Luna – Lune montante – Ian McDonald

Montante, vous êtes sûr ? 

luna_3Luna – Lune montante est le troisième roman du cycle Luna, par Ian McDonald, après Luna et Luna – Lune du loup. Pour autant, il ne s’agit pas du dernier texte prévu dans cet univers, puisque une novella, The menace from Farside, débarquera dans un peu moins de deux mois (et sera critiquée sur ce blog).

Le tome 1 avait été une claque absolue, l’équivalent sur le plan du Planet Opera lunaire de ce qu’à proposé Kim Stanley Robinson pour Mars, mais avec de puissants personnages et une tension permanente en plus. J’avais trouvé le 2 à peine moins bon, et j’avais donc, légitimement, des attentes élevées pour son successeur. Et ce d’autant plus que classiquement, le dernier tome d’une trilogie est rarement le moins bon. Et là, c’est le drame. Parce que loin d’être montante, la lune de McDonald est en contraire en chute libre dans ce roman poussif, convenu, qui n’intéresse vraiment (et encore…) que dans ses cent dernières pages, et multiplie les maladresses. Reste donc à espérer que le roman court prévu en novembre remettra les choses d’aplomb !

Full moon, dirty hearts *

* INXS / Chrissie Hynde, 1993.

(attention, si vous n’avez pas lu les tomes précédents, ce qui suit contient des spoilers majeurs sur leur intrigue)

Signalons, pour commencer, un très efficace et fort utile résumé des épisodes précédents, quelque chose qu’on aimerait bien voir généralisé pour TOUS les cycles.

Après son retour triomphal sur la Lune avec dans son sillage les nations, les corporations et fonds de capital-risque terriens, Lucas Corta est devenu Aigle de la Lune. Les Corta survivants deviennent à nouveau des cibles, non pas d’assassinat, mais en tant qu’otages potentiels devant permettre de l’influencer pour faire passer tel ou tel vote. Car chaque faction a ses propres objectifs : les terriens ont un sinistre projet de bourse lunaire, lourd de conséquences potentielles pour la démographie de l’astre, tandis que chaque Dragon a au contraire un plan pour assurer la survie de la société sélénite. Les Asamoah parlent de terraformation, les Vorontsov d’ascenseurs spatiaux et de faire de l’astre un moyeu incontournable devant ouvrir les portes du Système solaire, les MacKenzie veulent appliquer le savoir-faire minier acquis sur notre satellite aux astéroïdes, tandis que les Sun mettent la dernière main à leur Anneau, prenant la place des Corta et des MacKenzie dans le secteur de l’énergie.

Mais alors, que font nos brésiliens préférés, justement ? Ils font de leur politique. Car eux aussi se déchirent, pour un enjeu étonnant : Lucasinho. Ou plutôt ce qu’il en reste… Tout cela sur fond de nouveau paradigme politique, les terriens ravalant les Dragons à un rôle inférieur à celui qu’ils ont jusque là connu et imposant certaines choses qui, justement, sont inédites sur la Lune, comme une Police robotisée.

On the Luna *

* Foals, 2019.

Bon, autant le dire franchement, à part dans les cent dernières pages (et encore, ça dépend : les 2-3 ultimes pages sont une horreur, honnêtement), je me suis ennuyé à la lecture de ce tome 3. Je n’y ai absolument pas retrouvé, ou seulement par à-coups, le rythme nerveux et l’atmosphère envoûtante des deux bouquins précédents. Dire que j’ai été déçu est bien en-dessous de la vérité, et j’ai eu un sentiment de tome bâclé d’autant plus grand qu’il me semble bien qu’à l’origine, le cycle était prévu en deux tomes, et que franchement, si c’était pour proposer ça, il aurait mieux valu s’en tenir à ce chiffre. Autant dire, de plus, que je suis plutôt inquiet concernant la future novella !

