Un paradis d’enfer – David Marusek

Frustrant

paradis_d_enfer_marusekDavid Marusek est un écrivain américain, auteur de quatre romans et d’une douzaine de textes courts, dont L’enfance attribuée, qui sort le 29 août dans la collection Une heure-lumière du Belial’. Cette novella a été intégrée (en tant que première partie -13% du livre-), sous une forme révisée, au roman Un paradis d’enfer (le seul de Marusek à avoir été traduit -par les Presses de la cité-), qui est le sujet de cet article. Je ne vais pas vous parler en détails de cette première phase du bouquin, vu que j’ai lu sa version UHL pour Bifrost (vous pourrez découvrir ma recension dans le prochain numéro du magazine, aux côtés de celle d’Acadie de Dave Hutchinson, autre sortie du 29 août dans la collection). Je vous dirais simplement que si j’ai enchaîné aussi tôt que possible avec la « suite », c’est-à-dire avec Un paradis d’enfer, c’est que je lui ai trouvé un intérêt que vous pouvez facilement imaginer important. Hélas, les 87 autres % ne se sont pas vraiment révélés être du même tonneau, comme je vais bientôt vous l’expliquer. Attention, toutefois, de se garder de tout jugement hâtif : en effet, l’auteur a sorti, quatre ans après ce roman, un autre, qui, loin d’en être simplement une « suite », doit vraiment en être considéré comme la seconde partie, qui boucle les nombreux arcs narratifs laissés ouverts. On a ainsi affaire à un diptyque plus qu’à une suite, un peu comme pour La chute d’Hypérion de Dan Simmons, qui résout la majorité de ce qui avait été laissé en suspens par Hypérion, et doit donc vraiment en être considéré comme la seconde moitié et pas comme le tome 2 d’un cycle.

Malheureusement pour le lecteur uniquement francophone, cette seconde partie, Mind over ship, n’a, elle, jamais été traduite. Vu que Un paradis d’enfer n’est pas disponible (en VF) en version électronique, et que lire un diptyque (ou un cycle) dans deux langues différentes est en général très pénible (et j’en parle en connaissance de cause), j’ai choisi de le lire en VO, sous le nom de Counting Heads (qui, d’ailleurs, rend bien mieux compte du point clef de l’intrigue). Vu que Mind over ship est réputé bien meilleur, je vous en proposerai donc aussi la critique sur ce blog, histoire de ne pas rester sur une impression mitigée et de voir si ladite réputation est justifiée.

Contexte, base de l’intrigue

Le roman est divisé en deux époques, une première qui se déroule en 2092 et correspond à L’enfance attribuée, et une seconde (l’écrasante majorité du bouquin) qui se passe quarante ans plus tard :

Première époque

En 2092, les progrès de la nanotechnologie ont rendu les gens immortels, mais, du fait de cette immortalité, les permis délivrés, en Amérique du Nord, pour les naissances sont très rares. Et justement, le protagoniste, Sam, un artiste renommé, et sa femme, Eleanor, importante avocate qui vient d’intégrer le gouvernement, en reçoivent un. Sauf qu’un petit accident qui arrive à Sam va légèrement modifier leurs projets, et que l’enfant qui va naître ne va pas être le garçon prévu mais une fille, Ellen. Dans le même temps, Sam va subir un changement qui va remettre toute son existence en question. Une altération liée à la condition des villes américaines, qui, du fait de la contamination de l’environnement par de la nanotechnologie offensive relâchée par des groupes terroristes, vivent sous des systèmes filtrants et défensifs appelés des canopées.

Signalons qu’outre l’aspect génétique et nanotechnologique, cette novella / première partie montre que les gens se rencontrent de plus en plus via une téléprésence holographique et non plus en personne, et que des IA limitées servent d’assistants aux riches, sous le nom de Valets. Je ne mentionnerai en revanche pas les thématiques explorées, puisque j’en proposerai une analyse détaillée dans ma critique de L’enfance attribuée.

Deuxième époque *

* Hell is for children, Pat Benatar, 1980.

Quarante ans plus tard. Nous retrouvons (entre autres, voir plus loin) Sam, sous le nom de Samson Kodiak. Les humains sont en effet divisés entre d’une part les super-riches, les affs, et les autres, qui vivent dans des confréries à la fois professionnelles et sociales appelées Charters en VO. Comme son nom l’indique, Sam(son) appartient à Kodiak, originaire d’Alaska, jadis prospère mais au bord de la limite de membres légale pour continuer à exister et tirant le diable par la queue financièrement. Samson est à la fin de sa vie, et est considéré comme le dernier de son « espèce » (je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler ceux qui n’ont pas lu L’enfance attribuée). Eleanor, son ex-femme, et sa belle-fille Ellen sont en route pour lui faire leurs adieux quand leur yacht orbital a une série de défaillances théoriquement impossibles (signe certain d’un sabotage, donc d’un meurtre) et se crashe. Eleanor, le plus fameux capitaine d’industrie de la planète, est tuée, et la tête d’Ellen est séparée de son corps et placée dans un casque qui assure cryogéniquement sa survie, en attente de sa résurrection.

