Zothique – Clark Ashton Smith

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Un style incomparable, un des joyaux de la Sword & Sorcery et, par extension, de la Fantasy dans son ensemble

zothiqueClark Ashton Smith (1893-1961) était un écrivain et poète (et pas nécessairement dans cet ordre, d’ailleurs) américain, un des piliers du légendaire Weird Tales avec Robert E. Howard et H.P. Lovecraft, grand admirateur de son oeuvre qui a essayé sans relâche de la faire connaître, de 1922 à sa mort, en 1937. Avec le premier, Smith partage un mépris pour la civilisation et la modernité, ainsi qu’une fascination pour la « barbarie », tandis qu’il est en accord avec le second sur le fait que l’homme n’a aucune place ou importance spéciale dans l’ordre cosmique, qu’il est insignifiant à l’échelle de l’univers. Smith est connu pour son écriture particulièrement riche et raffinée, qui, pourtant, était taillée pour la Fantasy « populaire » publiée par les pulps comme Weird Tales et qui, donc, n’est pas pédante ou convolutée, mais au contraire puissamment évocatrice et musicale.

Mnemos s’est lancé dans la tâche colossale et hautement nécessaire de proposer une édition et une traduction dignes de ce nom de l’auteur en France, un projet qui a été impulsé par une campagne de financement participatif à succès. Le volume de cette Intégrale que je vous présente aujourd’hui, Zothique, montre une des facettes de l’univers de Smith, et d’autres tomes, déjà disponibles pour les contributeurs ou qui le seront au commun des mortels à partir de 2018, en présenteront d’autres, comme la France fantasmée d’Averoigne par exemple. 

Univers, genres, structure *

Forgotten land, Riverside, 2011.

Zothique n’est pas un roman mais un recueil comprenant 16 nouvelles (de 10 à 20 pages chacune), un poème (du même nom) et un drame en six scènes (dont je vous avoue m’être dispensé de la lecture, étant donné l’aversion que j’ai pour le théâtre, du moins sous sa forme écrite ; de toute façon, il me paraît extrêmement improbable que cette pièce soit le facteur déclenchant ou bloquant d’un éventuel achat de votre part), quatre fragments ou synopsis, plus une préface passionnante et une postface du traducteur.

Je vous avoue que j’ai abordé ce livre avec une grande impatience, mais aussi une certaine appréhension. Impatience, car Clark Ashton Smith est un des géants (et une voix unique) de la fantasy, particulièrement d’un de ses sous-genres que j’apprécie le plus, la Sword & Sorcery. Appréhension, car j’avais peur, moi qui préfère la fluidité aux styles convolutés et pédants, de grincer des dents à la lecture de la prose de l’auteur. Le fait que les dits textes étaient taillés pour le lectorat populaire des pulps me rassurait, toutefois. Ma lecture achevée, je peux dire que toutes les louanges faites à Smith sont plus que méritées : ses textes, tout en étant riches, sont facilement lisibles, dans un style qui rappelle Lovecraft (notamment dans la maîtrise et la prodigalité de l’emploi des adjectifs) et Karl Edward Wagner. Ce qui n’a d’ailleurs finalement rien d’étonnant pour ce dernier, qui a forcément dû être influencé par Smith et qui est un des autres maîtres de la Sword & Sorcery. Au passage, saluons la qualité du travail du traducteur, qualité qui était indispensable avec un styliste de ce genre : une traduction banale, voire mauvaise, aurait pu complètement annihiler tout l’intérêt du projet, mais fort heureusement, il n’en a rien été (j’ai juste tiqué sur l’emploi récurrent du mot « nègre » : je pense qu’étant donné ses connotations racistes, on aurait pu s’en dispenser).

Et puis, il faut bien l’avouer, j’ai été conquis par Smith à la lecture d’une de ses déclarations, en page 11 (dans la préface), tirée d’une lettre au génie de Providence datée de début 1930 : « En ce qui concerne le problème de la Fantasy, mon propre point de vue est que la littérature n’a aucune justification à moins qu’elle ne serve à libérer l’imagination des rets de la vie quotidienne ». C’est très exactement ma conception des littératures de l’imaginaire dans leur ensemble : si je trouve agréable que certains de leurs romans fassent aussi réfléchir (éventuellement), l’utilité première que je leur trouve est l’évasion d’un morne et lugubre quotidien. Sinon, autant lire un essai.

