Chasing Graves – Ben Galley

Apophis Fantasy !

chasing_gravesBen Galley est un auteur britannique de Fantasy et de Weird West résidant au Canada et plutôt prolifique, avec une douzaine d’ouvrages au compteur en à peine une décennie. Bien qu’il travaille aussi avec le circuit traditionnel de l’édition, c’est surtout un expert en matière d’auto-publication, un domaine dans lequel il conseille d’ailleurs d’autres auteurs. Alors que son roman le plus connu, The written, était inspiré par les mythes nordiques, sa trilogie Chasing Graves (qui présente la particularité d’avoir été entièrement écrite avant même que le premier livre ne sorte) est, elle, bâtie sur des fondations égyptiennes, ce qui, quand on a comme pseudonyme Apophis, ne peut qu’attirer l’œil. J’avais donc acheté le tome inaugural et éponyme et avait prévu de le lire tranquillement début 2021, quand, il y a quelques jours, l’auteur a décidé très généreusement d’offrir l’intégralité de la trilogie en version électronique. J’ai donc décidé d’avancer ma lecture du tome 1 puisque du coup, disposant des deux autres, s’il me plaisait je pouvais envisager de boucler le cycle assez rapidement. Je vous signale d’ailleurs que si ce dernier n’est plus gratuit au moment où je rédige ces lignes, c’est tout comme : on la trouve en version dématérialisée à… 0.99 euros. Pour les trois livres, soit 1052 pages !

Ce tome 1 s’étant révélé très prometteur, je vous proposerai la critique au minimum du tome 2 à l’avenir. Et je suis d’autant plus curieux de connaître la suite que Chasing graves se termine sur une énorme révélation concernant un des trois protagonistes et un gros cliffhanger concernant un autre.

Shallow graves *

* Body Count, 1994.

Le contexte est un monde secondaire, et la zone où se déroule l’action est de très claire inspiration égyptienne, même si d’autres peuples (dont un apparemment de type celtique) existent. J’en profite d’ailleurs pour signaler les cartes de toute beauté qui ouvrent l’ouvrage. Il y a mille ans, les divinités de la cité-État d’Araxes sont brusquement mortes, et il est dit que l’une d’elles, le dieu du hum, Chaos, Apo… pardon Sesh, avant de tirer sa révérence, a donné aux humains le secret d’un rituel permettant de faire revenir les âmes des morts sur le Plan Matériel (comme on dit dans D&D), sous la forme de fantômes. Là où ça devient très intéressant, c’est que ces derniers ne sont pas immatériels : ils ont certes la consistance d’un oreiller, mais ils peuvent manipuler des outils ou des machines, transporter des choses, etc. Donc, si vous possédez une moitié de la pièce de cuivre qui a servi à accomplir le rituel de rappel et de lien (symbolisme qui ramène évidemment aux pièces mises sur les yeux dans certaines civilisations pour payer le passeur, le psychopompe, et assurer un passage vers l’Au-delà), vous pouvez faire de cette âme (ou « Ombre », comme on tient à les appeler à Araxes) votre esclave. Et en plus, vous héritez de ses biens !

Le rituel est utilisé dans le monde entier, apparemment, mais nulle part ailleurs à une échelle telle qu’à Araxes : ce n’est pas pour rien qu’elle est surnommée la cité aux âmes innombrables ! Grâce à cette main-d’oeuvre abondante, qui n’a nul besoin de manger, dormir, boire, qui ne se fatigue pas mais qui reste vulnérable au cuivre (dont on peut garnir des armes, des cordes, des fouets, etc) afin de la persuader d’obéir si elle se montre récalcitrante, la ville a connu une folle expansion : s’étendant sur des centaines de kilomètres le long de la mer et vers l’intérieur des terres, cette mégapole compte quatre millions d’habitants… et tous ne sont pas vivants, loin de là ! Les usines tournent jour et nuit grâce aux travailleurs fantômes, et les immeubles, la plupart de forme pyramidale, s’élèvent sans cesse vers les cieux, le palais impérial, appelé le Cloudpiercer (le perce-nuage) atteignant le kilomètre et demi de haut !