Une partie de l’intrigue conduira plusieurs des personnages à rechercher sa tête, puis à voir pourquoi, une fois que cela sera fait, la reconstitution de son corps et son retour à la conscience semblent se heurter à d’incompréhensibles difficultés. Et à s’interroger sur qui a bien eu les moyens et le mobile pour la tuer, et cela alors qu’une sorte de guerre civile a lieu entre les super-riches, les affs, les immortels s’entretuant dans un processus baptisé, ironiquement, ajustement du marché (je signale d’ailleurs que l’humour est très loin d’être absent du livre : le terme VRP y prend d’ailleurs une tout autre signification, puisqu’il signifie, dans cet univers, Visceral Response Probe, en clair un dispositif inséré là où vous pensez et qui mesure en permanence les réactions des employés bossant pour la firme où travaille Bogdan, un des condisciples de Sam dans le Charter Kodiak).

Dans le même temps, les IA, désormais appelées Mentars, ont énormément évolué. Les assistants électroniques d’Eleanor et d’Ellen semblent jouer un étrange et trouble jeu, tandis que les autres affs engagés avec Eleanor dans un projet d’arches spatiales devant être lancées vers pléthore de systèmes extrasolaires proches profitent de sa mort pour réorienter le projet dans une tout autre direction, à laquelle elle était opposée. Un des membres du conseil de ce consortium, Merril Meewee, va essayer de faire respecter la vision d’Eleanor. Le Garden Earth Project avait, en effet, pour but de proposer aux colons potentiels un marché simple mais lucratif : en échange, sur leur nouveau monde, de 1000 acres de terrain et de services réservés aux riches sur Terre, on ne leur demandait que l’acte de propriété d’un seul acre sur la planète bleue. Même en friche, même pollué, peu importe. Le but étant de le mettre en jachère durant deux siècles pour permettre à la Terre de revenir à son état écologique pré-ère industrielle.

Durant l’intervalle de quarante ans, d’autres choses que les IA ou la structure sociale ont évolué : dans la partie se déroulant en 2092, il y avait déjà des lignées de serviteurs clonés, et leur importance numérique est devenue beaucoup plus importante, à tel point que les riches leur confient, ainsi qu’à des robots, pratiquement tout le travail. De plus, des hologrammes de ce que j’appellerais des « Intelligences Simulées » (le terme est de moi, pas utilisé dans le bouquin) sont aussi devenus omniprésents. Ils sont modelés sur des stars du passé, créés de toutes pièces ou sont des copies de personnes existantes.

Enfin, la nanotech a aussi évolué : on crée (à partir de réservoirs de matières premières) et on recycle à volonté tout ce que l’on veut, et à Chicago, on est sur le point de remplacer la Canopée et les systèmes défensifs ou d’analyse classiques par quelque chose de moins intrusif et de plus efficace. Il faut dire que les nanopestes présentes dans l’environnement ont épuisé leur énergie, ont été neutralisées ou tout simplement que les terroristes sont morts ou ont abandonné la lutte armée. La biosphère est propre à 99.9 %, et ce qui reste est bénin. Chicago, qui a été la première ville à mettre une Canopée en place 70 ans auparavant, sera donc aussi la première cité à s’en débarrasser.

Bref, pour résumer, la partie se passant en 2092, correspondant à L’enfance attribuée, installe le paradigme, tandis que le reste le démolit. Même si d’un autre côté, on peut considérer que c’est tout le roman qui installe un autre paradigme, qui va évoluer dans Mind over ship.

Le souci avec ce roman

Côté intrigue, on peut résumer simplement la première partie : 1/ nous présenter Sam et le monde et 2/ faire naître Ellen. Pour la deuxième partie, c’est en apparence presque aussi simple : on pourrait synthétiser ça en « la tête d’Ellen a disparu, il faut 1/ la retrouver et 2/ la ramener à la vie ». Sauf que l’auteur multiplie les personnages secondaires (signalons que Sam, personnage principal en 2092, devient tout à fait accessoire 40 ans plus tard), les sous-intrigues, et qu’à la fin, si ces deux objectifs sont accomplis, on n’en sait, pour autant, pas beaucoup plus qu’avant. Qui a commandité le meurtre, pourquoi les Mentars agissent-ils comme il le font, que se cache-t-il derrière toute cette affaire de vaisseaux, etc. C’est en cela que la lecture de Mind over ship est indispensable. Ce qui n’aurait été qu’un problème mineur si Un paradis d’enfer était intéressant. Sauf qu’il ne l’est pas vraiment. La partie correspondant à L’enfance attribuée l’est, sans aucun doute, mais ensuite, on se perd dans des sous-intrigues, des points de vue de personnages secondaires, une description détaillée de ce monde du futur, qui n’a pas l’air de mener à grand-chose (ou très tardivement dans le bouquin) et, surtout, qui est parfois franchement soporifique.