Disons deux mots de l’univers : le Zothique qui donne son nom à cet ouvrage est en fait un continent, le dernier de la Terre, qui surgira des eaux du Pacifique sud (tiens, tiens…) dans des millions d’années. Lors de cette morne époque, où un soleil pâle et rougeoyant éclaire d’une lugubre lumière un monde sénile et mourant, tout s’est délité, des barrières dimensionnelles nous séparant d’autres univers à la moralité de l’Homme, devenu pervers, cruel, hédoniste et lascif. Zothique (le livre) relève donc de ce que j’appelle la SF(F) de la Terre mourante, mais aussi (et c’est à priori peu évident dans un contexte futur) de la Sword & Sorcery, dont il est un des plus illustres représentants. De fait, les nouvelles tournent autour de sorciers ou d’objets magiques, et font la part belle aux prophéties et autres prédictions. Toutefois, Smith n’est pas Howard, et sa S&S est très nettement plus Sorcery que Sword. Signalons, pour terminer, une puissante influence Lovecraftienne (ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu de la relation épistolaire entre les deux hommes) et un côté Horreur assez prononcé sur la plupart des textes.

Les textes

Comme il est de coutume sur ce blog, je vais vous présenter un court résumé de chaque texte (sauf le poème, dont je vous dirais juste que ce recto est ma foi fort agréable à lire, et la pièce, pour les raisons exposées plus haut), avant de vous donner mon sentiment dessus.

L’empire des Nécromants

Deux nécromants, Mmatmuor et Sodosma, sont chassés de la contrée civilisée appelée Tinarath vers le désert de Cincor, un pays décrépit jadis ravagé par une épidémie de Peste. On pense qu’il vont y mourir, mais leurs pouvoirs impies leur permettent de ramener à une pseudo-vie les habitants du lieu, qu’ils remettent au travail afin de refaire de cet empire jadis glorieux une puissance à même de menacer Tinarath et d’offrir, au passage, une vie d’une opulence inimaginable aux deux sorciers. Les morts-vivants ne se souviennent guère de leur ancienne vie et sont maintenus dans une apathie totale, mais le dernier empereur de Cincor va réussir à en émerger et ourdir une terrible vengeance…

Hédonisme, sorcellerie et même nécrophilie (si, si), toute l’essence de Smith est là, exprimée par une écriture suprêmement évocatrice, riche et agréable. Une complète réussite, avec une chute puissante bien que peu étonnante (les histoires de l’auteur se finissent rarement bien). Et un monument de (Sword &) Sorcery.

L’île des tortionnaires

La mort argentée s’abat sur la nation de Yoros. On ne sait ni comment elle se transmet, ni comment la soigner. Elle tue en quelques minutes, laissant des pays entiers à l’état de cimetière. Seul Vemdeez l’astrologue a su créer un anneau magique devant protéger le roi Fulbra, à condition que jamais il ne l’enlève. Après que la maladie ait frappé son pays, il fuit ce dernier en bateau vers une colonie, une île située loin au sud. Malheureusement, une tempête surnaturelle le jettera sur les rivages de la terrible île des Tortionnaires…

C’est un texte correct, bien que j’y ai trouvé une petite incohérence (comment les trois serviteurs qui accompagnent Fulbra font-ils pour échapper à la maladie ?) et que je l’ai trouvé très prévisible sur deux points différents. Il met clairement en avant la cruauté et le sadisme de certains des peuples de cette Terre future.

