Soul of the world – David Mealing

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Une High Fantasy 2.0 à mousquets Révolutionnaire (dans tous les sens du terme) et d’une ambition que ne renierait pas Steven Erikson

soul_of_the_worldSi vous suivez ce blog, vous savez que je fais partie de ces lecteurs de longue date / ces gros lecteurs qui ont depuis un moment laissé tomber la High Fantasy, ses prophéties et ses héros / héroïnes destiné(e)s à sauver le monde. Question de répétitivité de ce sous-genre, de manichéisme et de pauvreté des intrigues, de simplicité relative de la psychologie des personnages, surtout par rapport à la Dark Fantasy. Ne croyant plus à un renouvellement du genre, je me suis tourné vers des formes émergentes, plus novatrices et dynamiques, comme la Flintlock ou la Colonial Fantasy. Eh bien il faut croire que de l’autre côté de l’océan Atlantique, le Grand Esprit a entendu ma prière muette, et qu’il a missionné le dénommé David Mealing. En effet, celui-ci nous propose ce que l’on pourrait appeler une High Fantasy 2.0, ou, pour être vraiment très précis, une High Flintlock / Colonial Fantasy (oui, j’invente des sous-genres maintenant, je n’ai plus de limites, mouahaha !). Car pourquoi proposer un sauveur du monde lorsqu’on vous pouvez en proposer trois (et autant de formes de magie différentes !), pourquoi se restreindre à du médiéval-fantastique lorsque vous pouvez mélanger des tomahawks, de la sorcellerie et des canons, et enfin pourquoi modeler votre contexte et intrigue sur la Révolution française lorsque vous pouvez mélanger cette dernière avec son équivalent américain, dans un cadre qui rappelle la colonisation anglaise et française du continent et la Guerre de Sept Ans ?

Si on ajoute à cela une ambition certaine (et des éléments qui ne dépareilleraient pas chez ces pointures que sont Steven Erikson et Michael Moorcock), on se retrouve avec un premier roman (car c’est bien de cela dont il s’agit) absolument impressionnant, à la fois par son ampleur, par l’audace de son auteur (qui ne donne pas dans la facilité pour une première oeuvre) et par la façon ahurissante dont il mélange les vieilles recettes avec les plus récentes pour donner un livre résolument unique. Alors certes, tout n’est pas parfait (on va en parler), mais ça reste tout de même un auteur à suivre de près. Et ce d’autant plus que le premier jet du tome 2 (il s’agit d’un cycle, dit de l’Ascension) est déjà terminé à 95 % !

Genres

Le combat Ordre / Chaos / Balance, les gentils contre les méchants, tout cela place ce roman du côté de la High Fantasy (si vous rencontrez un nom de genre / sous-genre que vous ne connaissez pas, consultez mon Guide de la Taxonomie de la SFFF). Le cadre pré-Révolutionnaire et les mousquets placent globalement Soul of the world dans la Flintlock Fantasy, même si certaines discordances en matière d’armes à feu (visibles seulement par quelqu’un qui s’y connaît) pourraient plutôt le classer plus généralement en Gunpowder Fantasy (d’autant plus que le contexte inspiré par la Guerre de Sept Ans place la source d’inspiration entre un quart et un demi-siècle avant la révolution Française et l’épopée Napoléonienne, les fondations ultimes de la Flintlock). Le fait que l’action se passe dans un équivalent de l’Amérique du Nord dominé par des pseudo-français (les gentils) et des simili-anglais (les méchants) place également le livre dans les Fantasy Coloniale et Historique (variante : à monde imaginaire). Enfin, les forts aspects politiques et surtout militaires permettent aussi de le ranger dans les Fantasy du même nom.

J’ai vraiment apprécié la démarche de l’auteur, consistant à dépoussiérer un des deux sous-genres les plus stéréotypés qui soit, la High Fantasy (l’autre étant l’Heroic), notamment en y intégrant plusieurs élus et surtout les éléments les plus novateurs issus de la Flintlock et de la Colonial Fantasy, à savoir la technologie post-médiévale et le cadre extra-européen. Cette publication, aux côtés d’autres livres d’envergure sortis ces dernières semaines dans le genre ou qui vont sortir d’ici quelques mois, montre que la Flintlock et la Gunpowder Fantasy en général ont le vent en poupe, et sont des sous-genres très dynamiques.

