L’œil d’Apophis – Numéro 14

Eye_of_ApophisQuatorzième numéro de la série d’articles l’œil d’Apophis (car rien n’échappe à…) ! Je vous en rappelle le principe : il s’agit d’une courte présentation (pas une critique complète) de romans qui, pour une raison ou une autre, sont passés « sous le radar » des amateurs de SFFF, qui sont sortis il y a longtemps et ont été oubliés, qui n’ont pas été régulièrement réédités, ont été sous-estimés, ont été noyés dans une grosse vague de nouveautés, font partie de sous-genres mal-aimés et pas du tout dans l’air du temps, sont connus des lecteurs éclairés mais pas du « grand public », pour lesquels on se dit « il faudra absolument que je le lise… un jour » alors qu’on ne le fait jamais, et j’en passe. Chaque numéro vous présente trois romans ou cycles : aujourd’hui, il s’agit de L’aube de la nuit de Peter F. Hamilton, des Vaisseaux du temps de Stephen Baxter et de La cité des permutants de Greg Egan.

Au passage, sachez que vous pouvez retrouver les anciens numéros de l’œil via ce tag ou bien cette page. Je vous rappelle aussi que les romans présentés ici ne sont pas automatiquement des chefs-d’oeuvre ou ceux recommandés par le site à n’importe quel amateur de SFFF (si c’est ce que vous cherchez, voyez plutôt les tags (Roman) Culte d’Apophis ou Guide de lecture SFFF).

L’aube de la nuit – Peter F. Hamilton

hamilton_night's_dawnContrairement à ce que l’on pourrait penser, L’aube de la nuit de Peter F. Hamilton n’est pas un cycle, mais un seul roman, découpé en trois énormes tomes en VO et six / sept (édition grand format / poche) en VF. C’est incontestablement un des projets les plus ambitieux de l’Histoire de la Science-Fiction, clairement le chef-d’oeuvre de l’auteur, ce qui ne rend donc que plus abracadabrant le fait qu’il n’en existe aucune édition récente, et bien entendu aucune édition électronique… Des gens demandent souvent, dans la blogosphère ou sur des sites comme Babelio, comment aborder la bibliographie d’Hamilton. Les mêmes noms (Dragon Déchu, le cycle de Pandore -il est d’ailleurs amusant de voir que pratiquement personne n’emploie son nom officiel, à savoir La saga du Commonwealth-) reviennent le plus souvent dans les réponses qui leur sont faites, mais je vois très rarement citée L’aube de la nuit (au passage, si certains sont intéressés par un mini-guide de lecture de la biblio d’Hamilton, exprimez-vous en commentaires, ça ne va pas être très long à faire et si ça peut en aider certains, ce sera avec plaisir). Je pensais que c’était parce que sa taille le rendait intimidant, mais en préparant cet article, j’en suis en fait venu à penser qu’il s’agissait plus d’une question de disponibilité qu’autre chose. Ou que c’était lié au fait que les gens connaissent de l’auteur ce qui a été publié chez Bragelonne, et pas ailleurs. Ce qui me conduit au passage à me demander combien, parmi les plus jeunes blogueurs, ont conscience de la mine d’or qui avait été éditée en Ailleurs & Demain chez Robert Laffont, voire même de l’existence de la défunte collection. Espérons donc que Bragelonne récupérera les droits de cette saga et lui offrira la visibilité et la disponibilité qu’elle mérite.