Le dieu nécrophage

Suite à une série de mésaventures, Phariom et son épouse Elaith parviennent à Zul-Bha-Sair, la ville de Mordiggian, le dieu nécrophage. Considérée comme bénéfique, cette divinité (que nul vivant n’a jamais contemplé) joue le même rôle qu’un bûcher funéraire en débarrassant les habitants de la cité des corps. Ses mystérieux prêtres (masqués, aux mains gantées, vêtus d’amples robes) apparaissent avec célérité pour emporter toute dépouille. Malheureusement, la jeune femme est atteinte d’une maladie cataleptique qui lui donne l’apparence d’une morte, et Phariom est incapable d’empêcher le clergé de la conduire dans le temple du nécrophage. Sa seule idée, dès lors, sera de commettre le sacrilège suprême : pénétrer dans l’enceinte sacrée et y dérober le « corps ». Le plus étonnant est qu’un Nécromancien a lui aussi dans l’idée, le même jour, de s’emparer du corps d’une autre jeune femme, et que leurs tentatives vont se télescoper…

C’est un texte intéressant, mettant à nouveau en vedette un Nécromancien et caractérisé à la fois par un petit côté Lovecraftien, un élément rappelant D&D et surtout par une montée bien gérée de la tension dramatique, ainsi que par la façon dont l’auteur brouille les pistes. De fait, la fin est surprenante. Signalons une incohérence, Elaith étant qualifiée de fiancée de Phariom sur la page d’introduction de la nouvelle, et de son épouse par la suite.

Le sombre Eidolon

De retour dans la ville qui l’a vu naître, l’orgueilleuse Ummaos, la capitale du Xylac, celui qui est désormais connu sous le nom de Namirrha, ex-petit mendiant des rues devenu le plus puissant nécromant du monde, va exercer une impitoyable vengeance contre le prince qui l’a jadis martyrisé, et qui est aujourd’hui devenu l’Empereur Zotulla. Mais quelqu’un d’autre pourrait bien vouloir exercer son propre courroux sur le sorcier…

Cette nouvelle est tout simplement prodigieuse, il n’y a pas d’autre mot : l’écriture est splendide, la tension dramatique énorme, et globalement, elle évoque les meilleurs textes de Lovecraft ou de Karl Edward Wagner. Si vous aimez un des deux, voire les deux, ce texte justifie à lui seul l’achat de ce livre, et constitue un monument de Sword & Sorcery.

Le voyage du roi Euvoran

Le roi d’Ustaim, Euvoran, un homme cruel amateur de bonne chère, voit l’oiseau légendaire dont le cadavre empaillé ornait sa couronne être ramené à la vie par un sorcier, et le volatile s’enfuir avec ce qui reste de ce symbole national. Le dieu local émet une prophétie qui conduit le souverain à se lancer dans une odyssée à travers les mers ignorées, les îles exotiques et les archipels inconnus.

L’éditeur nous apprend que ce texte avait été refusé par Weird Tales, et à la lecture, on comprend pourquoi. Conçu à l’origine pour un autre des cycles de l’auteur puis remanié, il est relativement parodique et surtout tranche radicalement avec le style ténébreux et soigné des nouvelles précédentes. Certes, l’amateur d’aventures héroïques dans des mondes perdus (ou plutôt, ici, à venir) exotiques lui trouvera du charme, mais honnêtement, je le trouve trop mineur et trop en-dessous des autres pour me convaincre.

Le tisseur dans la tombe

Trois soldats sont envoyés par le roi de Tasuun à Chaon Gacca, l’ancien siège du pouvoir depuis longtemps abandonné et à la sinistre réputation. Ils doivent y récupérer les restes de Tnepreez, le fondateur de la dynastie royale actuelle. L’échec n’est pas une option, étant donné la cruauté du souverain. Ils y feront la rencontre d’une créature à l’étrange et mortelle beauté…

J’ai aimé cette nouvelle très évocatrice, que ce soit dans la description de cette cité décrépite ou celle de l’être (vaguement Lovecraftien) qu’elle renferme.