Univers *

Le dernier des Mohicans, BO, 1992.

Les grandes puissances du Vieux Monde ont colonisé, voici trois siècles, un nouveau continent, Vordu, situé de l’autre côté de l’océan, à deux mille Lieues de la métropole. C’est Sarresant (traduisez : la France) qui possède la colonie la plus puissante, nommée New Sarresant (quelle originalité…). Elle a dû lutter contre UNE des tribus indigènes (l’équivalent des Indiens), les autres étant hautement pacifiques, et surtout contre les Grandes Bêtes natives du continent (voir Magies). Pour s’en protéger, on a bâti une Grande Barrière, un champ de force qui a donc limité l’expansion territoriale. D’autant plus que Gand (traduisez : les anglais) a établi sa propre colonie plus au sud. Les deux pays sont en guerre (et New Sarresant a conquis la moitié des colonies Thellan), à la fois dans le Vieux Monde et dans le Nouveau (dans une situation qui rappelle fortement la Guerre de Sept Ans, mais en miroir : ici, ce sont les pseudo-français qui gagnent). Dans ce dernier, l’enjeu de ces conflits n’est pas seulement territorial, économique, militaire, idéologique ou autre : il est surtout lié aux ressources magiques (nous en reparlerons). Notez qu’il est clairement précisé que les nations civilisées ne pratiquent plus l’esclavage depuis longtemps, et que le style de guerre pratiqué est de type Napoléonien (on se bat entre soldats en terrain découvert, on ne touche -normalement- pas aux villes et aux populations civiles) alors que l’époque dont c’est inspiré est pré-Napoléonienne.

Nous avons donc (surtout si on regarde la carte) un équivalent très clair des débuts de la colonisation de l’Amérique, avec son ménage à trois anglais-français-indiens. Sauf qu’ici, ce sont les pseudo-Français qui tiennent le haut du pavé, et que la Révolution qui va donner lieu à la pseudo-nation Américaine va avoir lieu chez eux et pas dans l’équivalent des Treize colonies ! Car oui, le peuple gronde : outre les différences évidentes entre les nobles oisifs et bien nourris et l’homme de la rue ou le paysan qui crève de faim, le « rapt » obligatoire des enfants qui présentent une affinité avec la magie (pour les enrôler de force dans la Prêtrise ou l’Armée) crée aussi des tensions. Et quand, de plus, des philosophes, pamphlétaires et autres agitateurs rabâchent le concept d’égalité (en français dans le texte, comme énormément de mots -notamment les titres de noblesse- et de noms propres, voire même des dialogues entiers à la fin), et qu’un membre de la famille royale met (enfin) le pied dans les colonies en donnant un ordre insensé, les poudres ne sont pas loin de s’embraser !

Bon, tout ce que je viens de vous expliquer concerne deux des trois protagonistes, et un côté de la Grande Barrière. Dans les terres aux mains des natifs, nous suivrons un troisième larron, et une société modelée sur celle des Indiens d’Amérique, dirigée par un conseil d’Anciens et guidée par les Shamans, protégée par les Gardiens, donnant une large place aux femmes (et à leur magie) et surtout ultra-pacifiste (la dernière guerre remonte à des lustres, et la seule tribu agressive, les Tanari, a été anéantie par le Visage pâle, qui s’est approprié ses terres -ce qui aura d’ailleurs certaines conséquences inattendues dans l’intrigue-). La coexistence avec l’Homme Blanc est donc pacifique, faite de commerce aux portes de la Barrière.

Mais attendez, mesdames et messieurs, ce n’est pas tout. Le livre est divisé (outre en chapitres montrant le point de vue d’un des trois protagonistes) en grandes parties, séparées par des interludes qui montrent, eux, celui d’un narrateur omniscient. Ces aperçus en coulisses sont non seulement extrêmement intéressants, mais ils nous montrent aussi d’autres lieux, dont le Vieux Monde, un autre empire de type sino-japonais, et même… les Trônes des Dieux !

