Jour J – Tome 13 – Colomb Pacha – Collectif

Du bon et du mauvais, encore une fois

Colomb Pacha est le treizième tome de la série de BD uchroniques Jour J (pour plus de détails sur cette dernière, voyez cette critique). Le dessin est l’œuvre d’Emem, sauf pour la couverture, pour laquelle Fred Blanchard a collaboré avec… Manchu (ce qui est marrant car on a plus volontiers l’habitude d’associer l’artiste aux vaisseaux spatiaux et à la SF qu’aux bâteaux). Enfin, Florent Calvez colorise l’ensemble. Vous remarquerez qu’à part pour le scénario, tout le reste de l’équipe est différent de celle ayant officié sur le tome 28 (ou d’autres), L’aigle et le cobra, que j’ai chroniqué il y a quelques semaines, ce qui peut être un bien (si vous n’appréciez pas le graphisme ou les couleurs, par exemple), ou un mal (si, au contraire, il vous convenait très bien, ce qui n’est pas le cas de ce qui est proposé dans un tome différent). Bien que le style d’Emem soit très différent de celui de Fafner (qui me convenait plus), les deux ont un point commun : des planches très inégales. J’ai trouvé que dans ce tome 13, la qualité s’améliorait sensiblement à partir du moment où l’attaque contre les « démons » (voir plus loin) commençait, alors que jusque là, le trait ne m’avait guère convaincu (et surtout pas pour les visages). Et à vrai dire, je ne suis pas emballé par les couleurs non plus (en tout cas moins que dans le tome 28). Notez, pour celles et ceux qui connaissent, que le dessin d’Emem est (je trouve) relativement proche (en moins bien) de celui qu’on trouvait dans la légendaire Histoire de France en bandes dessinées des années soixante-dix. La couverture, elle, est franchement réussie, aussi bien sur un pur plan graphique que dans sa faculté à faire comprendre tout de suite de quoi la BD parle (en plus de la phrase d’accroche commune à tous les Jour J, bien sûr).

En fin de compte, je ressors de ce deuxième tome à nouveau à moitié convaincu, et sans aucun doute moins que par L’aigle et le Cobra, qui, sur tous les plans ou presque (le fond mis à part), m’a paru plus solide.

Contexte, point de divergence, scénario

Dans cet univers uchronique, la Reconquista a échoué, et l’Espagne est devenue entièrement musulmane. La France est menacée, seule une forteresse dans les Pyrénées et les canons du Roi empêchant le Djihad de déferler dans le reste de l’Europe. Mais pour faire la guerre, il faut de l’or. C’est là qu’intervient Christophe Colomb : c’est au souverain Français qu’il propose de financer son expédition vers l’Ouest, mais celui-ci refuse, ne croyant pas au projet. Opportuniste, Colomb se tourne alors vers l’émir de Cordoue, se convertissant à l’Islam (sous le nom d’Abdel Colomb) au passage.

Au moment où la BD commence, lui et ses équipages (formés de musulmans, de convertis, d’un juif et de quelques chrétiens) touchent terre… en Virginie (si j’ai bien tout suivi). Alors qu’une partie de l’expédition pénètre dans les terres pour reconstituer son stock de vivres, les navires à l’ancre sont attaqués et volés ou incendiés par un assaillant inconnu. Après que la rencontre avec les indiens ait eu lieu, Colomb apprendra qu’il s’agit de « démons » faisant régner la terreur dans la région. Il devra alors pénétrer sur leur territoire pour récupérer ses caravelles et rentrer en Europe, découvrant la véritable identité de l’agresseur ce faisant ! (je me suis d’ailleurs tancé pour ne pas avoir deviné, tant, rétrospectivement, c’était complètement évident).

Notez que des analepses expliquent les causes et le déroulement de la divergence, et montrent la tentative infructueuse de se faire financer par les français, et qu’à la fin, une prolepse située trente ans plus tard donne un aperçu de ce qui s’est déroulé dans l’intervalle (et du fait que l’Histoire finit souvent par retomber sur ses pieds en uchronie).