Le fruit de la tombe

Alors qu’ils se détendent dans une taverne, les deux frères Milab et Marabac, joailliers et marchands, entendent un conteur narrer l’histoire du roi-sorcier Ossaru et de son conseiller, Nioth Korghaï, une créature que nul n’a jamais pu voir à part ce souverain de jadis, et qui est venue, dit-on, des étoiles. Une prophétie, émise par le nécromancien Namirrha (celui de la nouvelle Le sombre Eidolon ; au passage, chaque texte fait référence à des lieux ou personnages évoqués dans un des précédents) bien des années auparavant, avertit que deux voyageurs tomberont par hasard sur leur tombeau commun et seront témoins d’un étrange prodige. Et devinez qui vont être les « heureux » élus ?

Quasi-Gnolls sortis tout droit de D&D, cité perdue, roi-sorcier typique de la Sword & Sorcery et être venu des étoiles que Lovecraft ne renierait certainement pas, voilà un savoureux cocktail, et un très bon texte à la chute vraiment réussie.

Les charmes d’Ulua

(notez que la titre français est une très astucieuse traduction, à double sens, de celui d’origine, The witchcraft of Ulua).

Sabmon est un archimage vivant en ermite à la lisière de Tasuun. Il reçoit la visite de son petit-neveu, Amalzain, qui se rend à Miraab, la capitale, afin de devenir échanson à la cour du roi Famorgh. Le vieil homme lui prodigue des conseils et lui donne une amulette devant le protéger de la sorcellerie ténébreuse qu’est susceptible d’employer cette cour décadente. Et de fait, le jeune homme attire l’attention d’Ulua, la fille unique du monarque, une femme-enfant perverse, à la beauté vénéneuse. Il devra, dès lors, tenter d’échapper à ses charmes (dans tous les sens du terme) !

Ce texte envoûtant (en même temps, basé comme il est sur la sorcellerie  😀 ) propose une fin surprenante, ainsi qu’une Horreur plus visuelle que psychologique.

Xeethra

Xeethra est un berger de dix-neuf ans qui, en menant son troupeau, trouve une vallée secrète, épargnée par la sécheresse de l’été. Et tout au fond, une faille, un tunnel, qui s’enfonce dans la terre, vers un autre monde, où poussent d’étranges fruits. Après en avoir goûté un, le jeune pâtre se prend pour Amaro, roi de la lointaine Calyz, et se met en quête de son pays, dont nul ne semble avoir entendu parler.

Cette nouvelle est un des joyaux du recueil : elle n’a peut-être pas l’impact du Sombre Eidolon, mais possède une atmosphère onirique fascinante et une écriture qui atteint des sommets, même pour Smith. Xeethra (le personnage) est entre Alice au pays des merveilles, Perséphone aux Enfers et Adam et son fruit défendu, et la nouvelle évoque nettement Celephaïs ou La quête onirique de Kadath l’inconnue du Maître de Providence : Amaro cherche Calyz et sa capitale comme Kuranes et Randolph Carter cherchent les cités qui donnent leurs titres aux nouvelles de Lovecraft, et ce dans le même type d’atmosphère, entre songe (ou fantasme) et réalité. Ce texte évoque aussi une thématique récurrente chez Smith ou dans la SFF de la Terre mourante : le fait que, alors que tout se délite, l’homme sombre dans la débauche et l’hédonisme, et vende son âme immortelle aux noires puissances de l’au-delà pour quelque futile et éphémère plaisir terrestre.

Le dernier hiéroglyphe

Nushain, astrologue de bas étage, accompagné de son esclave borgne et muet Mouzda et de son chien miteux Ansarath, s’installe dans la seconde Ummaos, capitale du Xylac. Un soir, il observe trois novæ dans la constellation du Grand Chien, celle qui préside à son destin. Son horoscope est formel : l’apparition de trois étoiles signifie que lui et ses deux compagnons vont entreprendre un voyage à travers trois éléments, guidés par trois guides. Leur destination : la mystérieuse demeure du non moins intrigant Vergama, un dieu ou un démon d’une énorme puissance mais d’une absolue discrétion.

Ce texte est toujours bien écrit et sympathique, mais d’un intérêt limité, bien que d’un symbolisme (^^) d’une certaine profondeur dans sa conclusion.