Personnellement, j’ai beaucoup aimé les sources d’inspiration mises en jeu : les indiens d’Amérique sont, à mon grand regret, sous-représentés en Fantasy, genre qui met surtout en jeu des pseudo romains / celtes / grecs / vikings / arabes / mongols / égyptiens / japonais / chinois, et oublie allègrement dans au moins 95 % des cas les autres civilisations, ethnies ou peuples. De plus, aussi étonnant que cela puisse paraître dans un genre largement dominé par les anglo-saxons, les contextes de type géographique européen ou eurasiatique sont largement majoritaires, et en Fantasy classique (non-urban), les Amériques sont largement sous-représentées (bien que la Gunpowder / Flintlock soit en train de réparer cette lacune, notamment dans Le sang du dragon). On appréciera aussi le fait que les Indiens soient représentés comme hautement pacifiques et civilisés, bref comme autre chose qu’une caricature à base de sauvages sanguinaires.

Autre différence intéressante dans le contexte : le fait que contrairement à la Flintlock « classique » (La promesse du sangThe shadow throne), la Révolution décrite ne soit pas seulement inspirée par celle qui a eu lieu en France mais aussi par la guerre d’indépendance américaine (mais de loin : les causes ne sont pas les mêmes, comme vous le verrez dans le roman).

Au final, nous avons donc un roman relativement original au niveau de son univers, même s’il y a des points communs avec At the Queen’s command de Michael Stackpole par exemple.

Magies *

Spirit horse of the Cherokee, Manowar, 1992.

Alors, là, accrochez-vous : il n’y a pas un système de magie… mais trois. Et encore, deux d’entre eux sont subdivisés en au moins trois sous-types, parfois eux-mêmes divisés à leur tour ! S’il n’y a rien de totalement révolutionnaire là-dedans (ni par rapport à la littérature Fantasy, ni par rapport aux mythes et légendes), en tout cas pas autant que dans La promesse du sang par exemple, tout ceci est en revanche extrêmement bien fait.

– Je vais passer très vite sur la magie liée aux kaas, car sa révélation est un des axes du roman. Notez juste qu’elle présente d’importantes ressemblances avec les pouvoirs des différents Lantern Corps chez DC (certainement pas accidentelles, à mon avis).

– Les indigènes emploient, eux, la magie des esprits : les Shamans utilisent celle des esprits des choses à venir (qui permettent de voir arriver les catastrophes naturelles, les difficultés et surtout les Grandes Bêtes), les Gardiens manient celle donnée par les esprits de ces dernières (je vais m’y attarder un peu plus loin)  et les femmes utilisent celle des esprits de la terre, qui leur est accordée dans des lieux sacrés qui ne sont jamais au même endroit si on tente de les visiter deux fois (je ne vais pas en dire plus sur la magie féminine, là aussi la découverte de ses caractéristiques est un des axes de l’intrigue : sachez juste que chaque site sacré confère un pouvoir différent et que chaque tribu en possède un).

– Enfin, les visages-pâles emploient la magie des lignes d’énergie : en gros, dans l’espace qui sépare l’être du non-être, il y a une trame formée de lignes de force, autour desquelles différents types d’auras ou de formes colorées (qui sont autant de types d’énergies différents) semblent être générées : Corps, Esprit, Entropie, Foi, Abri / Sanctuaire (Shelter), Vie, Mort, etc (notez que pendant des siècles, il n’y a eu que Corps, Vie et Sanctuaire, et que c’est l’expansion territoriale et coloniale qui a permis de découvrir les autres). En se liant mentalement à ces sources, le Binder (lieur, beurk, quel vilain terme) en acquiert les propriétés ou peut générer leurs effets : Entropie a des effets pyrokinétiques (ça fout le feu, quoi), Corps augmente vitesse, force et endurance, Mort annule les effets des autres, Sanctuaire permet de créer des champs de force (comme celui de la Grande Barrière), etc. Chaque type est généré / régénéré par des environnements, personnes ou actions différentes : Mort, par exemple, est créé par les cadavres (dans les cimetières, par exemple) et les personnes qui viennent juste de décéder. Comme chez Steven Erikson ou chez Brent Weeks, le don est rare (tous les enfants sont testés à cinq ans, et ceux qui ont le Don sont bons pour des marques sur les mains et vingt ans de service dans le Clergé ou l’Armée, sauf dispense royale que seul un noble a les moyens d’acquitter), maîtriser deux énergies l’est encore plus, et trois est exceptionnel. Plus, et c’est du jamais-vu, ou seulement dans les légendes.

