Le Janissaire – Olivier Bérenval

La justice du Janissaire

janissaire_bérenvalOlivier Bérenval est un auteur de SF français dont Le Janissaire est le troisième roman. Il se déroule dans le même univers que le second, Nemrod, mais peut se lire de façon tout à fait indépendante et sans aucune connaissance de ce dernier (ce qui était mon cas). Si vous suivez ce blog depuis un moment, vous savez que je suis nettement plus porté vers la Science-Fiction anglo-saxonne que francophone, mais pourtant, il arrive que je trouve dans cette dernière des autrices et des auteurs de grande qualité, les Genefort, Lehman, Lucazeau et autre Pleynet. Ce sont les avis positifs de certains de mes camarades de la blogosphère qui m’ont incité à lire Le janissaire (je signale aussi une couverture de toute beauté), et je dois dire que je n’ai pas de motif majeur de me plaindre de cette lecture, même si j’ai eu quelques points de crispation.

Comme beaucoup d’auteurs de SF (qui tiennent la route…), Bérenval est un fan et un connaisseur du genre, et comme l’écrasante majorité de ceux qui sont encore en début de carrière, il a tendance à rendre hommage aux écrivains qui l’ont inspiré. C’était déjà apparemment le cas dans Nemrod, et c’est également le cas ici. Pour autant, son univers a sa propre personnalité et une atmosphère assez unique et fort agréable. La preuve qu’on peut s’inspirer d’une autre œuvre sans donner dans la copie servile et sans âme !

Contexte, influences

La Communauté regroupe les planètes colonisées par les humains originaires de la Terre, rebaptisée Mère-nourricière, et a son siège sur un monde appelé Antiterra (je serais curieux de savoir pourquoi il est nommé ainsi, d’ailleurs). Les nouvelles colonies sont vaguement terraformées, avant que les IA des vaisseaux-ruches n’adaptent les multitudes d’embryons « génétiquement indifférenciés » (un concept qui rappelle un peu L’enfance attribuée de David Marusek) qu’ils transportent aux conditions locales, créant autant de lignées de Variants qu’il y a de planètes. IA avec lesquelles il y a d’ailleurs eu une guerre, jadis (avec un très beau -et assez Asimovien- concept de « frappes positroniques ») et qui se sont réfugiées dans un endroit appelé l’Axiomatique (bonjour Mister Egan !).

La Communauté n’est pas franchement une nation sympathique : l’économie est visiblement planifiée, et malheur aux mondes qui ne remplissent pas les objectifs fixés par le Plan interstellaire (irradier toute une station spatiale pour tuer ou stériliser tous ses occupants est une pratique qui ne fera pas lever un sourcil au sein du gouvernement, par exemple). Il y a également une Hanse marchande (coucou messieurs Anderson et Herbert, ou la Ligue hanséatique), mais toute la Communauté a un fort parfum de socialisme et de communisme, comme quand on nous apprend qu’établir une quelconque hiérarchie entre les différentes espèces humaines est un crime, qui plus est aussi grave que le séparatisme. Sachant que dans le même temps, même dix générations après, les descendants d’un peuple qui s’est jadis révolté sont toujours suspects. Dans cette ambiance totalitaire, on ne s’étonnera pas qu’une surveillance « bienveillante » mais néanmoins constante des citoyens soit en place.

L’ordre est assuré par les Forces, principalement les serden-gestler (les Sardaukars ?), soldats d’élite également peu soucieux de choses aussi « triviales » que les dommages collatéraux, surtout quand il s’agit de réprimer des « comportements déviants » ou une rébellion. Il faut dire que quand les passages à tabac disciplinaires (un Code Rouge ?) sont banals, l’empathie disparaît très vite. On a aussi créé une religion universelle et syncrétique de toutes celles de la Terre, le culte de Cao Dai (la bible catholique orange, quoi…), servant de religion d’État et donc d’instrument de contrôle supplémentaire (l’auteur écrit : « Une religion bien pensée ne doit servir qu’au contrôle des populations, faute de quoi elle est inutile, voire dangereuse »), même si certaines croyances locales persistent.