Inutile de dire que la disparition des dieux, la révélation du rituel et cet afflux de « semi-vivants » ont eu de profondes répercussions sur la société locale : d’une part, la religion a perdu quasiment toute son importance, puisque non seulement les dieux sont morts, mais qu’en plus leur plus grand pouvoir est désormais aux mains des hommes. : quel usage aurait l’Humanité des déités ou de leur église quand elle a désormais un empire sur la Mort elle-même ? Malgré tout, il faut noter que le, hum, Culte de l’un d’eux, Sesh (comprenez Seth, voire un mélange de Seth et… d’Apophis), tente de se maintenir, étant même parvenu il y a deux décennies à influencer l’empereur de l’époque, avant d’être chassé lors du coup d’état qui s’en est suivi (à Araxes, on prend le pouvoir en assassinant son prédécesseur, qui est aussi un membre de sa propre famille, la dynastie impériale). Ensuite, dans la cité (ce n’est pas le cas dans le reste du monde), la richesse se mesure d’abord en demi-pièces (donc en Fantômes servant d’esclaves), et ensuite en monnaie d’argent traditionnelle, ce qui fait que l’économie et la finance ont été impactées tout autant que la religion. Enfin, même si un Code et des organismes impériaux, ainsi qu’une sorte de Guilde (les Nyxites) contrôlant les eaux du fleuve des enfers (une sorte de fusion entre le Styx et le fleuve Océan qui encercle le monde dans la mythologie… grecque), sont là pour réguler tout ça, de grosses dérives sont rapidement apparues : en effet, pour qu’une âme puisse être ramenée sur terre en tant que fantôme, qu’elle devienne esclave et que tous ses biens appartiennent désormais à son nouveau maître, il y a de nombreuses étapes ou conditions à respecter, à commencer par le fait que la personne soit impérativement morte dans « le tourment », comprenez dans un accident ou de façon violente, et pas au terme naturel de sa vie. Ce qui fait que de petits malins se sont mis à assassiner les gens et à opérer le rituel avant que leurs proches ne puissent réagir ! Tout un nouveau pan du monde criminel et marchand a ainsi émergé, des soulstealers qui hantent les rues à la recherche de victimes aux soultraders qui vendent les nouveaux fantômes aux riches vivants en passant par les Nyxistes qui contrôlent l’Épice… enfin je veux dire l’eau du fleuve qui marque la frontière du paradis et est indispensable au rituel. Sans parler des banques dédiées au stockage des demi-pièces, dont la prospérité est telle que les immeubles qui les abritent rivalisent avec les bâtiments officiels, les palais des nobles, voire celui de l’Empereur !

Une autre conséquence a été l’apparition de nouvelles hiérarchies sociales : outre celles propres aux vivants (gardez à l’esprit qu’à Araxes, la richesse se mesure d’abord en âmes, toutefois), une autre a été établie entre ces derniers et les semi-vivants, les fantômes, sauf à la rigueur les affranchis qui portent le symbole (le plume blanche) de leur émancipation, étant considérés comme inférieurs à toute personne vivante. Et je ne vous parle même pas de l’explosion des meurtres due à l’activité des Soulstealers, qui fait que le pouvoir impérial a depuis longtemps renoncé à tenter d’assurer l’ordre dans les rues. Enfin, pour l’anecdote, l’architecture elle-même a été affectée : les innombrables pyramides de la cité sont certes somptueuses, mais aussi profondément morbides ; les piliers sont en forme d’os, les arches ressemblent à des vertèbres et les embases des mats portant les drapeaux sont des cranes.

Bref, voilà un monde passionnant, où économie / finance / industrie et spiritualité / religion / magie sont étroitement liées, un peu de la même manière que dans The craft sequence de Max Gladstone (auquel on pense également pour tout un tas de petits détails comme l’architecture, les bêtes fantastiques -ici des insectes géants- qui servent de montures, les araignées et les scolopendres géants qui tirent des carrosses, etc. Notez que l’auteur a de l’humour, puisqu’il dit qu’à Krass, dont son originaires deux des personnages, on utilise des animaux de trait plus, hum, classiques : chevaux, chèvres et… loups !). La cité d’Araxes a un charme fou, avec ses pyramides hautes de centaines de mètres s’étendant à perte de vue, sur des centaines de kilomètres dans toutes les directions, des passerelles les reliant entre elles à des hauteurs vertigineuses : imaginez un peu une Los Angeles de Fantasy et au style architectural égyptien, et vous aurez une vague idée de la chose ! Petit aparté taxonomique, par contre : l’univers est un peu bizarre sur le plan technologique, puisqu’il tire sur un équivalent fantasy du Clockpunk d’un côté, vers l’Arcanepunk de l’autre et vers un contexte sur le point de basculer d’un stade antique ou médiéval à l’âge de la poudre d’un troisième. Bref, en attendant d’en savoir plus (on l’espère, du moins) dans les tomes suivants, j’ai prudemment classé ça en Gunpowder (et en Dark Fantasy, évidemment), quitte à changer plus tard.

