existence concrète et que l’héroïsme soit le cœur de l’économie et du système sociétal de ce monde, et le tableau est complet.

En effet, comme se tue à tenter de l’expliquer le protagoniste principal à un de ses compagnons d’armes, qui débute, il ne faut pas confondre le marketing (l’image du héros « de contes », sans peur et sans reproches, qui vient tuer le méchant ou le gros monstre pour le bien du peuple, par altruisme) et la réalité (des tueurs / dératiseurs professionnels viennent buter tout ce qui a un trésor juste pour la thune -ou pour « protéger » les humains de ceux qui n’ont pas le bon faciès, hein-). Bref, ne pas confondre la vision naïve avec l’Héroïsme Professionnel (avec des majuscules), encadré par une guilde toute puissante, qui délivre permis (il faut une licence en règle pour exercer, faute de quoi on devient une cible au même titre qu’un monstre), rangs (et là, les rôlistes parmi vous commencent à comprendre qu’il s’agit d’une adaptation des niveaux d’un personnage de Jdr), spécialisations (guerrier, berserker, maître d’armes, etc), et assure un partage équitable du butin (qui est le vrai point délicat d’une quête. Si, si). (Le chiffre colossal de) 40% de l’économie de cet univers tourne autour de l’Héroïsme Professionnel et de la guilde qui le gère (j’en profite d’ailleurs pour signaler qu’il semble y avoir une guilde / corporation pour tout, des assassins aux éboueurs en passant par les mercenaires), que ce soit directement (le pognon des trésors injecté dans le système), semi-directement (les héros ont besoin de matériel, de potions de soin, d’auberges, etc, et il faut bien que quelqu’un fournisse ces services), semi-indirectement (il faut bien que quelqu’un fasse vivre ceux qui fournissent lesdits services), voire de façon très détournée. Ce qui fait donc du, hum, Heroes Guild Handbook (^^) le livre de chevet de beaucoup !

En effet, les futurs butins sont divisés en « lots », qui peuvent être achetés, avant même que le monstre qui détient le pognon ne soit occis, par différentes entités, que ce soit des banques, des fonds de pension d’anciens chevaliers / hommes d’armes, des corporations, une cité-État, etc (sachant que les héros qui butent la bestiole ont obligatoirement à la fois un pourcentage de 10 % et un fixe). Le truc étant que vous payez une certaine somme au détenteur des droits de la quête (qui en possède donc les 90% restants), en espérant que votre part du butin représente un montant supérieur. Le souci étant que depuis quelques temps, le système semble ne plus fonctionner correctement, les monstres dotés de gros butins se faisant de plus en plus rares (et pour cause, vu la façon dont ils sont chassés) et / ou les trésors devenant parfois très inférieurs aux estimations. Et le côté débridé de ce système ne fait que prendre de l’ampleur : on crée un produit financier en achetant et en liant entre eux les droits sur les parts de différents butins. Au lieu d’acheter 20 000 actions de la Blue Star Airlines (les initiés comprendront ^^), on prend 20% de parts sur le trésor de l’Hydre du Marais aux Scorpions (idem ^^), 15% sur celui du Sorcier de la Montagne de Feu (pareil ^^), etc (c’est moi qui introduit ces références à titre d’exemple, pas l’auteur). Cela permet à une mégacorporation, un fonds ou une banque d’investissements (c’est l’auteur qui emploie explicitement ces termes sur son site, par contre) de faire un bénéfice sur ces parts avant même la mort du monstre et peut-être surtout d’éliminer les risques financiers  si le trésor s’avère décevant.