Je reviens un peu sur les Grandes Bêtes : il s’agit de bestioles épouvantables, manifestation du pouvoir destructeur et sauvage de la Nature, qu’on ne trouve que sur ce continent et qui ressemblent à une mégafaune dotée de puissants pouvoirs magiques : en vrac, on trouve un serpent dont les écailles arrêtent toutes les armes et qui peut se rendre intangible, un félin aux griffes capables de trancher l’acier sans effort, un ours qui peut employer la puissance de la foudre, un chien qui peut former des clones de lui-même si son adversaire ressent la peur, et ainsi de suite. Les Gardiens sont chargés de protéger les tribus des bestiaux, en retournant leur propre pouvoir contre eux : en effet, si on réussit à zigouiller une des Grandes Bêtes, son esprit vous confère son pouvoir si vous le désirez. Ce qui fait qu’avec l’expérience, on peut se retrouver affublé de tout un tas de capacités sympas : intangibilité, toucher venimeux, peau caméléon, super-vitesse et sauts à la Steve Austin, griffes spectrales que même Wolverine il fait pas mieux (si, si), et tout et tout et tout. Et puis aussi une endurance, des capacités de régénération / guérison et une résistance aux éléments (froid notamment) de base, c’est cadeau. Cela rejoint certaines conceptions sur le shamanisme lié à des totems / esprits tutélaires animaux dont on acquiert les caractéristiques ou les pouvoirs.

A la base, dans les tribus, on maîtrise UN type de magie des esprits, et s’intéresser aux autres (ou pire, en acquérir la maîtrise) est tabou.

Personnellement, j’ai beaucoup aimé ce Magicbuilding d’une très grande richesse, même s’il n’est pas à proprement parler original (à part à la rigueur les Kaas). Tout ce qui est lié à la magie des esprits des tribus indigènes m’a passionné, et un point m’a paru très intéressant : dans ce monde, l’expansion coloniale outremer n’est pas tant motivée par le prestige, la quête de ressources (or, argent, etc), de nouveaux marchés, d’espace, et ainsi de suite (même si ces facteurs y contribuent) mais par la recherche de nouvelles variantes d’énergie liées au réseau de lignes. Ainsi, la guerre Gand / New Sarresant a permis de mettre la main sur Entropie, augmentant ainsi la puissance et la polyvalence magique de l’heureux possesseur des « gisements » de la ressource concernée. C’est donc presque une guerre pour le pétrole ou une quelconque autre ressource stratégique avant l’heure dont il s’agit en fait.

Personnages : présentation

Bon, je ne vais pas chercher à éviter le spoiler à tout prix (d’autant plus que c’est sur la quatrième), les trois protagonistes sont les élus, non pas d’une prophétie, mais disons de ce tour-ci de la roue d’un cycle d’ascendances (et non, je n’en dirai pas plus). Donc, déjà, par rapport à de la High Fantasy lambda, on voit bien qu’il y a une différence, puisque en lieu et place d’un sauveur du monde, il y en a trois. Ajoutons que chacun représente un point de vue différent, celui du peuple des colonies (et de la magie des Kaas) pour Sarine, celui des militaires et de la magie des lignes d’énergie pour Erris, et celui des indigènes et de la magie des esprits pour Arak’Jur (et Corenna). Il y a aussi une différence de… disons allégeance Cosmico-Moorcockienne entre ces trois là, mais chut ! Enfin, remarquerons que cette structure à protagonistes / points de vue multiples est assez typique des œuvres les plus emblématiques de la Flintlock / Gunpowder (Tamas / Taniel / Adamat, Janus / Marcus / Winter, etc).