Et pourtant, il y avait de quoi faire : les différents points de vue adoptés montrent chacun au lecteur un pan de cet univers, ou plutôt de ses classes sociales. Je dirais même des différentes formes d’intelligence qui se partagent désormais la Terre : super-riches immortels (Eleanore, Ellen), humains normaux (Bogdan), clones (Fred et Mary), Mentars (Cabinet, Wee Hunk, etc) et Intelligences Simulées holographiques. C’est foisonnant : on croise des gens qui peuvent bloquer leur croissance pour rester adolescents ou bien remonter l’horloge biologique pour redevenir des ados, un ordinateur fait de lumière (oui, oui, comme dans Radieux !), des arcologies de plusieurs kilomètres de haut (et un restaurant situé à 3000 m d’altitude !), un métalangage  caché dans les conversations normales, et ainsi de suite. Tout cela est incontestablement la marque d’un grand créateur d’univers (même si pour ma part, à part sur la puissance de l’imagination, je ne sais pas si je ferai encore les comparaisons avec Greg Egan que j’ai pu faire, vu qu’en allant au-delà de la novella, j’ai vu quelques hérésies en matière scientifique -comme des « particules photoniques chargées » ou un relais en orbite géostationnaire à… 40 000 Km d’altitude- qui disqualifient ce bouquin de tout classement en Hard SF) et d’une anticipation / d’un Nanopunk de toute première force. 

Mais un bon univers ne suffit pas à faire un bon roman : c’est certes foisonnant, mais ça fait souvent fouillis, toutes les sous-intrigues ne sont pas intéressantes (loin de là, même, bien qu’on puisse espérer que certaines, sinon toutes, prendront plus de sens dans le bouquin suivant), on se perd dans les descriptions, ça manque d’action (sauf sur la fin), un certain nombre de scènes (pour ne pas dire un nombre certain) donnent l’impression d’avoir une utilité plus que douteuse (même si là aussi, elle pourrait se révéler dans le roman suivant) et on sent le livre fait pour construire la scène avant que la pièce proprement dite ne se déroule dans Mind over ship.

Et il y a de quoi faire, notamment le début de révolution qui s’esquisse chez certaines lignées clonales, sans parler de toute cette histoire d’Oships. À noter quelques idées intéressantes ou assez originales, comme celle selon laquelle la Singularité n’aura pas lieu car l’évolution transhumaniste permise par l’ingénierie génétique et la nanotech fait que les IA ne gagneront jamais un avantage tel sur les humains qu’elles en deviendraient incompréhensibles. Notez aussi que plus encore que dans le spécimen moyen de ce genre de roman, il y a beaucoup de termes ou de concepts dont la signification n’est pas expliquée lors de leur premier emploi, mais parfois beaucoup plus tard. Il faut donc être très patient.

Autre souci majeur, à mon sens : alors que la novella, donc les 13 premiers %, sont très riches en matière de thématiques d’envergure explorées, c’est beaucoup moins intéressant sur ce plan par la suite. La principale étant la place prise en matière d’activité par les robots, les Intelligences simulées holographiques et surtout les Iterants, ces lignées clonales spécialisées dans une tâche précise (sécurité, dame de compagnie, infirmière, etc), dont certains membres commencent à tester les limites de leur laisse génétique. Certains des humains normaux pensent d’ailleurs que la place croissante occupée dans l’économie par ces derniers est la cause de leur déclin.

J’avertis donc celui qui serait tenté de faire comme moi après avoir lu et apprécié L’enfance attribuée : Un paradis d’enfer / Counting Heads n’est pas du même calibre, donc soit il ne faut pas le lire, soit il faut absolument lire ce roman PLUS Mind over ship dans la foulée. C’est tout ou rien. Notez, par ailleurs, que le reste du livre répond aux questions posées dans la novella sur ce qui arrive (y compris le permis de rétro-conception et le sort de Sam), même si c’est de façon plutôt succincte, en passant, presque pour se débarrasser du problème, plus une note de bas de page qu’une grande révélation. Toutefois, ce même Sam génère aussi un des passages les plus intéressants de ce Paradis d’enfer (post-partie correspondant à la novella, en tout cas), quand à… 54% (!) du roman, il raconte comment il est passé de sa situation telle qu’elle était lorsqu’on l’a laissé en 2092 à celle que le bouquin décrit depuis 41% (!) de sa longueur totale, quarante ans plus tard. Quand je vous disais qu’il fallait être patient avec ce livre !

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha sur L’épaule d’Orion,

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5 réflexions sur “Un paradis d’enfer – David Marusek

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