Les plus éveillés d’entre vous auront donc remarqué que certains spéculateurs se sont éloignés de l’économie réelle, du butin avéré ET déjà possédé, pour vendre des produits financiers, en quelque sorte. Quand vous saurez que le principal spéculateur est une firme qui s’appelle Goldson Baggs (du nom du Nain et du Hobbit qui dirigent cette Firme -avec un grand « F »-), et que vous aurez fait l’évident parallèle avec la banque d’investissement Goldman Sachs de notre bien réel univers, vous comprendrez vite où l’auteur veut en venir. C’est à dire à une virulente critique du capitalisme. Ce qui n’exclut pas l’humour, bien au contraire, comme quand trois banquiers d’affaires parlent d’investir dans le DOW, qui, ici, n’est pas un indice boursier, mais le (trésor du) Dragon of Wynspar  😀

L’influence de la Guilde des Héros (dont la bannière, au passage, montre une épée et une comète, donc, comme le dit l’auteur « Sword & Sorcery ») va cependant bien au-delà de l’économie, et impacte les classes sociales elles-mêmes. Les races de cet univers sont divisées entre les Lightlings (les humains, elfes, nains, gnomes, hobbits, etc, bref les races « du Bien ») et les Shadowkin (orcs, gobelins, gremlins, gnolls, etc, des humains qui ont jadis été altérés par un ancien ennemi -comme chez Tolkien-). Ces derniers ont deux choix de vie : être une cible du moindre Héros de rang 1 qui passe par là, ou postuler pour avoir des papiers de NPC, ou Noncombatant paper carrier (cet acronyme signifie aussi, en anglais, Personnage Non Joueur dans les Jeux de rôle – Non-Player Character-). Ce qui leur ouvre alors la fascinante perspective d’exercer tout métier pénible, dangereux ou dégradant, et de voir leurs papiers invalidés à la moindre infraction. Bienvenue dans l’Apartheid ! Sans compter l’exploitation éhontée de leur savoir-faire : par exemple, les fabricants d’armes Vorpal Corp et Plus-Five (pour les non-rôlistes parmi vous, les épées Vorpale et celles à bonus +5 sont parmi les armes les plus dangereuses dans Donjons & Dragons) sous-traitent secrètement chez des gens très… surprenants ! Mais bien entendu, tout vaut mieux que de se retrouver avec le statut de FOE (Force of Evil, c’est-à-dire force du mal, mais aussi foe = ennemi, en anglais).

Je termine sur ce chapitre en précisant que l’auteur propose des choses assez surprenantes en terme de races, comme le fait que les elfes, nains, gnomes, etc, ne seraient que des variantes génétiques de l’humain, qui serait le « génotype » de base (un peu comme dans le JdR Shadowrun), ce qui est sous-entendu sur la sexualité des Nains, le fait qu’un métis de deux races Lightlings mais non-humaines aboutisse (quasi-)systématiquement à un pur humain, etc.

Magicbuilding

Outre le fait que les dieux sont réels et peuvent donner des pouvoirs à leurs prêtres, outre l’alchimie et les très nombreux objets magiques que l’on peut trouver dans un butin ou même acheter dans une boutique vu que certains sont fabriqués de façon industrielle (la séquence où les héros s’équipent, un classique de tout film épique, qu’il soit un Rambo / Expendables, de Fantasy ou de SF, est à ce titre fort savoureuse), l’auteur propose un système de magie basé sur le fait que les fils qui tissent le monde d’Arth peuvent s’étendre dans deux directions, et un mage peut percevoir et exploiter ces cordes / fils, dans l’écrasante majorité des cas dans une seule des deux « directions » à la fois. Ceux qui utilisent la dimension « Weft » sont les Solamancers, qui maîtrisent le feu, l’eau, la lumière et la vie ; ceux qui emploient la dimension « Warp » sont les Noctomancers, qui, eux, manient l’air, la terre, les ténèbres et la mort (sans pour autant être des Nécromanciens, qui sont un cas extrême). L’auteur précise aussi qu’en plus de cette « High magic », il y a aussi une low magic, qui était l’apanage de l’ancien ennemi, et qui s’intéresse au niveau qui est en-dessous de cette trame de fils, le substrat le plus fondamental de l’univers (le Bulk de la cosmologie branaire, quoi…).

Alors on est loin d’atteindre le niveau de développement d’un Brent Weeks, mais en même temps, le bouquin n’est pas très gros, l’auteur n’est pas là pour proposer un système de magie de compétition (ce que certains profils de lecteurs détestent, de toute façon, même si ce n’est clairement pas mon cas), il fait l’effort de proposer un truc qui tienne la route pour justifier / expliquer la magie type D&D, et il s’arrange tout de même pour proposer 2-3 trucs bien sympas (comme ces espèces de « circuits » magiques que l’on peut surcharger pour les neutraliser, ces robes qui changent d’apparence en fonction du rang du mage -et ces registres qui se réécrivent tout seuls pour tenir compte du changement- ou ces « robots » d’entraînement magiques), ce qui, convenons-en, est finalement plus qu’honorable.