Si le britannique a écrit de très bonnes choses par la suite, à commencer par le cycle de Pandore, qui est pour moi sa deuxième meilleure oeuvre, il n’a cependant plus jamais atteint le niveau d’ambition ou de qualité qui était le sien dans L’aube de la nuit. Ce roman commence en effet sur des bases classiques (une société humaine du futur qui a colonisé de nombreuses exoplanètes et s’est divisée en deux cultures, une classique centrée sur l’électronique et l’autre orientée biotechnologies -au passage, voilà qui se rapproche d’une façon suspecte de Bruce Sterling et de sa Schismatrice parue dix ans plus tôt-) mais part ensuite relativement rapidement dans une direction extrêmement surprenante. Certes, l’invasion de morts-vivants est devenu un poncif en matière d’imaginaire, littéraire ou ciné / TV ; en revanche, où avez-vous vu des gens possédés par les esprits des morts se répandre… dans une bonne partie de la galaxie ? Quel roman de New Space Opera (par opposition, par exemple, avec du Time Opera, de la SF à mondes parallèles ou de l’Uchronie, où la chose peut être plus courante) met en scène des personnages Historiques comme Al Capone, qui se retrouvent lâchés dans une époque de missiles à antimatière et de vaisseaux vivants (qui communiquent avec leurs capitaines via une forme presque Hard SF de télépathie !) ? Alors certes, comme dans la plupart des grands cycles d’Hamilton, c’est parfois long, lent, divisé en une multitude de sous-intrigues, personnages et points de vue, d’accord, la fin est un peu abrupte et « facile »… mais nom de moi-même, quelle claque ! L’univers et l’idée de base (la possession des vivants par les esprits des morts… dans un contexte multiplanétaire et grâce à la combinaison d’un rituel sataniste et de l’intervention fortuite d’un extraterrestre aux capacités hors-norme) sont absolument bluffants, et rien que pour ça, si vous parvenez à mettre la main dessus (ou s’il est réédité), n’hésitez pas une seconde, car Hamilton n’a jamais fait et ne refera probablement jamais mieux !

Les vaisseaux du temps – Stephen Baxter

vaisseaux_temps_baxter_paternosterQui, parmi nous, ne s’est pas un jour fait la réflexion que la fin de tel livre était frustrante, et n’a pas eu envie d’écrire la suite lui-même ? Eh bien Stephen Baxter a franchi plus d’une fois ce pas-là, notamment en proposant, à l’occasion de son centenaire, une suite de La machine à explorer le temps de H.G. Wells (il récidivera -avec beaucoup moins de succès- en 2017 avec La guerre des mondes), appelée Les vaisseaux du temps (dont une des éditions poche réussit l’exploit d’arborer une couverture de la légendaire Jackie Paternoster qui est presque esthétique. Si, si). Et ce roman est un tour de force : tout en gardant les fondamentaux de Wells et l’atmosphère de son roman, Baxter en propose une suite à l’écriture plus moderne, plus solide au niveau du scénario et des personnages, et évidemment sur l’aspect scientifique. Et Baxter étant ce qu’il est, à savoir un des incontestables Grands Maîtres de la Hard SF, il va très, très, mais alors très loin. Ses Morlocks construisent une Sphère de Dyson, et l’auteur joue avec les lignes temporelles alternatives, les voyages dans le temps (passé ou futur) couvrant jusqu’à plusieurs milliards d’années, la nanotechnologie, la manipulation active de proto-univers, et j’en passe.

Bref, qu’on le lise comme une « simple » suite du roman de Wells ou comme un roman de Hard SF aux fondamentaux assez particuliers et à l’atmosphère délicieusement surannée, Les vaisseaux du temps est un projet littéraire assez unique, bluffant dans sa façon de respecter l’oeuvre originale tout en la dépassant sur tous les plans, et au final extrêmement intéressant. Sachez aussi que si on peut parfaitement le lire en n’ayant du livre de Wells qu’une connaissance théorique (c’est un classique, après tout), on y perd sur de nombreux plans, aussi vaut-il mieux enchaîner les deux romans.

La cité des permutants – Greg Egan

cité_permutantsVous avez fini Diaspora et vous cherchez un autre roman de Greg Egan qui propose un niveau de vertige scientifique comparable ? Essayez La cité des permutants ! Le postulat de départ est simple : en 2050, on peut sauvegarder une copie consciente de son esprit sur un support informatique, et vivre ensuite en Réalité Simulée. Le seul problème étant bien entendu que s’il arrive quelque chose (catastrophe naturelle, guerre, attentat, etc) au support physique faisant tourner votre esprit / la simulation, vous mourrez tout aussi efficacement que si vous étiez resté dans votre corps d’origine. Une théorie selon laquelle physique et mathématiques sont la même chose (notre réalité tangible ne serait en fait pas seulement décrite par les maths, mais serait purement mathématique. Ce qui fait que toute structure pouvant exister mathématiquement existe également physiquement. On conseillera aux personnes intéressées par le sujet de lire Notre univers mathématique, essai de vulgarisation scientifique signé Max Tegmark) va cependant offrir une porte de sortie inédite…

La cité des permutants n’est certes pas un roman facile, ni toujours parfait sur un pur plan littéraire, mais il est beaucoup plus ambitieux que la production en forme courte récente de l’australien, plus pointu ou stimulant que des romans comme Zendegi ou Téranésie, et à mon avis plus intéressant que L’énigme de l’univers. Bref, si vous cherchez à retrouver le Sense of wonder et la portée philosophique de Diaspora, c’est, de ses livres traduits en français, celui que je vous conseillerai le plus volontiers, avec le vertigineux Isolation. N’oubliez pas, également, ses recueils de nouvelles (Axiomatique / Radieux / Océanique), qui sont souvent plus accessibles que ses romans les plus anciens et offrent de très beaux moments de Hard SF.

