Excession – Iain M. Banks

Un des sommets du cycle de la Culture

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La critique qui suit est un extrait d’un article synthétique analysant l’intégralité du cycle de la Culture, que vous pouvez retrouver sur cette page.

Après cinq ans passés à écrire autre chose que des livres sur la Culture (le dernier, L’Essence de l’art, étant paru en VO en 1991), Iain M. Banks revient au cycle en 1996 (1998 en VF) avec Excession. Comme L’Usage des armes, c’est un jalon essentiel dans l’évolution de la saga, à la fois parce que l’humour y prend la place qui sera désormais la sienne jusqu’à la fin, et ensuite parce que l’auteur va commencer à élargir le worldbuilding, et amorcer une entreprise de relativisation de la puissance réelle de la Culture qui atteindra son apogée dans Trames. C’est aussi un tome où on va découvrir d’autres f(r)actions plus ou moins séparatistes du courant principal que la Faction Pacifiste évoquée dans Une Forme de guerre. Encore plus intéressant, il va cette fois donner le rôle de premier plan aux Mentaux (même si l’intrigue secondaire fait la part belle à un couple d’humains), et surtout combiner les deux approches d’analyse, de challenge, de confrontation de la Culture qui ont été les siennes jusque là : il va non seulement continuer à lui tendre un miroir via une faction belliciste des Mentaux de CS qui, comme Zakalwe, trouve que les scrupules moraux de la Culture sont un carcan les empêchant de faire ce qui doit être fait, mais, après les Idirans et l’empire Azadien, il va également la confronter à un troisième système antithétique, l’Affront. Qui est une des plus grandes réussites de Banks, qu’on mesure dans la simple mais complètement antithétique, elle aussi, combinaison de mots qui définit pourtant cette race / civilisation le mieux : « joyeusement agressive » ! Continuer à lire « Excession – Iain M. Banks »

La Sonate hydrogène – Iain M. Banks

Culture et transcendance

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La critique qui suit est un extrait d’un article synthétique analysant l’intégralité du cycle de la Culture, que vous pouvez retrouver sur cette page.

La Sonate hydrogène est le neuvième et ultime roman de la Culture, paru en VO en 2012 du vivant de l’auteur (très précisément le jour du vingt-cinquième anniversaire du cycle), et en VF en 2013, après la mort de Banks, ce qui donnait à l’époque à cette expérience de lecture une dimension particulière, étant entendu que cet univers ne survivrait pas à son créateur. L’écossais ayant été atteint par un cancer foudroyant, il est décédé avant d’avoir pu donner une suite à ce roman, alors qu’en interview, il avait déclaré avoir le scénario du prochain en tête. Le plus étrange étant que même si La Sonate hydrogène n’a pas été conçu comme l’ultime volet de la saga de la Culture, sa thématique (la Transcendance / Sublimation hors des contraintes physiques du Réel) et les circonstance de sa parution en font pourtant un étonnant auspice du sort du cycle et de son auteur.

Banks a déclaré, dans la même interview, avoir spécifiquement conçu La Sonate Hydrogène autour du concept de Sublimation, vu qu’il l’employait depuis le tout début de la saga mais ne l’avait jamais expliqué en détails (Les Enfers virtuels mentionnant par exemple juste que les Sublimés vivent dans des dimensions spatiales cachées / repliées, très difficiles à atteindre). Mais les simples lecteurs comme les journalistes lui ayant, au fil du temps, posé de nombreuses questions, demandé moult précisions, il a décidé de les leur donner. Et d’éclairer, de plus, une autre question sous-jacente, à savoir les origines de la Culture. Sans compter une dimension tragi-comique concernant les illusions dans lesquelles on peut vivre (rejoignant en cela quelque peu Excession), que ce soit à l’échelle d’un simple individu ou d’une civilisation interstellaire.