Intrigue & Personnages *

* If i had a rocket launcher, Bruce Cockburn, 1984.

Gorm Ingerson fut, vingt ans auparavant, un Héros légendaire, surnommé « Barbe de feu », un berserker nain redoutable. Sauf qu’alors que son groupe affrontait un puissant sorcier, il a commis le seul acte que la Guilde ne peut pas pardonner : il a fui (l’auteur reste très évasif sur les raisons pour lesquelles c’est arrivé, et pour cause, vu qu’il a exprimé l’idée de proposer éventuellement un prélude à ce cycle, qui reviendra donc probablement sur cette aventure). Car, pour la Guilde, une Quête ne peut se terminer que de deux façons, par la victoire ou la mort des héros. Sa licence * (*to kill) de héros révoquée, banni des Halls Nains, il a erré pendant vingt ans, survivant en donnant une raclée aux Héros trop aventureux qui s’attaquaient à lui, et les dépouillant de leurs biens. Il a sombré dans l’alcoolisme (oui, même pour un Nain, c’est un pochtron), ce qui fait qu’il se réveille le plus souvent dans un fossé, sans se souvenir de la manière dont il est arrivé là. Lorsque l’intrigue commence, il est réveillé par un Gobelin isolé (ce qui est fort rare), poursuivi par un Héros débutant.

Contre toute attente, Gorm va sauver le gobelin Gleebek (enfin… non, rien) et décider de l’escorter vers la capitale du royaume, Andarun (qui est aussi la plus fameuse ville d’Arth), afin de lui faire obtenir ses papiers de NPC. C’est dans cette ville (ENCORE une cité où la stratification sociale se double d’une stratification physique verticale -il y en a tellement en SFFF, surtout ces derniers temps -cf Olangar– que ça en devient franchement lassant-) que le Nain va être retrouvé par des mercenaires, qui vont, là aussi contre toute attente, lui proposer un marché. Il semblerait en effet que Gorm ait été désigné comme un des sept Héros de la Destinée des Al’Matrans, le clergé de la déesse folle. Périodiquement, ces Héros légendaires sont lancés dans une grande quête, qui finit invariablement de deux façons différentes : soit l’équipe tout entière meurt, soit elle déclenche une guerre de religions. Sauf que cette fois, les clergés antagonistes coopèrent, et la quête est sponsorisée par le Royaume. Quand on sait qu’en plus, on promet à Gorm le pardon, le regain de sa Licence de Héros et le retour de ses rangs, on comprend qu’il finisse par accepter.

Il se retrouve alors avec un groupe hétéroclite, composé d’une elfe qui fut elle aussi une grande héroïne mais qui a sombré dans l’alcoolisme ET l’addiction aux potions de guérison (si, si !), d’un barde qui ne veut plus être voleur, de deux mages, une Solamancienne qui a énormément de pouvoir mais aucune technique, et un Noctomancien qui est l’exact opposé, les deux se détestant cordialement, d’un de ses anciens compagnons de la grande époque, qui a changé de nom, est mutique, mais reste un redoutable maître d’armes (et un arsenal ambulant !), même s’il cherche à mourir et affronte tout seul les pires monstres pour cela, et d’un prêtre Al’Matran qui n’a aucune expérience du terrain (c’est simple, même le Gobelin est meilleur combattant que lui !). Leur première mission, dans une, hum, Campagne qui doit en compter plusieurs, et qui a pour but final d’empêcher le retour d’un ancien ennemi (air connu !), est de retrouver des figurines que se disputent elfes et orcs, qui ont été trouvées par hasard dans un trésor miteux avant d’être volées. Sachant qu’entre les has been, les bras cassés et les antagonismes (l’auteur précise que la première cause de mort chez les Héros n’est pas les monstres, mais les inimitiés au sein d’un groupe…), notre équipe va avoir bien du mal à accomplir sa quête ! (au passage, l’auteur montre aussi clairement un des plus gros problèmes auquel peut être confronté un Maître de jeu de JdR, à savoir les conflits pour le partage du butin, non pas en valeur, mais savoir qui hérite de quoi -surtout en matière d’objets magiques-).