Il faut dire qu’outre une question de rythme, d’intensité ou d’atmosphère qu’on ne retrouve pas, ce roman cumule aussi d’autres défauts : d’abord, une question de pertinence de certains points de vue. Si certains semblent ne servir à « rien » (ou disons pas à grand-chose) au début, ils peuvent acquérir une vraie importance plus tard dans le récit (je pense à Robson). Dans d’autres cas, cependant, certains points de vue sont plus ou moins dispensables (Wagner), voire complètement (Marina), vu que si on les enlève, eh bien cela ne diminue en rien l’intérêt ou l’impact du livre… bien au contraire. Car, du coup, celui-ci paraîtrait plus dense ou « nerveux », qualités qui lui font cruellement défaut.

Autre problème connexe : l’introduction de nouveaux personnages, voire d’une « faction » complète dans le jeu politique lunaire, représentée par l’Université de Farside. Vous aurez en effet peut-être remarqué que McDonald est resté très discret sur ce qui se passait sur la face cachée de la Lune jusque là. Eh bien plus dans ce tome. Et vu son titre, il paraît évident que la novella va exploiter ce nouvel aspect également. Par contre, à part catalyser un certain changement chez Ariel, indispensable pour que la fin ait lieu, l’utilité de cette nouvelle faction est encore une fois douteuse. Sauf pour introduire un autre équivalent de l’univers de Frank Herbert qui a tant influencé ce cycle, les Ghazis de l’université étant une sorte de fusion entre Bene Gesserit et Tleilax. Reste toutefois l’impression que McDonald, qui n’a quasiment jamais évoqué Farside (l’Université ou la face de la Lune), sort ce nouveau pan de son contexte de son chapeau de façon très, très artificielle. En plus, arrivé à la fin d’un cycle, quel est l’intérêt de continuer à créer de nouveaux personnages ou factions ?

Et puisqu’on parle de Dune, la volonté de McDonald de coller à cet univers devient grotesque, par moments : ainsi, Luna, neuf ans, se transforme en copie de Sainte Alia du couteau, et la (pré-)fin est également un clone de celle du tome 1 de la saga, en un sens. Qu’Alia, qui bénéficie de la sagesse de sa lignée maternelle, se comporte comme une adulte alors que ce n’est qu’une gamine, passe encore, mais Luna, franchement, qui se mue en mini-Corta hyper-badass, là, non. Et d’ailleurs, puisque je parle de personnages durs à cuire, la surenchère de protagonistes ou d’antagonistes de ce type (Dakota, notamment) de la part de l’auteur est franchement soûlante.

Et en parlant de tics d’écriture ennuyeux, comment ne pas évoquer l’obsession du britannique pour la description maniaque de ce que portent les personnages comme vêtements, des cocktails qu’ils boivent, de leur nourriture, de la musique qu’ils écoutent, et ainsi de suite ? On se croirait presque dans du Ann Leckie, parfois ! (et ceci n’est vraiment pas un compliment de ma part…). Alors autant c’était vaguement ennuyeux dans les deux tomes précédents, mais ça restait supportable vu que leurs qualités compensaient très largement ces petits défauts, autant là c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Autant dire que j’ai lu en diagonale plus d’une fois !

Parlons enfin de la conclusion, qui m’a paru régler d’un coup de baguette magique tous les soucis de la Lune sans grand réalisme, et avec un Deus ex machina (c’est le cas de le dire) employant un désagréable tic d’écriture d’un autre britannique, à savoir Peter Hamilton. Sans parler du fait que 485 pages pour en arriver là, ça me paraît beaucoup, surtout compte tenu du fait que ça aurait pu être fait en dix fois moins de place à la fin du tome précédent si le cycle avait réellement été un diptyque comme c’était envisagé initialement. Le sentiment de délayage est donc vraiment intense. Enfin, il n’y a aucune surprise, surtout quand on a compris les parallèles avec Dune ou le fait que chaque tome s’achevait en un changement de paradigme pour la société lunaire.