Sarine était une orpheline des rues qui a été recueillie par un prêtre de la Trinité, le Père Thibeaux, qu’elle appelle « mon oncle ». Désormais, la jeune femme est dessinatrice. C’est une Lieuse qui n’a jamais été testée lorsqu’elle été jeune, grâce à son père adoptif, qui l’a protégée des autres prêtres et l’a entraînée. Elle n’en a pas conscience, mais ses capacités en ce domaine sont exceptionnelles. Elle a, de plus, un compagnon invisible pour tous sauf pour elle, un « serpent à quatre pattes » à l’aspect cristallin / métallique nommé Zi, qui peut lui conférer une endurance et une vitesse exceptionnelle ou la protéger par des champs de force. Elle aime se rendre secrètement dans les jardins du palais royal de Rasailles, afin d’y dessiner les toilettes des nobles dames et les beaux aristocrates, dont un qui a sa préférence. C’est lors d’une de ces réceptions qu’elle va être conduite à se dévoiler, lançant sa vie sur une nouvelle voie. En parallèle, elle va tenter de combattre l’influence d’un certain Reyne d’Agarre, membre de la Chambre basse du Parlement, et organisateur en sous-main de la Révolution à venir.

Erris d’Arrent est un colonel du 14e de Cavalerie légère, une Lieuse d’une rare puissance et un génie stratégique au caractère bien trempé. Cette roturière, fille de trappeur, est une meneuse d’hommes hors-pair, un vétéran endurci de deux guerres qui combat en première ligne monté sur sa jument, Jiri. Ses facultés magiques en font une force dévastatrice sur un champ de bataille. Elle va être confrontée aux versions locales d’Oradour-sur-Glane, ainsi qu’aux étranges capacités et à l’audace du nouveau (et mystérieux) Commandant en chef ennemi. Elle va aussi découvrir une nouvelle forme d’énergie, Besoin, qu’elle seule peut manier à l’exclusion de l’antagoniste sus-nommé et qui constitue un véritable équivalent de la radio dans une ère à la technologie pré-Napoléonienne. Lorsque la Révolution éclate, elle y tient un rôle central, tentant de s’opposer à l’influence meurtrière (niveau guillotines) des civils menés par un certain Reyne d’Agarre, de maintenir un semblant d’ordre et d’assurer une transition pacifique vers un nouveau Régime (comme quoi, hein, le militaire sanguinaire…).

– Enfin, Arak’jur est le Gardien (Arak est un titre associé à cette fonction, Jur est son nom) de la tribu des Sinari. Cet homme endurci a vu sa femme et son fils se faire tuer par une des plus redoutables des Grandes Bêtes, le Valak’ar (serpent-fantôme), qu’il a occis, acquérant ainsi son toucher venimeux et son pouvoir d’intangibilité. Depuis, il a conquis le pouvoir d’une demi-douzaine d’autres esprits animaux. Il est en couple avec la jeune, jolie et surtout très ambitieuse Llanara. Il est troublé par le comportement du Shaman de la tribu, et surtout par l’irruption d’un visage pâle, Reyne d’Agarre, qui propose à la tribu les bénéfices d’une toute nouvelle magie. Ce peuple étant toujours à la recherche de moyens d’augmenter ses capacités occultes, le conseil des femmes choisit d’accepter, et c’est Llanara qui reçoit le nouveau savoir. Savoir qui s’avérera destructeur pour le mode de vie des tribus… En parallèle, Jur mènera une enquête et une quête de ses propres sources de pouvoir avec la sage Corenna, une femme d’une autre tribu.

Personnages : mon opinion

Comme dans tous les livres où on alterne entre les points de vue de plusieurs protagonistes, le risque est que l’un d’entre eux soit plus faible que les autres et provoque un effet de montagnes russes dans l’intérêt ressenti par le lecteur. C’est apparemment ce qui se passe avec Soul of the world : si j’en juge par mon ressenti et les critiques anglo-saxonnes déjà disponibles, un certain nombre de lecteurs a trouvé un des personnages moins intéressant que les autres. Pour certains, cela a été Arak’Jur, alors que de mon côté, c’est celui des trois points de vue que j’ai au contraire trouvé passionnant, alors que celui de Sarine m’a parfois ennuyé (je le trouve à quelques reprises à la limite du gnan gnan).