***

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34 réflexions sur “L’œil d’Apophis – Numéro 14

        • C’est sûr que pour un gros lecteur de New Space Opera et / ou de Hard SF, le jargon reste assez léger, mais (et l’exemple de Sophie est là pour le montrer) tout le monde n’a pas ce genre de profil. C’est sûr que si on ne lit pas / peu de SF ou seulement du YA, Hamilton peut paraître relativement difficile.

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  1. Bonjour,
    Merci beaucoup pour ces articles de qualité, toujours intéressants et extrêmement documentés (… Bon… Ok, quelques fois un peu longs, mais ça vaut le coup…).
    Je rebondis sur la proposition : par quoi commencer Hamilton ?
    Vu la longueur l’Aube de la Nuit fait effectivement peur…
    Pandore me fait de l’œil, voire Dragon Déchu (mais synoptique moins engageant a priori) … Voire la route de Nord…
    Mais j’avoue que le cycle the Expanse, ou même le cycle de Scalzi de l’interdépendance me tentent aussi pour changer de la Fantasy (Erikson et Hobb en cours…)
    Rhaa… Trop de livres, trop difficile de choisir…
    Après l’article sur le Planet Opéra, j’attends, comme beaucoup, l’article sur le New Space Opéra 😬…

    Merci pour vos commentaires

    Kraps

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  2. Je vote aussi pour le guide d’Hamilton. J’ai adoré Dragon déchu au point de le dévorer en 3/4 jours (ce qui est assez rare chez moi) mais je n’ai pas trop su comment enchainer le reste de son œuvre.

    Et je te rejoins entièrement concernant L’aube de la nuit: de mon côté, c’est bel et bien sa disponibilité qui me pose problème. Les prix semblent d’ailleurs assez élevés sur le marché de l’occas pour certains tomes.

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  3. je suis bien d’accord, L’aube de la nuit est le meilleur de Hamilton et j’ai tout lu de lui. Et je suis d’accord aussi que la défunte collection A et D nous a fourni tellement de merveilles de sa création à sa mort qu’elle reste la plus importante dans ma bibliothèque. En plus les traductions étaient d’une qualité irréprochable à mon avis inégalé. Après le chef d’oeuvre, la saga du Commonwealth est surement le deuxième . La grande route du Nord suit. Greg Mandel est distrayant avec quelques idées amusantes. Le moins bon est le recueil de nouvelles. Je suis en train de lire Salvation qui pour l’instant ne m’a pas beaucoup convaincu. Soi dit en passant quand je cherche un vieux ailleurs et demain je l’achète d’occasion sur Rakuten (Prime minister) et en général je trouve à un tarif raisonnable et en très bon état.

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      • En fait j’apprécie peu les nouvelles en règle général et ici c’est très enquête policière si je me souvient bien ce que je n’aime pas non plus. Peut-être devrai-je le relire !

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  4. J’ai toujours voulu essayer ce Cycle d’Hamilton mais malheureusement l’absence de version numérique m’a détourné vers d’autres œuvres de l’auteur.
    J’ai l’intention d’essayer son recueil de nouvelles pour voir si Hamilton sait faire court ! lol

    La cité des permutants, lu et pas compris grand chose ! lol

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  5. J’hesite depuis quelques temps a me lancer dans un livre de Hamilton. Soit via l’Aube de la nuit, soit via Pandore. J’ai commence doucement avec le recueil Manhattan in reverse, que j’ai beaucoup aime. Je serais egalement ravi si tu nous concoctais un petit guide de lecture sur cet auteur.
    Merci encore pour tous tes articles. Je ne fais pas l’effort de mettre un mot sur chacun, mais je les lis tous avec grand plaisir, tu as d’ailleurs un sacre rythme de production en ce moment!

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    • Merci pour ta fidélité ! Eh bien il se trouve que je suis assez motivé pour écrire des articles ces dernières semaines. Concernant le guide de lecture d’Hamilton, il sera disponible avant la fin de la semaine prochaine, maximum.