Alors je ne vous dis certainement pas non plus que tout est à jeter, il y a une réflexion sur les modèles politiques ou de développement futurs (de la Lune ou du Système Solaire) intéressante (même si très classique, dans sa récurrence, dans l’oeuvre de McDonald), quelques scènes badass (le duel, Robson dans le bain de boue, etc), certains personnages ou atmosphères restent toujours aussi fascinants / prennent une ampleur bienvenue (Ariel, voire Luna, aux bémols exprimés plus haut), on en découvre plus sur l’univers (Farside, les Vorontsov, etc), il y a du sense of wonder (les projets des Dragons, notamment l’Anneau-Sun), mais il n’en reste pas moins que 1/ ce tome 3 n’est pas du tout à la hauteur de ses deux formidables prédécesseurs et donne une impression bâclée ou rushée (de livre de commande), et que 2/ il aurait dû être tellement plus !

Bref, en un mot comme en cent, très grosse déception, pour ma part, à la hauteur du culte (d’Apo… pardon, de Séléné) que je voue aux tomes 1 et 2.

Saudade *

Sodade, Cesária Évora, 1992.

Lorsqu’un lusophone tente d’expliquer à quelqu’un qui ne l’est pas le concept de saudade, il parle d’un sentiment en apparence contradictoire, d’une part celui, mélancolique et nostalgique, d’un manque pour quelque chose qui a été perdu, d’autre part un espoir, un désir de le retrouver. Eh bien avec ce tome 3 du cycle Luna, on est en plein dedans : poussif, multipliant les lourdeurs et les maladresses, outrageusement inspiré par Dune jusqu’à un point qui devient ridicule et hautement artificiel, absolument pas au niveau de ses deux prédécesseurs, à part à la rigueur sur la fin (et encore…) ou par fugaces lueurs d’espoir, il offre une bien triste fin à cette formidable saga, ne rendant le lecteur que plus nostalgique des tomes 1 et 2 mais lui laissant le mince espoir que la future novella The menace from Farside, à paraître en anglais en Novembre, remontera le niveau. Inutile de dire qu’il s’agit probablement de ma déception de l’année !

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Gromovar, celle de Célindanaé sur Au pays des Cave Trolls,

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15 réflexions sur “Luna – Lune montante – Ian McDonald

  1. Ping : Chroniques des livres éligibles au Prix Planète-SF 2020 : L à Z (par titre) – Planète-SF

  2. Pour ma part, j’ai apprécié la lecture de cette trilogie, quand bien même il y a des longueurs indéniables et des surenchères ridicules, notamment dans les emprunts à Dune. Je l’ai lue d’un seul trait, sans temps de pause entre les tomes, profitant pleinement de la dynamique construite dans le premier tome et je n’ai pas eu beaucoup le temps de m’ennuyer. Je trouve en outre que le final est bon et que c’est somme toute une grande saga, mais qui aurait pu être bien meilleure.

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  3. Les bras m’en tombent au vu du plébiscite sur les premiers tomes !
    Est ce une condition nécessaire et suffisante pour faire l’impasse sur toute la trilogie, et y préférer un autre titre de l’auteur ?

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    • Non, certainement pas. La qualité des deux premiers tomes est telle que tu aurais bien tort de t’en priver. Une fois que tu les auras lus, il sera toujours temps de décider si tu veux tenter la suite ou pas.

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  4. C’est vrai que ce troisième tome est moins bon que les 2 précédents. Après est ce que cela peut être dû au fait de les lire avec à chaque mois de nombreux mois d’intervalle ? Et les dernières 150 pages de ce tome sont quand même très bonnes. Au final, je trouve que la trilogie vaut vraiment la lecture. Mais pas au niveau du Fleuve des Dieux, qui est pour moi un incontournable de la SF.

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    • Oui, la trilogie vaut le coup, et oui, la dernière centaine de pages est meilleure. Mais ça ne change rien au fait que ce troisième tome est, selon moi, largement inférieur aux deux premiers.

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  5. Oh … je comptais lire le second d’ici quelques semaines pour enchaîner sur ce troisième. J’ai lu certains points de ta chronique en diagonale par peur d’en savoir trop, c’est dommage effectivement que cette fin ne soit pas la hauteur. Je garde quand même ce programme en tête, le premier tome m’avait bien trop plu.

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  6. Ping : Luna : Lune montante – Au pays des Cave Trolls

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