Sachez qu’une deuxième ligne narrative minoritaire en taille mais majeure en terme de son importance dans l’intrigue est entrelacée avec celle-ci (et que le point de vue peut varier, puisque nous voyons parfois l’action par d’autres yeux que ceux de Gorm), et qu’elle concerne Poldo, un employé de haut rang chez Goldson Baggs, qui malgré les rapports alarmistes qu’il ne cesse de soumettre à ses deux patrons, ne comprend pas leur optimisme dans la capacité du marché de l’Héroïsme Professionnel de bientôt, tout au contraire, entrer dans un second âge d’or. Et pour cause…

Kaitha, la ranger elfe, est un personnage fascinant, car l’auteur part du principe que l’immortalité physiologique de cette race fait qu’au bout de x centaines d’années, les souvenirs les plus récents s’écrivent « par-dessus » les plus anciens ou les moins sollicités, ce qui fait que petit à petit, une nouvelle personnalité émerge et qu’un même elfe peut ne plus être tout à fait la même personne que quelques siècles auparavant. Ainsi, la Kaitha actuelle n’est plus vraiment l’héroïne légendaire qui fut connue sous le nom de Vent de Jade, ce qui lui cause bien du tourment. J’ai trouvé ce concept de « palimpseste » totalement fascinant, pour ma part, une des franches réussites du roman. On signalera aussi le rôle très accru des Gnomes par rapport au Jeu / roman de Fantasy standard.

Phases et strates, comparaison avec Wyld

Ce livre présente à la fois plusieurs strates de lecture et plusieurs phases : tout dépendra en fait beaucoup de vos connaissances en matière de Jeu de rôle. Si vous ne connaissez pas du tout cette activité, tout un tas de blagues et autres références vont vous passer onze kilomètres au-dessus de la tête, comme ces histoires de NPCs, de Vorpal Corp ou de Plus-Five. Si, en revanche, vous avez une connaissance, même théorique, de ce hobby, vous allez trouver à la fois le côté parodique mais aussi la tentative de rationaliser tout ça, de dire « ok, comment un monde de JdR pourrait-il fonctionner, économiquement parlant, concrètement ? », très intéressants. De même, les parallèles faits avec l’économie / la finance du monde réel sont très bien réalisés, et le fond thématique est d’une richesse surprenante, notamment en matière de lutte des classes, de racisme (qui a une grande importance dans l’intrigue), d’apartheid, de vivre-ensemble, d’anti-capitalisme, et j’en passe. Et plus on avance dans le livre, plus cette richesse thématique apparaît avec clarté.

Le souci est justement que dans la première moitié, Pike est plus occupé à installer les fondamentaux de son univers qu’à développer son intrigue (et même dans le reste, elle demeure longtemps très basique -c’est une succession de « donjons », fondamentalement-, du moins jusqu’à la -longue- fin qui est, sur ce plan, significativement plus intéressante) ou ses personnages. Pire encore, ces trois pans du livre, à l’exception de l’aspect économique, paraîtront extrêmement classiques pour tout lecteur de Fantasy autre qu’un complet novice (même si, je vous le dis tout de suite, l’auteur s’amuse avec vous, en vous mettant sur plusieurs fausses-pistes et en vous mettant certains éléments capitaux sous le nez sans que vous vous en rendiez forcément compte). Je ne dirais pas qu’on s’ennuie, mais en revanche si c’est intéressant, ça n’est pas passionnant. Les choses s’améliorent sensiblement une fois la moitié passée, et deviennent carrément fascinantes une fois un certain point atteint. Celui où ce cynique de Gorm, qui ne croit plus au « vrai Héroïsme » (par opposition à sa version professionnelle), va mettre Wake up de RatM en fond sonore et décider de renverser la Matrice, suite à un événement qui va vous laisser pantois et faire monter le niveau d’émotion et votre attachement envers les personnages à des niveaux stratosphériques.