Les nécromants de Naat

Yadar, le prince d’un peuple nomade, cherche, sur la moitié du continent, sa fiancée Dalili, enlevée par des marchands d’esclaves. Alors qu’il voyage par voie maritime vers le Yoros, un courant d’une puissance surnaturelle pousse son navire vers les rivages de Naat, l’île des Nécromants de sinistre réputation, située loin à l’ouest de Zothique. Seul survivant, il entamera alors une bien étrange existence…

Certains éléments de ce texte rappellent L’empire des nécromants et L’île des tortionnaires, à tel point qu’il semble presque en être la fusion. Bien que prévisible, la fin n’est pas dépourvue d’une certaine beauté, et au final, cette nouvelle est de qualité. Signalons aussi un petit côté gore en plus de l’habituelle atmosphère horrifique.

L’abbé noir de Puthuum

Zobal l’archer et Cushara le piquier, deux vétérans endurcis et inséparables camarades, accompagnent, sur l’ordre du souverain de Yoros, Simban l’eunuque, le pourvoyeur en chef du harem royal. En effet, la rumeur prétend que dans une région rurale du pays, on aurait aperçu une jeune fille à la beauté céleste. La damoiselle, Rubalsa, s’avérera à la hauteur de sa réputation, et la compagnie prendra donc le chemin du retour vers la capitale. Seul problème : il lui faudra traverser l’Izdrel, une bande désertique de funeste renommée, qui coupe la contrée en deux. Et nos voyageurs seront vite la proie de phénomènes surnaturels, qui les forceront à s’abriter dans un monastère presque aussi sinistre…

Cette nouvelle, dotée d’une forte tension dramatique, est un très bon texte de Sword & Sorcery (ou plutôt, dans ce cas précis, de Spear, Bow & Sorcery  😀 ), où pour une fois, l’aspect Sword est significatif. Sachez aussi que la chute de cette histoire est particulièrement savoureuse !

La mort d’Ilalotha

Ilalotha était la dame d’honneur de la reine Xantlicha de Tasuun. Elle est décédée, mais on a peine à le croire, tant elle semble prêtre à se réveiller d’un instant à l’autre. Son ancien amant, le seigneur Thulos (qui est désormais celui de la souveraine) pense, lui, qu’elle est plutôt dans une forme de catalepsie magique, et croit la voir remuer, respirer, et même l’enjoindre de le rejoindre dans sa dernière demeure. De fait, la mort (ou pas) d’Ilalotha est bien mystérieuse : dépit amoureux lorsque Thulos a été (contre sa volonté) « réquisitionné » par la reine ? Jalousie de cette dernière devant la jeune femme, à laquelle son nouvel amant pense toujours ? Mort naturelle ?

Dans cette version Sword & Sorcery de la Belle au bois dormant, on trouve de vagues points communs avec un des autres textes de ce recueil, Le dieu nécrophage. C’est un très bon texte, à la tension et l’atmosphère de mystère permanente, qui maintient jusqu’à la fin un doute sur l’identité de la victime et du tortionnaire, et alterne quasi-poésie célébrant l’amour et horreur la plus gore en un mélange improbable mais pourtant magistral.

Le jardin d’Adompha

Adompha, roi de l’île de Sotar, possède un jardin hautement secret, interdit à tout autre que lui-même et le magicien de sa cour, Dwerulas. Les rumeurs les plus folles circulent sur l’endroit : elles se révéleront bien en-dessous de la vérité !

Ce texte, très nettement horrifique, possède un point commun avec Le fruit de la tombe. Il ne m’a pas particulièrement frappé, même s’il constitue sans doute le pinacle de la décadence créée par l’ennui sans borne ressenti par les souverains de cette morne époque de la fin des temps.

Le maître des crabes

Cette nouvelle est racontée à la première personne par Manthar, l’apprenti du sorcier Mior Lumivix. Les deux hommes se lancent à la poursuite de Sarcand, un nécromant de Naat qui a découvert l’emplacement du trésor d’Omvor, qui mêle pierres précieuses, grimoires renfermant un savoir arcane oublié et puissants talismans et autres objets magiques. Leur quête les mènera vers l’île des crabes.