Quand il y a un GROS problème, on expédie un Janissaire (inspiré par ceux qui portaient véritablement ce titre dans l’Histoire réelle), à la fois enquêteur, diplomate et plénipotentiaire (il peut torturer ou tuer à volonté et sans motif, y compris un gouverneur planétaire, et est doté de capacités, implants cybernétiques, protections et armes hors-normes), bref le type de « médiateur » qu’on rencontre fréquemment en SF (chez Adam-Troy Castro, Laurent Genefort, Serge Lehman, etc), mais en version vraiment hardcore et impitoyable ici (il déclare, p 97 : « Tout ceci me paraissait trop lent, trop respectueux des libertés individuelles« ). Vous remarquerez d’ailleurs que l’influence moyen-orientale / du Levant est loin de s’arrêter à ce titre de Janissaire (au passage fort bien choisi : on s’en rend clairement compte après la grosse révélation du roman), puisqu’elle est omniprésente dans le roman (un point de plus qui le rapproche de l’univers de Dune, à mon sens). Les Janissaires sont dotés d’un Conditionnement (hum, Suk, ahem) appelé le Substrat, infaillible, permettant à la fois de s’assurer que leurs pensées sont orientées dans le bon sens et de leur donner des capacités accrues au combat (notamment en matière de perception de l’écoulement du temps, leur conférant des facultés de réaction inégalées). Dotés, comme tout citoyen, d’un implant cérébral, ils peuvent l’utiliser pour pénétrer celui de personnes à qui ils souhaitent arracher des informations, leur faisant par exemple vivre des années d’emprisonnement fictif en l’espace de quelques minutes, jouant les codétenus fiables pour se voir accorder des confidences qui n’auraient jamais été faites à un représentant gouvernemental (le procédé rappelle à la fois Inception et un épisode de Star Trek – Deep Space Nine, appelé La mémoire emprisonnée).

La planète sur laquelle se déroule l’action du roman est Khataï, et les Variants locaux se nomment les Simorghs, dont le folklore est de très claire inspiration perse. Leurs yeux sont entièrement noirs (pupilles et iris compris) quand ils sont jeunes, opalescents quand ils sont adultes (ils ont donc des yeux spéciaux et distinctifs… comme les Fremen). On trouve sur ce monde une ressource unique, le cristal vivant, qui, toutes proportions gardées (parce qu’il est loin d’en avoir l’impact structurant sur l’économie, la géopolitique, etc), est un peu l’Épice de Khataï. Dans sa société, il y a d’un côté des « vrais-nés », qui ont grandi dans le ventre d’une mère, et de l’autre des personnes qui sont leurs clones, ayant grandi dans des matrices artificielles. Certains des personnages du livre ont donc des « sœurs » ou des « frères » qui sont en réalité des versions plus jeunes ou plus âgées d’elles. Cela donne une structure familiale assez fascinante.

Vous l’aurez compris, le gros des influences assumées ou des convergences fortuites s’articule autour de Dune (et encore, je ne vous ai pas parlé des mantras de discipline !), même si, comme on l’a vu, il y a aussi des clins d’œil à Greg Egan, Jack Vance (un personnage -très- secondaire est appelé Kougel l’astucieux -p 32-), ainsi que des ressemblances avec Peter Hamilton (l’IA hackeuse qui permet de franchir toutes les protections) ou d’autres encore, mais aussi avec Dan Simmons. Tout un tas d’éléments de vocabulaire, de worldbuilding ou d’ambiance renvoient à l’auteur américain, comme les Forces, l’Infocentre, les koans, etc.

Comme je le disais en introduction, on pourrait croire que vu l’ampleur des hommages et autres influences, cet univers n’est pas forcément très intéressant, à part à la rigueur pour un débutant qui n’a pas les références et va donc croire que tout ceci est très original. Pour autant, Olivier Bérenval a su insuffler une âme dans tout cela, et même si le squelette est du déjà-vu, l’habillage lui est propre, a une atmosphère unique et ma foi fort agréable. J’en viens à me dire qu’il n’est finalement pas si grave de ne pas être forcément très original à condition de proposer quelque chose de prenant, d’agréable à lire. Et c’est clairement le cas ici.

Intrigue, narration, thématiques *

* Versions of the truth, The Pineapple Thief, 2020.

Un haut-gradé des Forces, le Feld(marschall ?) Rohr, a disparu dans un premier temps sur Khataï, avant d’être retrouvé mort. Vu qu’il faut quand même pas déconner et que la Communauté ne peut pas laisser l’assassinat d’un si illustre personnage rester irrésolu et pire encore, impuni, un Janissaire, Kimsé, débarque sur la planète, et débute son enquête. Les parties du roman qui le concernent sont narrées à la première personne du singulier, tandis que celles présentées selon d’autres points de vue (principalement celui d’une indigène, Nourgehan, mais pas seulement) le sont à la troisième personne.

Les protagonistes sont dans l’ensemble relativement convaincants, ce qui n’est pas vraiment le cas des antagonistes, assez caricaturaux et monolithiques. Le seul point qui m’a dérangé en matière de construction des premiers est que le passé du Janissaire est plusieurs fois évoqué, mais que les circonstances l’ayant mené à en devenir un ne seront jamais complètement élucidées. Par contre, un point plus ennuyeux est qu’aussi correctement construits qu’ils soient, ces personnages ne sont que moyennement attachants. Ils manquent d’âme, de flamboyance à mon goût.