Mon avis

Je me suis déjà exprimé sur la forme, donc parlons du fond. L’échec de la Reconquista et le fait que les Maures, au contraire, s’emparent de l’intégralité de l’Espagne, et surtout les mécanismes qui conduisent à cela, sont suffisamment réalistes pour me convaincre, en tout cas dans le cadre d’une BD (ma référence en matière de « Colomb uchronique » reste toutefois -et de loin- l’extraordinaire La rédemption de Christophe Colomb d’Orson Scott Card). Tout comme le fait que les français refusent de financer l’expédition de Colomb (dans l’Histoire réelle, celui-ci a dû également frapper à plusieurs portes, après tout). L’identité des « démons » n’a rien, elle non plus, d’irréaliste. En revanche, deux points m’ont fait tiquer : premièrement, l’inclusion (d’autant plus qu’elle ne s’imposait absolument pas) de Pocahontas, vu qu’elle n’est pas supposée être née à cette époque ; deuxièmement, la méfiance, voire le mépris, dans lequel les musulmans tiennent les convertis comme Colomb, alors que, d’après ce que j’en sais, les convertis sont, au contraire, très respectés au sein de l’Islam (mais il est vrai que la nature de la divergence telle qu’elle est décrite met en jeu les plus fanatiques, des islamistes, comme on le dirait aujourd’hui, plus que des musulmans : un personnage en fait d’ailleurs la remarque). Les auteurs se plaisent à montrer à plusieurs reprises (peut-être un peu trop, d’ailleurs), les dissensions d’ordres multiples qui traversent l’expédition : entre partisans de l’émir de Cordoue et du Calife de Bagdad, entre musulmans et convertis, entre musulmans et juifs, musulmans et chrétiens (d’ailleurs dépeints sous un jour peu reluisant, comme Colomb lui-même, décrit comme très opportuniste et n’hésitant pas à tuer ses propres alliés), etc.

Notez, dans le genre énervant (mais avec les auteurs / dessinateurs français, à part les plus versés dans la chose militaire, j’ai l’habitude, hélas), la façon très « folklorique » dont est représenté un tir d’arquebuse à un moment précis, et, dans le genre « complètement anachronique », encore pire que la présence de Pocahontas à une époque où elle n’existe pas encore, celle d’une « carabine Kotter », donc à canon rayé, alors que les premiers canons rayés datent de… 1498, que ceux d’August Kotter devront attendre encore 22 ans de plus, et que les canons rayés en général ne deviendront communs qu’au… XIXe siècle. Si, si, le dix-neuvième, et certainement pas la fin du quinzième ! Que les auteurs français n’aient que peu d’affinité pour les armes, c’est leur droit. Qu’ils racontent n’importe quoi à leur sujet, c’est autre chose, même dans le cadre d’une uchronie qui, par définition, permet de prendre certaines libertés avec l’Histoire. Surtout que comme dans le cas de Pocahontas, je ne vois pas en quoi la « carabine Kotter » change grand-chose à l’intrigue : la simple possession d’arquebuses et de couleuvrines est un avantage suffisamment écrasant pour éviter de se lancer dans des délires à base d’armes anachroniques. Pourquoi pas des M4 et des AKS-74U, tant qu’on y est ?

Il y a pas mal de passages « scientifiques » montrant les conceptions de l’époque ou celles de l’Antiquité, notamment sur la rotondité de la Terre, et j’ai trouvé ça très intéressant. On s’aperçoit notamment que même si le fait qu’elle n’était pas plate a été démontré dès l’époque des grecs, il y a encore, à la fin du XVe siècle, des gens (y compris des marins) qui n’en sont pas convaincus. Vous me direz, aujourd’hui, même avec les images orbitales et le fait que les corps célestes visibles à l’œil nu dans le ciel (soleil et lune) soient ronds, il y a encore des platistes, donc…

La conclusion de l’intrigue est assez glaçante, dans son genre, montrant que les ravages provoqués sur les cultures indigènes d’Amérique sont sans doute inéluctables, et que tout n’est qu’une question de temps (ce à quoi Kim Stanley Robinson a d’ailleurs apporté un contrepoint assez saisissant dans sa propre uchronie, tout comme Robert Silverberg en son temps, ou les auteurs de GURPS Alternate Earths). Cette conclusion fait intervenir un autre peuple qui, d’après ce que j’ai vu, n’a pas été jugé « réaliste » par certains lecteurs. Je leur conseille de s’intéresser à la biographie d’un certain explorateur né en 1371 et mort en 1433, ils devraient réviser leur jugement…

Bref, si tout ne m’a pas convaincu au niveau graphismes et scénario (et armes à feu / Pocahontas…), le fond reste cependant de valeur, ainsi que le graphisme (en gros) de la deuxième moitié (mais les couleurs sont, à mon sens, perfectibles). Mais globalement, j’ai nettement préféré L’aigle et le cobra à ce Colomb Pacha, et ce d’autant plus que j’y voyais un gros potentiel et que j’ai « forcément » été déçu.

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4 réflexions sur “Jour J – Tome 13 – Colomb Pacha – Collectif

  1. À fond dans l’uchronie en ce moment ?
    Pour le coup de Pocahontas et des carabines à canon rayé, Jour-J commet régulièrement quelques anachronismes.
    Au passage, merci pour la découverte de « La rédemption de Christophe Colomb » d’Orson Scott Card, je vais lire ta chronique.

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