Encore un excellent texte de Sword & Sorcery où, cette fois, la lame se montrera plus forte que la magie noire !

Morthylla

Valzain, hédoniste et poète renommé, devient étrangement insensible aux plaisirs des orgies dont il est pourtant coutumier. Il est désormais plus attiré par ceux qu’il vit dans ses songes. Devant sa mélancolie (que, contrairement à Mylène Farmer, il ne semble pas aimer), son maître, le poète décadent Famurza, lui suggère de visiter la nécropole abandonnée voisine, où vivrait, selon la rumeur, une Lamie, l’esprit de Morthylla, une princesse de jadis. Lorsqu’il s’y rend, il rencontre une jeune femme tout ce qu’il y a de terrestre, qui prétend être la Lamie. Mais Valzain, lui, pense qu’il s’agit d’une femme de petite vertu qui se sert de l’endroit pour assouvir des fantasmes liant l’amour et la mort avec quelque amant. Il est persuadé qu’elle se sert de la légende de la Lamie pour se moquer de lui et, pour tromper son insondable ennui, il décide, au fil de leurs nombreux rendez-vous nocturnes, de jouer le jeu. Mais en est-ce un, et qui en est le maître ? Quel sort attend le perdant ?

C’est un très beau texte, sur la lassitude, l’ennui, l’amour, sur ce qui constitue le moteur de nos existences et de nos joies. La fin est remarquable car à la fois surprenante et d’une impitoyable logique.

Fragments & Synopsis

Cette très courte partie renferme, comme son nom l’indique, des textes jamais achevés, voire jamais commencés. Comme toutes les initiatives de ce genre, elle est plus frustrante que réellement utile. Je vais toutefois vous décrire les histoires en question :

– Formes adamantines (fragment) raconte l’histoire d’un homme qui se réincarne à différentes époques, depuis le Pléistocène jusqu’à la Terre de la fin des temps de Zothique. C’est le plus long des aperçus de ces textes potentiels, mais pas le plus intéressant.

– Le succube écarlate est un projet de nouvelle s’inscrivant dans le cadre de Zothique et inspirée par « Le succube » de Balzac. Dommage, j’aurais bien voulu lire ça.

– L’ennemi de Mandor (fragment) parle d’un des rois de Tasuun. Ce que nous pouvons en lire est fort intrigant. Dommage que ce texte n’ait pas été développé !

– Les pieds de Sidaiva (Synopsis) aurait parlé, s’il avait été écrit, d’un danseuse de la cour qui aurait subi la jalousie de la princesse. Encore une fois, une accroche prometteuse, dont on regrette qu’elle n’ait pas donné lieu à un texte complet.

En conclusion

Clark Ashton Smith a la réputation d’être un des plus, sinon le plus grand styliste ayant jamais exercé en Fantasy. Je dois dire que cette réputation n’est en rien usurpée : l’écriture de l’américain, pilier de Weird Tales et ami de Lovecraft, réussit le double exploit d’être extrêmement fluide, agréable et évocatrice (pour ne pas dire souvent envoûtante) tout en employant un niveau élevé de langage et en ne sonnant jamais pédant (signalons d’ailleurs l’excellence de la traduction). La Terre du lointain futur dont le Zothique qui donne son titre à ce recueil de nouvelles est le dernier continent n’est pas un cadre de SF, mais au contraire d’une Sword & Sorcery de haute volée qui n’a rien à envier à celles d’Howard ou de Leiber. Pourtant, à titre personnel, j’aurais une très légère préférence pour le cycle de Kane de Karl Edward Wagner, ne serait-ce que pour le magnétisme de son antihéros et pour son côté science-fantasy et Lovecraftien bien plus affirmé que chez Smith, où il est pourtant nettement présent.