(I want your) Last breath *

* Last Breath, Body Count, 1994.

Nous allons suivre trois pro… enfin disons plutôt trois protagonistes et demi. D’abord, nous nous plaçons dans les pas de Nilith, une redoutable combattante qui est allée trouver son époux, Farazar (qui avait fui le domicile conjugal et était allé vivre dans le stupre à des milliers de kilomètres au sud) avant de… le tuer. Elle n’a qu’un temps limité (quarante jours) pour regagner Araxes et accomplir le rituel, faute de quoi le fantôme disparaîtra dans le Néant, ce qui fait qu’elle ne pourra pas revendiquer son héritage. J’ai longtemps trouvé que les passages du livre concernant ce personnage étaient les moins intéressants (alors que paradoxalement, ce sont ceux où il y a le plus d’action, et de loin), mais la révélation finale à son sujet remet carrément tout en perspective, et clairement, aucun lecteur ne pourra plus le voir du même œil dans le tome 2 / en relisant éventuellement ce tome 1. Surtout que pour une fois en Fantasy, rien, mais alors absolument rien ne pouvait laisser présager ladite révélation, du moins avant une poignée de pages avant qu’elle n’intervienne.

Nous allons également suivre Caltro, un maître-cambrioleur et crocheteur qui a reçu un papyrus l’invitant à se présenter au Cloudpiercer (le palais royal) pour se voir confier un petit boulot. Le nom du noble qui signe la missive lui est cependant inconnu. Malheureusement, suite aux magouilles du capitaine corrompu du navire qui le conduit à la cité, il y débarque en pleine nuit, et tombe évidemment sous les coups des soulstealers (ce n’est pas vraiment un spoiler, vu que ça arrive très rapidement dans le livre -5%-). Le rituel est accompli, et il est vendu par Boss Temsa (trafiquant de fantômes ayant une jambe non pas de bois mais de métal, en forme de serre et dont il fait un usage meurtrier), à la Veuve Horix, une puissante noble. Il va y découvrir (et le lecteur avec lui) les particularités de la vie de fantôme (« You’re dead. Hurry up and get used to it ! »), un secret que la dame cache dans les soubassements de sa pyramide, et être l’objet d’une lutte entre factions cherchant à exploiter ses talents en matière d’ouverture de portes (les plus vicieuses volant l’âme de l’infortuné voleur !). Dans le même temps, il va recevoir des messages venus… d’Ailleurs, dirons-nous, l’enjoignant de sauver les morts du Chaos (avec un grand « C ») et du flood (Déluge, inondation). Et il va être le seul à se révolter d’avoir été assassiné et transformé en esclave, en bien par opposition à une personne : alors qu’il n’y a jamais eu de révoltes de fantômes dans l’Histoire de l’Arc, on sent bien qu’il pourrait tout à fait devenir l’âme d’une Révolution dans les tomes suivants ! Notez que les parties concernant Caltro sont singulières, puisque c’est le seul personnage pour lequel l’auteur utilise une narration à la première personne.

Nous allons aussi suivre les négociations dudit Boss Temsa et de sa bande (dont une garde du corps qui ressemble de façon suspecte à la Barra d’Aube de fer, au moins dans l’esprit), que ce soit avec le Culte d’Apo… de Sesh ou avec le pouvoir impérial, qui cherche à comprendre pourquoi certains nobles disparaissent sans pour autant que leurs biens (y compris les demi-pièces) soient réclamés. Notez que ce personnage ne bénéficie pas de la même attention que les autres, puisqu’il apparaît un peu moins. Notez aussi que j’ai trouvé qu’il y avait un vague parfum de Joe Abercrombie pour la narration et les personnages, mais que cela n’est sans doute jamais aussi vrai que pour Temsa, dont je me demande dans quelle mesure il a été inspiré par Glotka.