Il y a une grosse révélation sur les Janissaires à la fin de la première partie (environ 150 pages, soit un peu moins de la moitié du livre). Elle met en jeu ou génère plusieurs nouveaux tropes dont je ne vais pas parler pour ne pas divulgâcher, mais qui, s’ils sont, par définition, classiques, sont traités ici de façon intéressante. Cette seconde partie apporte une vision rétrospectivement très différente des réactions des personnages secondaires, voire des simples « figurants » dans la première. On s’aperçoit aussi que pour un roman de taille aussi modeste, l’évolution (l’humanisation, même) du personnage principal est assez remarquable (même si on est en droit de se demander si ce n’est finalement pas la planète qui est le vrai « personnage » principal). Il faut en effet rappeler que dans la première partie, en cas d’insolence, même mineure, la première impulsion du Janissaire est la violence, et que, plus révélateur encore, montrer en sa présence une émotion fait qu’il vous range dans la catégorie des individus à la fidélité suspecte. D’ailleurs, ladite violence est institutionalisée dans la société de la Communauté : rappelez-vous du droit du Janissaire à torturer, frapper, voire tuer une personne de n’importe quel rang ou les passages à tabac disciplinaires banals chez les militaires… La perception de cette violence est d’ailleurs différente selon les individus : dans la première partie, le Janissaire déclare : « Une cruauté extrême selon ses critères, une simple nécessité selon les miens ».

Les thématiques sont nombreuses et intéressantes : la manipulation de la perception et de la réalité (avec un concept d’œillères ou d’angles morts mentaux évoquant un autre roman que là encore, je vais éviter de citer), la notion d’identité, l’aliénation, l’endoctrinement, le traitement des prisonniers, etc, plus tous les points soulevés sur le système de gouvernement plus haut et la survivance d’un certain mysticisme, voire merveilleux, là où même la religion est planifiée, organisée, utilisée par le gouvernement, bref rationalisée.

Dans l’ensemble, Le Janissaire est intéressant et solide (particulièrement au niveau de l’univers et de l’ambiance, moins au niveau des personnages) sans pour autant être digne du panthéon de la SF (et c’est déjà pas mal !), à un point près, qui m’a personnellement vraiment agacé : le cristal vivant. L’auteur souligne consciencieusement que ses effets relèvent de la science et pas d’un quelconque aspect surnaturel, mais j’ai été à peu près aussi convaincu que par les Midi-chloriens dans Star Wars. C’est dire… Autre point de crispation mineur, sans doute un abus de néologismes SF qui font certes stylé mais qui ne s’imposaient probablement pas (dans le même genre, il y a pas mal de scènes de sexe à l’utilité douteuse). Un peu, ça va, ça flatte l’aficionado, mais beaucoup, ça finit par frôler l’indigestion pour le débutant en SF.

J’ai en général du mal avec la SF française, mais je le répète, sans parler de chef-d’œuvre, Le Janissaire mérite d’être lu. Et puis comment ne pas aimer un livre qui emploie l’expression « Tombé du spatiocargo » pour désigner des biens vendus au marché noir ?

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Xapur, celle de Célindanaé, de Chut… maman lit !, de Boudicca, de la vénérable Dup, du Chat du Cheshire, de Lutin,

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14 réflexions sur “Le Janissaire – Olivier Bérenval

    • Je n’ai pas eu de mal, pour ma part, vu que j’ai lu énormément de SF et que ce sont des déformations de termes standards dans le genre, mais j’ai par contre trouvé leur emploi abusif en terme de récurrence, et mal adapté à quelqu’un qui n’est pas un gros lecteur ou amateur de SF.

      Aimé par 2 personnes

  1. Tombé du spatio-cargo??!!! mouhaha, allez j’achète! Sinon, vivre des années d’emprisonnement fictif en quelques secondes, il y a eu ça récemment dans un épisode de la série Black Mirror…

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  2. Ping : Le Janissaire – Olivier Bérenval – Les Lectures de Xapur

  3. Très intéressant. J’ai peur peut être de passer à côté des références et de perdre donc un peu de l’essence du roman. Je vais plutôt continuer ma lecture des classiques
    Et merci pour le « autre Pleynet » 😁bien que je ne sois pas la seule Pleynet à écrire et surtout pas la plus illustre 😅

    Aimé par 1 personne

  4. Alors autant j’ai bien aimé Le janissaire jusqu’à « la révélation » sur leur statut puis bon c’était mou mais tout à fait lisible, autant « Nemrod » du même auteur hmm comment dire… comment prouver à la terre entière qu’on a bien lu toute la SF classique et qu’on a bien tout retenu… le coup de « oh je vais mettre un homme empathique dans un labyrinthe », ça m’a achevée… J’hésite à finir ou pas, mais je déteste laisser une histoire en plan… (la dernière fois c’était Millenium 5, un des tomes commerciaux écrits après la mort de l’auteur, j’hésitais entre pleurer et vomir donc j’ai changé de livre)

    Aimé par 2 personnes

  5. Ping : Le Janissaire – Olivier Berenval – Albédo

  6. Ping : Deux Faucons de l’autre Terre – Philip José Farmer | Le culte d'Apophis

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