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  6. Belle petite liste qui me correspond tout à fait quant au « il faut je le lise… un jour ». J’ai dans ma PàL le cycle de l’aube de la nuit depuis un petit moment. J’ai déjà lu la saga du Commonwealth et je l’avais adoré. Si tu me dis que c’est encore mieux ! Je vais le remettre en haut dans ma liste de lecture.

    Idem pour les vaisseaux du temps de Baxter, cela fait un moment que je dois le lire. Faire une suite à un ouvrage aussi emblématique me fait cependant assez peur, étant donné que le Wells reste un grand classique pour moi. Il faudra que je me lance…

    Par contre Greg Egan, je crois que c’est pas pour moi…

    SInon, une guide de lecture Hamilton m’intéresse aussi !

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    • Oh oui, tu peux y aller, le Commonwealth est déjà génial, mais L’aube de la nuit est un cran au-dessus, un vrai monument !

      Vu la demande, je commence l’écriture du guide demain, et il devrait être disponible avant la fin de la semaine prochaine grand maximum.

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  7. Vraiment très intéressants tous ces articles, j’ai découvert ce blog avec le guide de l’imaginaire chez albin michel, acquis l’année dernière aux utopiales.
    Ne sachant pas par où commencer, je soutiens également un guide de lecture Hamilton. Et si ce n’est pas trop long, la même chose pour Stephen Baxter serait le bienvenu…

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  8. A défaut d’être jeune blogueur, le vieux lecteur que je suis se souvient avec nostalgie de ses yeux qui pétillaient à la vue de ces magnifiques couvertures argentées de Ailleurs et Demain, mais qui coûtaient affreusement chers pour ma pauvre bourse de lycéen/étudiant. Un peu plus tard, Gérard Klein a développé la collection SF du Livre de Poche en puisant dans ce fond, et les pépites, effectivement, volaient dans tous les coins.
    Je n’ai lu que L’Aube de la Nuit de Hamilton, et comme toi j’en suis resté comme deux ronds de flan. Une diversité d’histoires et de terrains d’action hallucinante, des créations fabuleuses (ma préférées: les Edenistes et leurs vaisseaux vivants), des personnages inoubliables. Bref, le bonheur.
    C’est vrai quand même que j’aurais bien réduit la taille de certains passages un peu longuets.
    Un gars de Bragelonne m’a vendu Salvation au dernier salon du livre de Paris. J’espère qu’il vaut au moins la moitié de l’Aube

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    • Je n’irais pas jusque là. Il est certes décevant, mais ça reste du Hamilton, donc un New Space Opera de meilleure qualité que 90% de la concurrence. Sans compter que je pense que le tome 2 sera plus digeste, maintenant que la phase de mise en place est terminée.

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  9. J’ai tellement détesté l’Aube de la nuit que j’ai revendu les livres tout de suite après les avoir lus, ce que je ne fais jamais d’habitude… Malheureusement c’était il y a bien 15 ans donc je ne me souviens pas de ce qui m’avait déplu. Je cherche depuis plusieurs jours… comme j’ai lu les trois assez vite (1 tiers en français, 2 tiers en anglais, le début m’avait plu et je n’avais pas voulu attendre la parution en français), je ne pense pas que c’était l’écriture. ça m’évoque vaguement des aspects religieux qui m’avaient gonflée mais je ne sais pas si c’est ça.
    Mais je me dis en lisant tes 2 articles sur Hamilton que si j’avais gardé les éditions françaises j’aurais pu les revendre bien cher aujourd’hui… ^^

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  10. Et comme une andouille, j’ai toujours pas mis les Vaisseaux du Temps sur ma wishlist ! Par contre, L’Aube de la Nuit n’est pas franchement méconnue en France et semble avoir sa petite communauté d’afficionados. Et la palme d’or de la pire couverture sera pour moi à jamais celle de « La planète aux vents de folie ».

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    • Oui, des gens qui l’ont lu en A&D ou dans sa version poche, il y a 15-20 ans (je l’ai commencé le 2 janvier 2000, pour ma part). Moi je te parle de gens qui chercheraient à se le procurer aujourd’hui, ou de gens de ton âge qui n’ont pas connu (ou sur la toute fin) Ailleurs & Demain, et qui donc ne connaissent d’Hamilton que ce qui a été publié chez Bragelonne (donc tout sauf L’aube de la nuit).

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