Un point qui m’a aussi un peu ennuyé est une relative sous-utilisation d’Erris (sur un plan bien précis, pas globalement), qui, finalement, passe plus de temps dans une tente d’Etat-Major que sur le terrain (bien que la très longue bataille de la fin soit intéressante, même vue du point de vue stratégique plutôt que tactique). Il y a beaucoup de combats dans le roman, mais paradoxalement, Erris, pourtant soldat, se bat moins que Sarine ou Arak’Jur ! Ce personnage, sorte d’Honor Harrington (pré-)Napoléonien ou de Richard Sharpe féminin, a un gros potentiel, qui n’est pas totalement exploité dans ce tome 1, même si il est certain qu’il le sera dans le ou les tomes ultérieur(s). Par contre, on peut saluer le fait que pour une fois, un livre de Flintlock laisse le premier rôle militaire à un personnage féminin, et pas un second rôle (certes plus ou moins d’envergure) comme avec Winter chez Django Wexler (où c’est Janus le taulier) ou Vlora / Ka-Poel chez Brian McClellan (complètement éclipsées par Tamas et Taniel). Même si il me semble bien que le roman Flintlock d’Emmanuel Chastellière à venir en avril 2018 emploiera lui aussi un protagoniste féminin. Notez enfin que dans le genre « les femmes et la guerre », tout ce qui tourne autour de la magie féminine chez les indigènes est également excellent.

Je pense toutefois que pour la lectrice ou le lecteur moyen, le point de vue d’Erris est celui qui pourra le plus poser de problèmes, surtout si la personne en question n’est pas habituée à lire de la Fantasy militaire ou de la Flintlock. Dans ce cas, je pense que les gens auront plus d’affinités avec Sarine ou Arak’Jur.

Par contre, le point de vue d’Arak’Jur, quelle baffe ! Il est passionnant de bout en bout, que ce soit au niveau de l’histoire personnelle et du caractère du bonhomme, de la description du mode de vie des tribus ou des particularités de leur magie. Si la nécessité du personnage de Sarine est incontestable dans la perspective trinitaire imaginée par l’auteur, en revanche j’aurais volontiers échangé le point de vue de cette dernière contre plus d’Erris et d’Arak’Jur.

Un point important à signaler à propos de ces personnages est qu’ils évoluent beaucoup du début à la fin du roman, et ce sur de multiples plans : sur celui de leurs capacités magiques, de leur statut social, mais aussi de leurs opinions ou de la connaissance de leur passé / de la compréhension de ce qu’ils croyaient être les piliers de leur univers. De plus, ils voient leur monde se désintégrer, et font tout leur possible pour maintenir la violence à l’écart de ce brutal changement de paradigme, non seulement politique mais aussi social, dans la redistribution, notamment, des rôles traditionnels (et des magies) entre les hommes et les femmes.

Autre point à signaler au niveau des personnages dans leur ensemble : l’ambition de l’auteur. Comme Steven Erikson, il n’hésite pas à faire intervenir directement les dieux et les Ascendants dans les affaires des mortels, et à mettre des capacités magiques complètement hors-normes en jeu. Et je ne parle pas de la perspective cosmique qui est largement à la hauteur de la Balance Cosmique, du combat de la Loi et du Chaos et des Champions éternels de Moorcock. Bref, loin du simple péquenaud Hobbit qui va balancer un anneau dans un volcan tel un Haroun Tazieff sous amphétamines, là, on est sur du lourd, ce n’est plus de la High mais de la Higher Fantasy, si j’ose dire. 

Ecriture

Elle est directement impactée par l’intérêt que l’on accorde aux personnages : étant moins intéressé par Sarine, j’ai ressenti les chapitres vus selon son point de vue comme un creux, et ce d’autant plus que parfois, on passe de scènes à grand spectacle avec Erris / Arak’Jur à d’autres beaucoup plus banales avec la jeune femme. Autant dire que le contraste peut être violent, et qu’il aurait peut-être fallu éviter.

De même, le livre est long (640 pages), et la phase de mise en place (de l’univers, des protagonistes, du contexte pré-révolutionnaire, des systèmes de magie) forcément assez longue (une bonne moitié du bouquin, presque les deux tiers sur certains plans). Il faut donc être patient avant que ça ne décolle vraiment, c’est inévitable dans un roman aussi ambitieux sur tous les plans. Même remarque pour la compréhension totale des systèmes de magie ou des vrais tenants et aboutissants de l’intrigue, ou plutôt DES intrigues (voir plus loin).

Dans l’ensemble, l’écriture est fluide et sans fioritures, efficace même si loin des plumes les plus douées du genre (Gemmell), les passages les plus chargés d’émotion et les plus immersifs restant ceux concernant Arak’Jur. Notez que les combats sont nombreux et très spectaculaires.