Je signale que le style de l’auteur est sympathique, avec quelques fulgurances occasionnelles assez prodigieuses sur le plan de l’humour. Le début, par exemple, est excellent, tout comme la mention d’un « owlverine », anagramme de Wolverine désignant un hibou-garou, ou la mention d’un « Temple of elemental unpleasantness » qui évoquera bien des souvenirs aux vieux de la vieille de D&D. Mais je crois que ce que j’ai préféré, c’est la fort savoureuse « Voie du vendeur agressif » des orcs, un vrai régal ! Même si, ni sur le plan stylistique, ni sur celui de l’intérêt global du livre, nous ne sommes devant le bouquin de la décennie (celle des années 2010, du moins) : c’est sympa, surtout si vous êtes rôliste, économiste ou les deux à la fois, mais ça n’atteint pas les sommets du genre Fantasy. Mais telle n’est cependant pas l’ambition de ce livre, et ce qu’il fait et la manière dont il le fait, il le fait très bien.

Qu’en est-il de l’inévitable comparaison avec Wyld de Nicholas Eames ? Je dirais que les deux bouquins sont intéressants, chacun pour des raisons différentes (sur le plan des thématiques, le roman de Pike est très supérieur à celui de Eames, même si ses personnages vont mettre énormément de temps à se montrer aussi attachants que ceux de Eames et que l’écriture de ce dernier est meilleure). Dans les deux cas, on a un élément du monde réel qui sert de base à ce monde (le show-business chez Eames, l’économie chez Pike), mais il est beaucoup plus important dans Orconomics que dans La mort ou la gloire. De même, il y a de gros hommages à D&D chez Eames, mais ils sont nettement plus appuyés chez Pike. Ce qui a d’ailleurs la caractéristique ambiguë de rendre le bouquin de ce dernier moins accessible à quelqu’un qui ne joue pas au JdR, mais en revanche bien plus attractif pour un rôliste. On notera aussi la différence d’ambiance, Orconomics étant, malgré la forte dose d’humour qui y est présente, nettement plus sombre que Wyld, notamment du fait de sa ressemblance avec le Cyberpunk (les corporations font tourner le monde, le système est pourri et on ne peut rien faire pour en changer, le héros est cynique, nihiliste et désabusé, etc), sauf sur la fin où là, on est plus proche du Hopepunk et où on dézingue les nervis du système avec une banane digne de Francky Vincent (je parle de son sourire, hein…). On notera qu’outre un registre parodique commun, on constate l’emploi dans les deux livres d’un comique de répétition (être dévalisé par les Silk Arrows chez Eames, « We’ll call it progress » chez Pike). Il y a aussi un autre très gros point commun : le fait d’avoir affaire à d’anciennes gloires qui reprennent à la fois du service et de la superbe (même si ici, on a un mélange de différents profils de héros, des has been aux complets novices).

Tout compte fait, je garde tout de même une préférence globale pour le roman de Eames, même si celui de Pike lui est franchement supérieur sur certains points. Le tome 2, Son of a Liche, étant réputé gommer les défauts d’Orconomics, je reste très curieux de lire le résultat, vu que potentiellement, là par contre on tient un hit en puissance. Mais Orconomics reste une belle ode à la tolérance, au progressisme et au vivre-ensemble face au racisme et au mépris de classe, et un vibrant hommage à l’idéalisme face à un capitalisme très terre-à-terre. 

Pour terminer, on signalera la présence d’une carte et d’un glossaire ma foi fort utile (et je le répète, n’hésitez pas à aller sur le site de l’auteur, il est complet et fort esthétique).

Niveau d’anglais : le niveau de langue lui-même ne posera aucune difficulté, par contre avoir des connaissances en matière de JdR peut aider.

Probabilité de traduction : je ne vois pas trop Bragelonne se lancer dans un second Wyld, et je vois mal quel autre éditeur pourrait publier ce genre de Fantasy de niche (orientée rôlistes) et populaire, surtout pas dans le climat élitiste actuel. Bref, lisez en anglais !