Enfin, le quatrième et dernier protagoniste, mais non des moindres, est la princesse héritière de l’empire Arctian en personne, Sisine. Alors que son père s’est barricadé dans sa chambre-forte et ne règne plus que par décrets, qu’il semble y avoir une pénurie de Nyxwater, qu’une guerre est toujours en cours dans les Scatter Isles et que certains nobles disparaissent sans laisser de traces, elle gère les affaires courantes (en faisant de, hum, menus ajouts aux décrets royaux) tout en complotant pour chasser son père du trône. J’ai adoré ce personnage intelligent, sans scrupules (elle n’a quasiment aucune considération pour le fantôme qui lui a servi de précepteur, presque de famille de substitution) et d’une cruauté raffinée (comme le dit l’auteur, l’expression « cutthroat politics » est ici à prendre au sens propre !), et j’ai hâte de voir la suite de ses aventures dans les tomes suivants.

(re)Born Dead *

* Born Dead, Body Count, 1994.

Alors clairement, c’est un livre agréable, son univers de compétition étant la première chose qui frappe, même en laissant de côté tout l’aspect « fantômes ». Parce que très souvent, en Fantasy anglo-saxonne inspirée de l’Égypte antique, les auteurs se restreignent, semblant croire que les pyramides géantes et les morts-vivants partout sont too much et qu’il faut faire « plus subtil ». Cf The killing moon de N.K. Jemisin ou plus flagrant encore, le très minimaliste sur ce plan Soleri. Donc finalement, voir des pyramides hautes de centaines de mètres d’un bout à l’autre de l’horizon n’est pas si fréquent que cela. Et quoi qu’il en soit, ça a « de la gueule », si j’ose dire.

Les personnages ne sont pas mauvais, l’auteur n’a pas une écriture désagréable (un poil plus littéraire que l’écrivain anglo-saxon de Fantasy moyen), le ton m’a paru assez Abercrombien, les horreurs racontées étant contrebalancées par des traits d’humour noir, et même si les parties consacrées aux différents personnages sont inégales (celle sur Nilith est, à mon sens, inférieure aux autres, sauf à la fin), on ne peut pas dire qu’on s’ennuie significativement ou longtemps. Et je suis très curieux de voir ce que va donner la suite, ce qui est toujours un bon signe. Mais j’en sors avec un vague goût de trop peu, quelque chose qui m’a manqué sans pouvoir dire dans quel compartiment de l’écriture exactement, ce qui est extrêmement rare chez moi. Certainement pas de quoi vous déconseiller de lire ce roman, surtout à un prix aussi ridicule, toutefois !

Petite anecdote amusante : utilisé au premier degré, le système du chat employé par beaucoup d’entre nous pour distinguer SF / Fantasy / Fantastique va buter, dans ce bouquin, sur un paradoxe : il y a bien un chat qui se met à parler, alors que c’est du jamais-vu dans cet univers, ce qui fait donc que dans cette incontestable Fantasy, on se retrouve avec une situation qui relève transitoirement… du Fantastique. Notez que c’est un cas que j’avais évoqué entre les lignes dans un des articles qui a servi de base à mon Guide de la taxonomie de l’imaginaire  😉

Niveau d’anglais : facile, avec à quelques reprises un vocabulaire un peu plus relevé.

Probabilité de traduction : à mon avis faible. D’une part ce bouquin est sorti il y a un an et demi, donc si c’était dans les tuyaux, on en aurait entendu parler, et d’autre part, quitte à traduire ce genre de livre, autant traduire le maître (Gladstone), sans vouloir faire injure à Ben Galley, plutôt que le disciple, non ?

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de ,

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5 réflexions sur “Chasing Graves – Ben Galley

  1. Tu me l’as vendu ! Il m’intéresse beaucoup et le personnage du voleur me botte énormément. Et avec ce que tu dis sur les autres c’est largement engageant pour mes goûts !
    Merci je pressens encore la belle découverte

    Aimé par 2 personnes

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