La Sonate hydrogène s’inscrit également dans un axe secondaire du cycle, qui démarre dès le premier roman et irrigue pratiquement chacun des suivants : le destin des civilisations (c’est un des parallèles que l’on peut faire entre Banks et Asimov, en plus du concept des « religions scientifiques ». La religion étant d’ailleurs un autre thème récurrent dans la saga). Une Forme de guerre montre, après tout, la mort de trois d’entre elles (les bâtisseurs du Complexe de Commandement, les Métamorphes et l’empire Idiran tel qu’il existait jusque là, ou du moins le trépas de sa raison d’être, de son moteur), une tendance qui se poursuivra dans L’Homme des jeux (la chute de l’empire Azadien), Excession (celle des Affronteurs) et Trames (la destruction du Voile et de ceux qui occupent ses créations, les Mondes-Gigognes), même si, dans ce dernier cas, et comme le disait Lovecraft, « N’est pas mort ce qui à jamais dort, et au long des ères, peut mourir même la mort ». L’écossais avait conçu les races Aînées et Sublimées comme, dans le premier cas, un moyen pour une civilisation d’entrer en sénescence et de se mettre en retrait sans pour autant disparaître, et dans le deuxième cas, de Transcender sa mortalité dans le Réel en vivant une vie parfaite et infinie dans le Sublime. Transcendance qui est d’ailleurs, parallèlement, une thématique d’autres romans, parfois en parallèle avec la mort des civilisations / de ce qu’elles étaient avant : l’Excession offre la promesse d’échapper à la mortalité cosmologique de l’univers en donnant carrément accès à une infinité d’autres cosmos, ailleurs dans le Multivers ; les Au-delà virtuels et leur rythme d’écoulement temporel réglable arrachent en partie une société des nécessités du Réel, tandis que la Sublimation l’en dispense totalement. La Sonate hydrogène a ceci d’habile que le roman montre à la fois la naissance d’une civilisation (la Culture) et la transcendance d’une autre (les Gziltes), ainsi que le fait que la place libérée par les seconds dans le Réel n’est pas perdue pour tout le monde, contribuant ainsi à l’incessant et immémorial cycle de « vie » des sociétés galactiques. Continuer à lire « La Sonate hydrogène – Iain M. Banks »

Une forme de guerre – Iain M. Banks

Un livre du cycle de la Culture contrasté

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La critique qui suit est un extrait d’un article synthétique analysant l’intégralité du cycle de la Culture, que vous pouvez retrouver sur cette page.

Premier sorti en VO mais troisième en VF (après L’Usage des armes et L’Homme des jeux), Une Forme de guerre décrit un événement marquant survenu au cours de la Guerre Idirane, à laquelle tous les autres romans (sauf Inversions) feront plus ou moins référence (particulièrement dans Le Sens du vent), ne serait-ce que comme repère temporel, histoire que le lecteur sache combien de temps après cette conflagration majeure l’action du livre qu’il lit se déroule (un demi-millénaire dans Excession, un et demi dans Les Enfers virtuels, etc.), ce qui permet souvent de situer ces différents ouvrages les uns par rapport aux autres dans l’histoire et l’évolution de la Culture. L’auteur décrit d’ailleurs le conflit de deux façons : dans la narration elle-même, et surtout dans le paratexte, qui en offre un résumé presque complet (causes, déroulement, pertes, conséquences, etc.). Du point de vue de l’importance de cette guerre à l’échelle du cycle entier, Une Forme de guerre est un roman qui aurait donc tout de la lecture indispensable.