Intrigue(s)

En fait, il n’y a pas UNE intrigue, mais plusieurs niveaux se déroulant en parallèle : le plus évident est celui de la lutte des personnages contre les troubles sociaux et / ou militaires qui agitent leurs sociétés respectives ; un autre est la lutte contre Reyne d’Agarre, le Commandant Suprême Gand et un autre antagoniste que je ne vais pas nommer ; un troisième est la quête d’Erris pour comprendre Besoin et la psychologie du Commandant en chef ennemi ; un quatrième est celui de Sarrine pour en savoir plus sur ses origines et celles de Zi ; et enfin, le moins évident et pourtant, et de loin, le plus important, est celui qui concerne la partie d’échecs cosmique dont sont l’objet nos trois héroïnes et héros. Ce dernier niveau concerne des Ascendants, d’anciens mortels devenus presque-dieux qui ont fait le plus gros hold-up de l’Histoire, en quelque sorte, et qui font tout pour se maintenir à leur position. Cette intrigue cosmique, passionnante, est un mélange très réussi entre des concepts vus chez Moorcock et Erikson, avec des petits bouts d’éléments venus d’ailleurs également.

Est-ce que c’est surchargé ? Clairement non, les différents plans d’intrigues s’imbriquent parfaitement les uns dans les autres, rien ne fait réellement artificiel. Par contre, une fois encore, Sarine est, sur ce plan, plus faible que les autres : la mystérieuse petite orpheline qui ne sait rien de son passé mais qu’on devine hors-norme, on aurait pu éviter, hein, je pense.

Thématiques

Colonial et Flintlock Fantasy oblige, on va bien au-delà du combat Bien / Mal, Vie / Mort ou Loi / Chaos / Balance propre à la High Fantasy : en vrac, avec le contexte pré-Révolutionnaire (puis Révolutionnaire tout court) et colonial, on examine la lutte des classes, les manières plus ou moins sanglantes d’assurer un changement de paradigme politique et institutionnel (avec notamment les tribunaux populaires de pacotille condamnant à l’avance les nobles à la guillotine), le traitement des colonies par la métropole, les luttes d’influence entre grandes puissances dans une véritable guerre mondiale pré-Napoléonienne (ce qu’était de toute façon la vraie Guerre de Sept Ans), le traitement des indiens par les colons blancs, les crimes de guerre, les conflits pour l’exploitation des ressources naturelles (ici : les « gisements » de nouvelles formes de magie) et la sécurisation de leurs sources, et j’en passe. Bref, on est très loin du pipi-caca de la High Fantasy habituelle.

Et puisqu’on parle de Révolution (comme dirait Tracy Chapman), sa description est-elle solide ? Je dirais que sans atteindre la précision quasi-documentaire de Django Wexler, David Mealing nous propose quelque chose qui est globalement au niveau de Brian McClellan sur ce plan, bien qu’il y ait des différences.

La fin règle certains des arcs narratifs propres à ce volume de façon satisfaisante, tandis que l’épilogue nous donne certaines clefs pour comprendre ce qui a eu lieu dans ce tome et ce qui va arriver dans le second. Il est cependant relativement cryptique ou intrigant sur certains points.

En conclusion

Ce roman très ambitieux essaye de faire passer la High Fantasy en mode 2.0 en mêlant les perspectives cosmiques et divines de Steven Erikson et Michael Moorcock avec les tout derniers développements de la Flintlock et de la Colonial Fantasy, à savoir un cadre non-européen, des thématiques profondes et une technologie post-médiévale. Dans un cadre inspiré par l’Amérique du Nord de la Guerre de Sept ans, ce sont non pas un mais trois élus sauveurs du monde qui vont tenter de préserver celui-ci des énormes changements imposés par une guerre liée aux Trônes des Dieux (et, sur un plan plus bassement matériel, par une lutte entre grandes puissances humaines rivales). Mélangeant Révolution française et américaine, pseudo-français et indiens, et proposant non pas un mais trois types de magies (avec des tas de sous-types et de subtilités) et tous les aspects possibles et imaginables, d’un peu de romance à beaucoup d’action, ce livre impressionne, même si sa densité, son ambition et son côté militaire affirmé ne sont pas forcément taillés pour plaire à tout le monde. Tout comme le fait que chacun aura une affinité à géométrie variable avec chacun des trois points de vue adoptés. Mais au final, voilà vraiment une première oeuvre bluffante, qui me réconcilie presque avec la High fantasy (non, je déconne !).

