Seven cities of gold – David Moles

Le voyage compte plus que la destination ! 

seven_cities_of_goldDavid Moles est un auteur américain de SF et de Fantasy, spécialisé dans la forme courte. Je vous reparlerai d’un autre de ses textes (de science-fiction) d’ici quelques jours dans le sixième numéro de l’Anthologie Apophienne, mais la nouvelle qui va nous occuper aujourd’hui, Seven cities of gold, relève, elle, d’un autre registre des littératures de l’imaginaire, à savoir l’Uchronie. Précisons que Moles ne s’embarrasse guère ici de subtilité, puisque le point de divergence et les fondamentaux de cet univers sont déballés à la fois en quatrième de couverture et dans un prologue en début de nouvelle.

Autant j’avais été impressionné par A soldier of the city, autant Seven cities of gold n’est pas du même niveau, sans pour autant être un mauvais texte (à part une fin incontestablement ratée), juste trop surchargé en inspirations et thématiques pour son propre bien. Dans cette nouvelle encore plus que dans d’autres, ce n’est pas tant la destination qui compte que le voyage, la description de cet univers à l’atmosphère unique. On remarquera que son ambiance également très singulière était, d’ailleurs, un des points forts et remarquables du texte de SF cité plus haut.

Contexte, protagoniste, intrigue

En l’an 714, sept évêques, leur suite et leurs richesses fuient la conquête musulmane de la péninsule ibérique, traversent l’océan Atlantique, découvrent l’Amérique, y fondent la nation chrétienne d’Antillia et sept cités. Notez que ce Point de divergence n’est pas sorti de l’imagination fertile de Moles, mais correspond à une légende ibérique existante, Antillia étant une des îles fantômes de l’Atlantique Nord. L’auteur s’est juste contenté de transformer une simple fable en uchronie, donnant à ce voyage une existence concrète catalysant une version différente de l’Histoire par rapport à celle que nous connaissons.

1200 ans plus tard, l’Europe est dominée par le Califat d’Al-Andalus, et la Chrétienté est quantité négligeable. Les grandes puissances mondiales en général ne sont pas liées à cette religion ou à l’héritage de Rome. L’amateur d’uchronies (ou de GURPS Alternate Earths ou Infinite Worlds, selon l’édition) captera des tas de références connues, de Varangia au Majapahit. Antillia est une nation en déshérence, un havre pour les terroristes chrétiens caressant le rêve chimérique, après autant de temps, d’une Reconquista mondiale. Pour l’héroïne et le reste de la planète, Antillia ne se place tout simplement pas au sein du monde civilisé !

Notez que le développement technologique de cet univers est très singulier, puisque des Coléoptères y remplacent les hélicoptères et que des armes automatiques, des lance-roquettes et des ogives atomiques y côtoient des mousquets, des tromblons et des air guns ! Notez aussi qu’outre les Fois qui ont toujours une existence dans notre propre monde moderne, Moles fait une mention très fugace mais très intrigante de la religion des Sabeans, une pratique de l’Arabie pré-islamique, et qu’on aurait aimé (comme pour tant d’autres choses…) en savoir plus.

Envahie par les armées du Califat, Antillia vient juste d’être frappée par deux catastrophes : l’une, naturelle, est un ouragan qui n’est pas sans rappeler Katrina (d’autant plus que si j’ai bien tout saisi, l’intrigue démarre dans la région de ce qui est dans notre monde la Nouvelle-Orléans, et implique une remontée du Mississippi), tandis que l’autre est due à la main de l’homme ; la cité occupée d’Espirito Santo a été à moitié rasée par une bombe révolutionnaire (comprendre : atomique), faisant 30 000 morts… dont deux tiers de chrétiens, alors que la responsabilité du massacre est attribuée à la Vierge d’Apalaxia, une ancienne nonne devenue prêcheur messianique et âme de la Résistance chrétienne locale.