Cependant, les qualités d’écriture extrêmes de Clark Ashton Smith font de Zothique et, je pense, de l’ensemble de son oeuvre, un incontournable pour tout lecteur de Fantasy qui se respecte, qu’il lise ou apprécie de la Sword & Sorcery ou pas. Et ce d’autant plus que les nouvelles présentées sont d’un haut niveau général, encore rehaussé par la présence de ces perles que sont L’empire des Nécromants, Le sombre Eidolon ou le très Lovecraftien et très onirique Xeethra. Certes, quelques textes sont un peu plus dispensables, mais à part à la rigueur Le voyage du roi Euvoran (qui fait tâche avec son Odyssée Heroic Fantasy plus basique que les nouvelles qui l’entourent), voire Le dernier hiéroglyphe, rien n’est à jeter.

Saluons-donc la grande initiative et le formidable travail de l’équipe de Mnemos, ils le méritent !

Pour aller plus loin

Ce livre est le premier tome de l’intégrale Clark Ashton Smith publiée par Mnemos : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques d’ Hyperborée & Poséidonis,

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur cet ouvrage, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Célindanaé sur Au pays des Cave Trolls,

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23 réflexions sur “Zothique – Clark Ashton Smith

  1. En jetant un œil aux prochaines parutions Mnémos, je pressentais que ce recueil avait tout pour me plaire, et j’attendais avec grand intérêt de voir ce que tu en dirais… Tu m’as convaincu, je le note sur mes tablettes !

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    • J’ai justement pensé à toi tout le long de ma lecture. Vu que tu es aussi un admirateur de Karl Edward Wagner, je pense que tu devrais grandement apprécier la balade.

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  2. Vendu, une belle plume, quelques nouvelles qui valent vraiment le détour. Puis je pourrai continuer mon exploration des auteurs ayant bossé pour Weird Tales. Sacré époque où ils se sont tous influencés, inspirés.

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  3. Pas forcément ma came de prime abord, tu donnes quand même vachement envie ! C’est une époque de la littérature que j’ai soigneusement laissé de côté jusqu’à maintenant (à part une tentative lovecraft peu concluante pour moi)

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    • Merci ! Oui, à vrai dire je suis plutôt étonné d’être dans les premiers à sortir ma critique, je pensais que vous vous jetteriez tous dessus et publieriez vos critiques dans la foulée dès réception de vos colis.

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  4. Non, mais sérieux ? J’avais mais alors pas du tout l’intention de me laisser tenter. Pas du tout. En plus la S&S n’est pas trop ma fantasy de prédilection. Pfff! tu as réussi à me convaincre. C’est un immanquable, c’est ce que je retiens. Merci pour cette critique ma foi particulièrement convaincante.

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    • Pour moi, Sword & Sorcery ou pas, c’est aussi incontournable que des bouquins comme le Seigneur des anneaux ou Terremer, du simple fait que ça a influencé tellement de monde derrière qu’il faut l’avoir lu pour mieux comprendre ce qui a suivi.

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      • C’est bien ce que j’ai perçu dans ta critique. Il faut le lire… Il est déjà dans ma Wish-list. C’est vrai qu’il y a des romans qui éclairent tant sur les origines du genre qu’une fois lu tu ne regrettes pas et tu dégustes les autres textes avec un oeil plus averti.
        Je le vois notamment avec Terremer que j’ai lu sur tes conseils!

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  5. Bonjour,
    Mon premier commentaire sur ce site, je suis tout ému ;). Cela fait pourtant quelques mois que je viens et j’ai découvert quelques bouquins fort intéressants. Félicitation pour son érudition au maître des lieux.
    Sinon, concernant CH Smith, je voulais juste rappeler que les défuntes éditions NEO ont effectué un gros travail de parution de ses textes. J’ai compté sur mes étagères, il y en a 8 volumes (je crois les avoir tous), superbement illustrés par Nicollet, comme toute la collection. Donc en théorie on peut déjà trouver les nouvelles de CH Smith, en fouinant quand même pas mal parce que 1) c’était tiré à 4 ou 5000 exemplaires seulement et 2) ça remonte aux années 80. J’ai de très bons souvenirs de ces lectures, c’est très bien écrit, volontiers poétique (il a traduit Baudelaire d’ailleurs). Il est moins connu que ses compères Lovecraft et Howard, mais il écrivait plutôt mieux (mais j’adore les 2 autres aussi hein !).

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