Permafrost – Alastair Reynolds

Ce roman court est pire que mauvais : il est quelconque ! 

permafrost_reynoldsSi vous fréquentez ce blog depuis un moment, ou que vous êtes adeptes de Hard SF, vous savez quelle importance Alastair Reynolds a dans ce dernier sous-genre, et plus généralement dans la Science-Fiction (britannique, mais pas que) des vingt dernières années. On peut raisonnablement dire qu’il constitue un auteur majeur, ce qui fait que la moindre de ses sorties est attendue certes avec impatience, mais aussi depuis peu de pied ferme. Car il faut bien avouer que d’ouvrages de commande (son fameux contrat « 10 ans, 10 romans, un million de Livres Sterling » établi en 2009 avec Gollancz) en errements Young Adult (ou en tout cas perceptibles comme tels), l’auteur Gallois s’est récemment quelque peu éloigné des romans majeurs (le cycle des Inhibiteurs ou le magistral House of suns) qui ont fait sa considérable renommée. Seulement voilà, une histoire de voyage dans le temps signée par maître Alastair, moi, je ne refuse pas !

Au final, ce roman (pas si) court se révèle pire que mauvais : il est quelconque. C’est un scénario où les hommes d’un futur post-apocalyptique remontent le temps en tentant de modifier le cours de l’Histoire afin d’empêcher la catastrophe, comme vous en avez probablement déjà lu ou vu, que ce soit à la télévision ou au cinéma. Et en plus, un point dont je ne parlerai pas est encore plus cliché dans le domaine du Time Opera, ce qui fait que clairement, l’attrait éventuel de ce texte ne sera pas à chercher sur le plan de l’originalité. Toute la question est donc de savoir si un texte mille fois vu au niveau des tropes science-fictifs exploités peut être intéressant. Je dirais personnellement que oui, c’est possible, à condition que sur d’autres aspects littéraires, il apporte une plus-value incontestable (dans le genre : un style virtuose, des personnages inoubliables, une profonde immersion et une intensité dramatique telle qu’elle prend même le plus blasé ou insensible des lecteurs aux tripes, etc). Sauf qu’ici, ce n’est pas vraiment le cas. On se retrouve donc avec une novella qui, sans être mauvaise, est stéréotypée, peine à captiver un lecteur un minimum expérimenté en matière de SF temporelle, ne propose aucun twist et pas vraiment de développement des tropes science-fictifs exploités, et se révèle finalement plus plate qu’autre chose. Bref, pire qu’à un mauvais texte, c’est à un roman court banal auquel nous avons affaire, ce qui, pour un auteur du calibre de Reynolds, est plus que décevant, mais est hélas dans la lignée de sa production récente. Jamais mauvaise, mais plus jamais inoubliable non plus.

Le contrat de Reynolds parvenant à son terme, j’espère qu’il va retrouver du poil de la bête et que, libre d’écrire à son rythme, il va à nouveau nous proposer ces œuvres grandioses qu’il a jadis imaginées. Par exemple cette suite de House of suns qu’il a assuré vouloir écrire ! On remarquera aussi que cette novella a été éditée par Jonathan Strahan, qu’on a connu plus inspiré…

La planète est en DANGER, c’est à cause de vous

2080. Un effondrement de l’écosystème (qui a commencé avec les insectes pollinisateurs -un thème traité dans un nombre surprenant de romans de SF d’anticipation ou apocalyptique ces derniers temps-) vers 2050 a entraîné celui de la civilisation lorsque les plantes, puis les herbivores et enfin la totalité des animaux ont disparu. Sous l’égide de l’OMS, la dernière autorité existante, l’ultime génération de l’humanité (cette expression sera expliquée dans le roman), qui ne survit que grâce à des rations militaires, met au point un plan ambitieux : aller chercher dans le passé, grâce à une technologie de voyage dans le temps, des semences génétiquement modifiées capables de tout changer.