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28 réflexions sur “Orconomics – J. Zachary Pike

  1. Ah j’avais note ce bouquin juste parce qu’il a gagné le SPFBO, mais malgré la comparaison avec Wyld j’hésite.
    Si les personnages mettent plus de la moitié du bouquin a émerger je vais râler 😦

    Merci pour cet avis éclairé en tous cas

    Aimé par 1 personne

  2. Arf.
    Tu me donnes envie de le lire mais je ne lis pas en anglais, pas pour le loisir en tout cas. Frustration. J’ai plus qu’à prier pour qu’un éditeur soit sympa et le traduise.
    Par contre je vais peut être être dévorée par le grand serpent pour ce que je vais dire mais dans ton article tu parles d’une littérature roliste marginale en France. Sans aller jusqu’à dire que tu as tort parce que les exemples se comptent sur les doigts d’une main, j’ai quand même envie de dire que le donjon de naheulbeuk (qui existe aussi en romans que j’ai personnellement beaucoup aimé) exploite aussi dans un univers semblable (je trouve) à celui que tu décris ici l’aspect économie du jeu de rôle avec des quêtes, des taxes sur les gains des aventures, des niveaux, etc. avec une vraie administration qui intervient. Et c’est plutôt connu comme titre. Dans reflet d’acide on retrouve ça aussi mais en moins poussé sur l’aspect économique au profit d’une écriture plus littéraire. Après tu les écartes peut être pour leur aspect parodique, je ne sais pas. Ou pour leur origine audio avant de passer sur format papier. Personnellement ce sont des titres et concepts que j’adore depuis des années, j’aimerai bien que ça soit davantage exploité chez nous. Bref tout ça en gros pour savoir ce que tu (sous) entendais en utilisant ces qualificatifs vu que le sujet m’intéresse 🙂

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    • Il y a méprise, là. Je parle des livres de Fantasy relevant du sous-genre LitRPG, pas de Naheulbeuk ou de Reflets d’acide. Et clairement, la LitRPG, qui est liée aux MMORPG, est totalement marginale en France. Rien à voir avec la High Fantasy, la Dark, l’Urban ou je ne sais quoi. Et en effet j’ai écarté Naheulbeuk / Reflets d’acide car à l’origine, ce ne sont pas des sagas littéraires (et je dis bien : à l’origine) et que sur ce blog, à part sur certains (et je dis bien certains) articles de fond, je parle quasi-uniquement de romans. Je ne sais pas si tu as lu la partie de mon article mis en lien où j’explique ce qu’est la LitRPG, mais si ce n’est pas le cas, je t’invite à le faire, tu verras pourquoi je parle à la fois de littérature marginale chez nous (rien à voir avec le Japon, la Russie, voire les USA, sur ce sous-genre précis) et d’un niveau abyssalement bas (le problème de traductions faites par des amateurs peu doués venant s’ajouter à l’absence de tout style : certains bouquins de LitRPG sont des retranscriptions de canal de chat combat type MMORPG).

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      • Bah si quand même j’ai jeté un œil avant de demander, tu parles de difficultés à caractériser mais que grosso modo on a besoin d’un monde où les statistiques des personnages sont affichées clairement et sont en progression constante pour parler de LitRPG, ce qui est le cas des deux sagas dont je parle. Après que tu les aies écarté parce qu’à l’origine ce ne sont pas des sagas littéraires, je le conçois parfaitement et j’ai aucun souci avec ça, c’était juste pour ouvrir la discussion par rapport à ce que tu disais sans remettre en question le fait qu’il existe un trou dans cette littérature en France. C’est pas avec deux sagas connues qu’on comble un trou ^^ Mais c’est quand même intéressant de savoir qu’elles sont là, sur support plus classique (bd pour les deux, roman en prime pour Naheulbeuk). Par contre j’ai du mal à comprendre comment on peut considérer comme roman de simples retranscriptions de chat combat ça doit être d’un chiant à lire, déjà quand tu joues c’est pas le plus passionnant sauf pour savoir ce que tu rentres ou ce que t’as mis mal x) y’en a qui ne se foulent pas…

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  3. je vais me contenter du Eames. Ce n’est pas que je sois inculte en matière de JDR (au contraire), mais plutôt hermétique à la parodie sur des centaines de pages.
    J’ai beaucoup aimé ton chapitre de taxidermie 😉 .