Vous devez vous demander pourquoi la VF a choisi de le reléguer après deux autres romans pourtant sortis après lui dans l’édition anglo-saxonne ; la réponse est probablement de deux ordres différents : premièrement, c’est sans doute le moins bon des romans du cycle (la prose de Banks est d’une telle qualité et son imagination si extraordinaire qu’on pourra difficilement qualifier un des livres de la Culture de mauvais, toute subjectivité mise à part, du moins ; il n’en reste pas moins que relativement aux autres tomes de la Culture, celui-ci est nettement moins bon), car si le début, la dernière partie et les intermèdes (j’y reviendrai) appelés « Bilan » (suivi d’un chiffre) sont souvent très intéressants, le milieu (et on parle là de plusieurs centaines de pages) est poussif, pas toujours très intéressant, et, peut-être surtout, donne parfois plus le sentiment de lire un New Space Opera banal plutôt que celui qui fera, dans les autres « tomes », toute la singularité de Banks. Impression de classicisme, voire de déjà-vu, accentuée dans la dernière partie par une certaine ressemblance avec une œuvre antérieure (même si pas franchement connue). La deuxième raison qui fait de ce roman le moins bon du cycle de la Culture est le fait que, justement, l’action ne soit pas vue par les yeux de celle-ci (pas majoritairement, du moins), mais du point de vue de ses ennemis. Ce qui est d’autant plus paradoxal, quand on y réfléchit, que le point de vue de non-Culturiens, pan-humains ou autres, est récurrent dans le cycle, et surtout du fait que ce qui peut être perçu, sous un certain angle, comme une faiblesse, est aussi une des forces d’Une Forme de guerre : il y a une forme d’autoglorification / enjolivement (pour ne pas dire propagande…) dans la façon dont la Culture veut que le reste de la galaxie la perçoive, et Banks remet, en quelque sorte, les pendules à l’heure, en montrant un point de vue violemment contradictoire, un modèle de civilisation autre. Tout en mettant parfois carrément l’idéologie de la Culture devant ses paradoxes… pour ne pas dire ses mensonges. Tout ceci aurait été fort pertinent si, comme dans la VF, ce roman était paru après que la Culture ait été introduite au lecteur de façon plus didactique, plus naturelle, comme cela a été fait dans L’Homme des jeux, et qu’ensuite, Banks ait mis en place sa contradiction. Mais commencer par cette dernière, en revanche, n’était en fin de compte pas si pertinent que ça, ce qui tendrait fortement à donner raison à l’ordre de parution en VF. Continuer à lire « Une forme de guerre – Iain M. Banks »

L’homme des jeux – Iain M. Banks

Le plus accessible des livres les plus anciens sur la Culture

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La critique qui suit est un extrait d’un article synthétique analysant l’intégralité du cycle de la Culture, que vous pouvez retrouver sur cette page.

Deuxième roman du cycle de la Culture publié en VO (en 1988) et deuxième paru en VF (en Août 1992), pour des raisons expliquées en introduction de la critique précédente, L’Homme des jeux marque deux différences saillantes avec son prédécesseur : tout d’abord, l’action est vue par les yeux d’un culturien et pas par ceux d’un mercenaire détracteur de la Culture et au service de ses ennemis, et ensuite, sur un plan littéraire, le livre est beaucoup plus homogène, d’un intérêt constant, cette fois, du début à la fin. Malgré tout, s’il s’agit d’un « tome » de la saga et d’un roman de SF franchement intéressant, on en est encore assez loin de ce que Banks proposera par la suite, tout spécialement dans L’Usage des armesExcession ou Trames. Il n’en reste pas moins qu’une description cette fois directe de la Culture (et pas « en creux » comme dans Une Forme de guerre) combinée à une qualité plus constante du début à la fin de l’ouvrage en font sans doute une meilleure porte d’entrée que ce dernier roman, validant donc vraisemblablement le choix fait pour la VF de publier les trois premiers bouquins dans le désordre. Continuer à lire « L’homme des jeux – Iain M. Banks »

L’usage des armes – Iain M. Banks

Le joyau noir du cycle de la Culture

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Publié en VO en 1990 et en VF en février 1992 (soit trois mois après l’Hypérion de Dan Simmons : quelle époque extraordinaire !), étant, donc, le premier livre de la Culture paru dans la langue de Molière (ce qui se justifiait sans nul doute par sa qualité mais a, temporairement du moins, refroidi certaines personnes, dont votre serviteur, de poursuivre la lecture du cycle en raison de son insondable noirceur ; il aurait sans doute été plus pertinent de faire paraître L’Homme des jeux d’abord), L’Usage des armes est un jalon décisif dans l’évolution de cette saga, tout d’abord parce qu’il marque un saut quantique en matière de qualité stylistique (dont le sommet sera atteint, de mon point de vue, dans Excession) et d’ambition littéraire, avec une structure nettement plus complexe que celle, essentiellement linéaire (aux intermèdes d’Une Forme de guerre près), de ses prédécesseurs. De plus, alors qu’Une Forme de guerre était caractérisé par son côté lugubre et L’Homme des jeux par une tension permanente, Banks introduit dans L’Usage des armes une dose significative d’humour, une tendance qui ne fera que se renforcer par la suite. Ce qui ne rend d’ailleurs, quelque part, que plus paradoxal le fait que (et de très loin), L’Usage des armes soit le plus noir des romans de la Culture.