Dans cet univers, le complexe, hum, industriel-humanitaire (au lieu de militaro-industriel dans notre Histoire) japonais a créé une Zone d’Exclusion sur le continent Antillien pour pouvoir apporter une aide aux deux belligérants, les bouddhistes étant neutres dans le conflit opposant Musulmans (la puissance ultra-dominante) et Chrétiens (la culture arriérée). Notez d’ailleurs qu’il est clairement indiqué à un moment que les nippons ont rejeté le Bushido, la voie du guerrier, et avec véhémence, qui plus est (une autre différence radicale avec notre monde). La protagoniste, Chië Nakada, est une femme-médecin qui va recevoir l’ordre de remonter le fleuve Acuamagna pour injecter à Clara Dos Orsos, la passionaria qui est l’âme des Insurgés, une substance supposée, hum, calmer ses supposés délires psychotiques. Pour cela, elle embarque sur un « patrouilleur-ambulance » fluvial en compagnie de trois autres japonais, membres comme elle du « Ministère de l’assistance ».

Analyse et ressenti

Je ne vais pas vous parler du fait que c’est ultra-inspiré par Au coeur des ténèbres ou par Apocalypse Now, je pense que tout le monde a saisi (au passage, le nombre d’œuvres de SFF modelées sur ce duo est un peu trop nombreux à mon goût, d’autant plus que c’est souvent fait, comme ici, avec de très gros sabots). Parlons du reste, donc : l’auteur a certes eu de l’ambition, mais le problème est qu’il en a eu un peu trop. Essayer de mélanger la légende d’Antillia, l’ouragan Katrina, Hiroshima mâtiné du 11 Septembre, un Irak « inversé » ou ce sont les Musulmans qui viennent envahir un pays chrétien au gouvernement en faillite et à l’extrémisme meurtrier, et par dessus tout ça une quête du Colonel Kurtz local aurait déjà été un énorme défi à relever en à peine une soixantaine de pages pour un maître de l’uchronie comme Kim Stanley Robinson ou Robert Silverberg (qui ont eux aussi décrit un monde dominé par d’autres civilisations que la judéo-chrétienne), mais Moles, bien qu’écrivain capable de proposer d’excellents textes courts (comme nous le verrons d’ici quelques jours), n’y arrive ici pas vraiment. Il faut dire qu’il torpille en partie un gros intérêt potentiel de son texte en déballant une bonne partie du worldbuilding dans un prologue tout ce qu’il y a d’artificiel (même si je m’empresse de préciser qu’il y a des détails tout à fait réjouissants à dénicher pour l’amateur d’uchronies dans le reste du texte, et que comme toujours chez Moles, l’originalité du contexte et l’excellence de l’ambiance pardonnent bien des maladresses).

Les personnages sont plutôt bien troussés, mais l’intrigue, entre sa prévisibilité due au calque de Conrad et une fin qui ne règle rien du tout et ne se révèle absolument pas satisfaisante (notamment dans ce qui est sous-entendu à propos de la frappe atomique), est le très gros point faible de cette nouvelle. Au final, on en sort frustré, car on se dit que cette uchronie avait du potentiel, que ce soit en terme d’Histoire fictive, de thématiques explorées (notamment « l’Irak Chrétien », le « choc des civilisations » complètement inversé, le changement de rapports de force dû au nucléaire) ou d’exploration de la suite ou des ressorts des événements décrits (je signale d’ailleurs qu’une partie de la narration a une dimension épistolaire, puisqu’elle consiste en des extraits du journal de Nakada), et qu’elle aurait mérité un texte aux dimensions d’une novella, voire d’un roman (même s’il me semble que Moles n’a jamais écrit dans la forme -aussi- longue). C’est d’ailleurs le seul point (avec l’excellence de l’atmosphère et la singularité des fondamentaux géopolitiques ou civilisationnels) qui rapproche Seven cities of gold du très, très supérieur A soldier of the city : le regret que l’auteur n’ait pas fait plus long et / ou qu’il ne soit pas revenu dans ces univers dans d’autres textes (à ma connaissance, du moins).

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : vu que ce texte a une dizaine d’années et que sans être mauvais, il ne casse pas non plus trois pattes à un palmipède, je n’y crois pas.

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