    Aimé par 1 personne

    • Merci !

      Oui, je comprends tout à fait. Même si là, on est loin de délires à la Pratchett. Et que j’ai envie de dire que l’auteur n’installe un aspect léger que pour mieux sidérer le lecteur quand il ne s’y attend plus du tout 😉

      Aimé par 1 personne

  4. Dans ce genre là on doit se contenter de Kalon et de Morgoth, les sagas littéraires en ligne d’ASP Explorer pour ceux qui connaissent. Ce type a eu raison trop tôt. Parce que ça a l’air d’être le même esprit.

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  5. Je partage ton avis sur la qualité limitée de la LitRpg – disons qu’il y a une suspension of disbelief nécessaire qui n’est pas évidente à mettre en place, empirée par la difficulté à faire de la technique de jdr lisible en tant que roman.
    Donc, c’est dépayant au départ, mais ca s’épuise vite. Il y a une série que je vais essayer suivre, parceque l’auteur transforme à priori le concept thématique (l’univers est regi comme un jdr) en mystère (pourquoi est ce ainsi ?)/
    Sur l’elitisme de la fantasy fr..on a quand même traduit a tour de bras Pratchett et Anthony. Ca a vraiment changé de nos jours ?

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    • C’est surtout depuis quelques mois et le succès de Damasio que les éditeurs font des remarques dans ce sens. Ils disent en gros qu’ils ont compris que les lecteurs voulaient une SF et une fantasy plus littéraire et qu’ils avaient compris le message.

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      • Ce qui est idiot vu que l’écrasante majorité des gens qui ont acheté le bouquin de Damasio ne savaient même pas que c’était de la SF et l’ont acquis par rapport aux positions militantes de l’auteur. D’ailleurs, beaucoup de libraires se sont bien gardés de le mettre en rayon SF, car certaines personnes ne l’auraient pas acheté s’ils avaient su de quel genre littéraire exact il relevait. Donc réorienter toute une politique d’achat de droits ou de publication à cause de Damasio, c’est d’un crétinisme ahurissant. Son succès n’aura aucun impact sur le reste des ventes de SFFF, car ceux qui l’ont acheté ne sont pas et ne sont pas devenus des lecteurs de SF à l’écrasante majorité, et car s’ils avaient su que c’était un bouquin de SFFF, ils ne l’auraient tout simplement pas acheté, pour nombre d’entre eux.

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    • Pour ma part (je ne me prononcerai pas à la place de Lutin ou de l’Ours), je parlais d’élitisme en SFFF en général, pas spécifiquement en Fantasy. Ceci étant dit, oui, tout ce qui est Fantasy populaire / fun / de pur divertissement ou évasion / éditée par certains éditeurs (Bragelonne, principalement) est regardé de haut par certains, qui cherchent à pousser une Fantasy dite « intelligente » (comprendre : à message progressiste) dans la lignée de gens comme Patrick K. Dewdney ou Sofia Samatar par exemple. Alors que pour moi, un bouquin de Fantasy supposé être divertissant / épique et qui fait bien son taf, c’est largement aussi intelligent que les pamphlets à message de machin ou de bidule.

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      • Effectivement, je peux comprendre que le succès de Damasio avec les furtifs (qui pour moi est moins bon que ses livres précédents) ait donné des idées (fausses je suis d’accord) à certains.
        Après, des snobs, y en a toujours eu – il y en aurait plus qu’avant ?
        Je pose la question parce que je suis de très loin le monde de l’édition française, mais je suis curieux d’en savoir plus sur l’ambiance et les rumeurs:)

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        • J’ai effectivement l’impression qu’il y a beaucoup plus de snobisme depuis un an ou deux, à la fois dans certains pans de la blogosphère et dans l’édition. Après, je pourrais employer les précautions d’usage en te disant que ce n’est peut-être qu’une impression personnelle, mais vu les témoignages de l’Ours Inculte ou de Lutin plus haut dans les commentaires, ou d’autres vus ailleurs ces derniers jours, je suis visiblement loin d’être le seul à être parvenu à cette constatation.

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  6. Ping : Fantasy non-médiévale / d’inspiration extra-européenne / aux thématiques sociétales | Le culte d'Apophis

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