La particularité de ladite technologie est qu’on ne voyage pas physiquement vers le passé : grâce à ce que l’on pourrait appeler une intrication quantique transtemporelle, on peut transférer la minuscule base auto-réplicante d’une nanotechnologie médicale, qui se fixe dans le cerveau d’un sujet et y construit un lacis permettant de détourner ses fonctions neurologiques, dont la parole, la motricité, l’influx sensoriel, etc. En 2080, un « pilote » doté du même genre d’implant nanotech peut alors prendre le contrôle du corps de l’hôte dans le passé, la conscience de celui-ci restant intacte mais étant réduite à un rôle de spectateur. Bref, c’est de la téléprésence temporelle, ou du pilotage de drone / corps d’accueil à travers le temps.

Comme il est de coutume dans ce genre de SF temporelle, la narration va donc être éclatée en différents fils s’entrelaçant : un se déroule dans le « présent » (du point de vue des protagonistes), à savoir en 2080 ; un autre se déroule en 2028, donc dans le « passé » ; mais nous avons également droit à des scènes retraçant comment Valentina, la « pilote » que nous suivons, a été impliquée dans le projet Permafrost (du nom du programme temporel de l’OMS).

Ressemblances *

* Déjà vu ain’t what it used to be, Skyclad, 2000.

Un des problèmes principaux de Permafrost est sa trop grande ressemblance avec d’autres œuvres célèbres consacrées au voyage dans le temps : ainsi, le fait qu’on ne voyage pas « physiquement » dans le passé mais que seule la conscience le fasse évoque à la fois Mémoire de Mike McQuay (sauf que ce bouquin est une énorme baffe à des années-lumière du machin de Reynolds) ou Le Temps incertain de Michel Jeury. La grosse différence étant que l’auteur gallois exerçant dans le domaine de la Hard SF, il nous pond une explication bien plus détaillée, scientifique et solide que ces deux là. Même si personnellement, je suis resté un peu dubitatif devant l’exploitation de la presque classique, désormais, intrication quantique par un écrivain du calibre d’Alastair Reynolds. Nul doute qu’un Greg Egan nous aurait pondu quelque chose d’à la fois moins stéréotypé et plus exotique.

Toujours au chapitre ressemblances, on constatera des convergences hautement suspectes, à mon sens, avec Un paysage du temps de Gregory Benford : songez que dans ce roman, un scientifique de 1962 reçoit des messages tachyoniques en provenance de 1998, où a eu lieu un effondrement écologique, et que comme dans Permafrost, les paradoxes temporels ont un rôle majeur à jouer dans l’intrigue, notamment celui du grand-père. Et puis bien sûr, on pensera à l’énorme masse de SF, écrite ou cinématographique / télévisée, où dans un monde futur post-apocalyptique, quelqu’un remonte dans le temps pour corriger la situation et éviter le cataclysme.

Ce qu’il faut retenir n’est cependant pas tellement les similitudes avec une oeuvre précise, quelle qu’elle soit, mais plutôt le fort sentiment que dans la thématique hyper-rabâchée du voyage dans le temps, Reynolds n’apporte rien de neuf ou quasiment (à part son explication Hard SF des mécanismes quantiques et nanotechnologiques mis en jeu, ainsi que son modèle du temps comme un cristal -qui ne m’a pas du tout convaincu, au passage-). Certes, faire original en matière de Time Opera devient de plus en plus difficile vu la pléthore de romans (ou films, séries, etc) existants, mais il n’empêche qu’essayer au moins d’introduire un petit twist me paraît être le minimum syndical. Il est tout à fait possible de faire croire à son lecteur qu’on donne dans l’ultra-classique, et de le cueillir lorsqu’il s’y attend le moins. Sauf qu’ici, ça n’arrivera pas : tout est du déjà-vu, les révélations ou rebondissements sont prévisibles (à part le -ridicule- coup du chien), la fin n’est en rien surprenante. Bref, à moins d’être un complet débutant en matière de Time Opera, difficile de crier au génie et encore moins à l’originalité à la lecture de Permafrost.