Niveau d’anglais : moyen (la première page est bizarrement très alambiquée, mais n’est pas représentative du reste), et ce d’autant plus qu’il y a pas mal de français dans le texte 😀 Je me suis même fait la réflexion que certains passages dans notre langue n’étant pas traduits en anglais, un français anglophone aura sans doute paradoxalement une compréhension globale du texte plus grande que l’américain moyen !

Probabilité de traduction : moyenne. C’est probablement un blockbuster (et si ce tome 1 ne l’est pas, le second le sera à mon avis « forcément »), mais la grande taille de la VO (640 pages) fait que la traduction risque d’être onéreuse. Donc je dirais que si Bragelonne (un des rares promoteurs de la Gunpowder en France) ne le traduit pas, il ne faut pas compter le voir en français chez une autre maison.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes :

 

21 réflexions sur “Soul of the world – David Mealing

  1. Encore une nouveauté que j’avais à l’œil (bon ok, j’ai toute ce qui sors en fantasy à l’œil, dur de choisir ensuite) 😛

    Je vais aussi la rajouter dans ma Wish list, qui est vraiment à rallonge à force xD

    Ce que tu dis sur les indiens d’Amérique me fait penser à une autre série qui est aussi dans mon radar : Clash of Eagles de Alan Smale, dans lequel on suis une légion romaine qui débarque en Amérique et qui se retrouve à devoir interagir et faire alliance avec les indiens.
    Je me suis toujours dit que ça pourrait vraiment être très sympa même si on est plus dans de la vrai uchronie ici que de la flintlock fantasy ou autre.

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    • De mon côté, je suis vraiment content, parce qu’avec Soleri, ça fait deux premiers romans et deux nouveautés franchement intéressant(e)s (même si celui-ci est supérieur à Soleri, à mon avis). J’en ai encore deux à lire ce mois-ci (Court of the broken knives et Blackwing), j’espère qu’ils seront aussi bons.

      Je ne connaissais pas du tout ce livre, je vais y jeter plus qu’un coup d’œil, car en effet le potentiel est énorme. Merci pour cette découverte 😉

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      • Je suis absolument ultra fan de la couverture de Court of the broken knives, à tel point que je l’ai déjà mis dans ma Wish celui ci, même sans avoir d’avis dessus xD (oui je sais je suis faible, mais on ne se refait pas).

        J’ai un peu peur du coté trop sombre de Blackwings par contre, étant donné que la (grim)dark fantasy me fait toujours un peu peur (ce qui est bête je sais vu que c’est rare les livres que je n’aime pas du tout dans ce sous-genre, mais ce n’est pas non plus ce qui me fait le plus envie quoi, niveau instinct).

        Du coup j’attends ton avis sur ces deux livres la avec impatience !

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    • J’ai également repéré Clash of Eagles de Smale. Dans un autre style il y a aussi un très alléchant Rise and Fall of DODO (Stephenson) ou encore Portal of thousand words (Duncan).

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  2. Ce n’est pas une surprise pour toi si je dis qu’il est dans mon colimateur. je pense que tu sais déjà que bons nombres d’éléments me séduisent d’ores et déjà, te ta critique (excellente) le propulse au premier rang de ma wish-list.
    Bref, je pense qu’il est pour moi, et je ne vais pas attendre une éventuelle traduction. Erris me semble prometteuse à moi. Je me demande bien pourquoi ?…

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  3. De la fantasy inspirée par le Congo précolonial ou les Peuls, ça pourrait être bien… Mais les indiens ont tout de même eu droit au « Soldat chamane », tandis que pour les mongols, je vois mal qui a pu écrire sur eux.

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  4. Si c’est traduit, je tenterais, afin de voir si ce livre parvient à me réconcilier avec la High fantasy. Le traitement est intéressant et tu le vends bien.

    Petite question, David Gemmel tu l’as lu en VO ou traduit ?

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