Sans attrait

Certes, c’est du déjà-vu. D’accord, il ne faut pas s’attendre à des surprises, à des détournements de tropes. Mais on aurait malgré tout pu espérer quelque chose de très bien réalisé, de prenant, d’immersif. Eh bien pas vraiment, en fait. Certes, les lignes narratives situées à différentes époques sont plutôt bien entrelacées par Reynolds (on notera malgré tout que le début, qui commence in media res d’une façon assez extrême, est brutal en terme d’immersion), certes, les personnages sont corrects, d’accord, le rythme, qu’il soit global ou celui des révélations, est satisfaisant, et oui, c’est relativement bien écrit et pas désagréable à lire. Mais dans tous les cas, on ne frôle jamais la claque, le coup de génie, le livre inoubliable. On a le sentiment que Reynolds fait (et surtout pour un auteur de ce calibre et de cette réputation) le minimum syndical, mais jamais je n’ai retrouvé la profonde admiration (ou immersion) ressentie pour un livre comme Mémoire de Mike McQuay, qui fait tout ce que fait le bouquin de Reynolds, mais en cent fois mieux, et en vous prenant aux tripes d’une façon magistrale.

Bref, Permafrost n’est pas un mauvais roman (court), c’est pire que ça : il est sans attrait, ne proposant rien de mieux et surtout rien de plus que pléthore d’autres œuvres parues avant lui, et sur le plan de la bibliographie de Reynolds, il s’inscrit parmi ses livres les plus dispensables, alors que le Gallois nous a pourtant proposé bouquin magistral sur bouquin magistral à une époque. Je ne vous conseille donc pas de découvrir l’auteur via cette novella, et ne vous la recommande pas plus sur le plan du Time Opera, à moins que vous soyez un complet débutant dans le domaine (et encore, vous avez bien mieux à lire si c’est le cas).

Niveau d’anglais : pas de difficulté.

Probabilité de traduction : franchement, je ne l’espère pas. Il y a d’autres novellas bien plus intéressantes à traduire chez les anglo-saxons…

Pour aller plus loin

Si vous voulez avoir un deuxième avis sur ce court roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha,

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13 réflexions sur “Permafrost – Alastair Reynolds

  1. Voilà ! Puisque tu l’as lu, je peux maintenant ajouter qu’il y a un point qui m’a tout de même beaucoup plu dans son explication scientifique, mais c’est bien le seul, c’est la notion de bruit paradoxal. Ça, physiquement, ça me parle et j’ai trouvé cette idée pertinente. La notion de bruit en mécanique quantique, ce n’est pas trivial. Le reste… comme tu le dis, c’est quelconque.

    Aimé par 1 personne

    • Oui, le traitement des paradoxes temporels en général est un des rares points vraiment intéressants du roman. Même si j’aurais tendance à dire qu’avec un écrivain de Hard SF à la manœuvre, c’était un peu le minimum syndical de ce qu’on était en droit d’attendre.

      Aimé par 1 personne

  2. Ping : Permafrost – Alastair Reynolds – L'épaule d'Orion – blog de SF

  3. Ping : Programme de lecture des sorties en VO – 2019 | Le culte d'Apophis

  4. J’aime ta façon de descendre une oeuvre mais avec classe et surtout argumentation à la clé xD plus sérieusement, le principe de voyage dans le temps c’est un thème vu et mille fois revu donc difficile (à mon avis) d’aller vers des nouveaux sentiers encore inexploités. Après, j’ai peu de références (hormis niveau cinématographique) en magasin. Il y a un appel à textes chez Nutty Sheep dont le thème est justement le voyage dans le temps. J’essaie mais compliqué de faire dans l’original (à moins d’être complètement pété et de balancer un scénario des plus improbables tout en restant crédible ,ce qui est très compliqué).

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    • C’est clair que tu ne me verras jamais dire du mal d’un livre sans présenter des arguments à l’appui de ma thèse. Après, on est d’accord ou pas avec, c’est un autre problème, mais au moins on ne tombe ni dans le simple ressenti, sans réelle analyse, ni dans les soupçons de règlement de compte.

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  5. Je m’en vais donc plutôt lire Mémoire de Mike McQuay et Un paysage du temps de Gregory Benford. J’aime bien les voyages dans le temps, mais je n’ai lu bien souvent que des Permafrost like. Toujours sympa de trouver des références peu connues pour combler mes lacunes SF.

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