Ce qui deviendra L’Usage des armes a été rédigé par Banks en 1974, bien avant qu’il ne parvienne à publier un de ses livres. Le manuscrit était encore plus long et la structure encore plus complexe que dans la version finale, et c’est l’auteur de SF Ken MacLeod qui a suggéré les modifications qui lui ont donné sa forme définitive. On remarquera avec intérêt que pour un livre rédigé à cette époque, l’écossais apporte à son protagoniste une nuance, une complexité, un côté antihéros, bien plus proche d’un New Space Opera qui n’en est même pas encore à ses balbutiements (qui n’arriveront que l’année suivante) que des personnages très manichéens, très… héroïques, justement, du Space Opera classique, celui de l’Age d’or. D’ailleurs, Zakalwe déclare explicitement abhorrer les héros, leur préférant des « pros sans éclat », ceux qui « ne gagnent pas des médailles, mais des guerres. » Continuer à lire « L’usage des armes – Iain M. Banks »

Le sens du vent – Iain M. Banks

Culture, repentance et reconstruction

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La critique qui suit est un extrait d’un article synthétique analysant l’intégralité du cycle de la Culture, que vous pouvez retrouver sur cette page.

Sorti en VO en 2000 et deux ans plus tard en VF, Le Sens du vent est le septième ouvrage relevant du cycle de la Culture, publié deux ans après Inversions en anglais et la même année en français (mais chez deux éditeurs différents). On considère que Le Sens du vent constitue une sorte de suite d’Une Forme de guerre, et ce pour deux raisons : d’abord parce qu’il examine certaines conséquences de la Guerre Idirane, et ensuite parce que son titre en anglais (Look to windward) est tiré du même poème de T.S. Eliot (La Terre vaine) qui a également donné son nom original à Une Forme de guerre (Consider Phlebas). Tout ceci est certes exact, mais ne constitue qu’une dimension du livre. Sans aller jusqu’à dire que c’est l’arbre qui cache la forêt, on se doit de préciser que le roman possède d’autres facettes, et qu’on pourrait tout aussi bien, sur certains plans du moins, le considérer comme une suite de L’Usage des armes (qui montrait les manipulations de CS sur des mondes primitifs, alors que Le Sens du vent montre leurs conséquences et le prix que la Culture devra payer), voire d’Excession (ledit châtiment ayant peut-être été facilité par une faction dissidente de la Culture).

La structure narrative semble être un hybride entre celles de L’Usage des armes et d’Excession : il y a des flashbacks (même si c’est un peu plus compliqué que cela, comme nous sommes sur le point de le voir) comme dans le premier, et deux lignes narratives différentes (dont le lien n’apparaîtra qu’à la fin de la seconde), comme dans le deuxième de ces romans.

Le livre est dédié « aux anciens combattants de la Guerre du Golfe », ce qui pose d’entrée de jeu des thématiques centrales qui se révèleront limpides à la lecture : les traumatismes de guerre, la façon de réapprendre à vivre dans une société civile, en paix, et sans doute surtout la façon dont l’incompréhension de l’Occident de la manière dont d’autres modèles de société fonctionnent, conjuguée à son interventionnisme, créent des situations dramatiques, dont il doit parfois subir les conséquences aussi vengeresses qu’explosives, notamment sous la forme d’actes terroristes. On rappellera d’ailleurs avec intérêt que Banks a vertement critiqué le déclenchement de la Guerre d’Irak en 2003. Continuer à lire « Le sens du vent – Iain M. Banks »

La Terre bleue de nos souvenirs – Alastair Reynolds

Bon premier tome d’une trilogie, très bon roman de hard-SF, mais moins original que la quatrième de couverture l’affirme

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Première précision, il s’agit du premier tome d’une trilogie, mais même si ce roman pose des bases qui seront reprises dans les deux tomes suivants, il constitue aussi en lui-même une histoire complète avec un début, un milieu et une fin et peut donc se lire de façon indépendante ou quasiment (si vous décidiez de ne pas poursuivre la lecture de la trilogie avec les deux tomes suivants, vous auriez quand-même une clôture de 95 % des arcs narratifs à la fin du tome 1). D’ailleurs, d’après ce que j’en sais, il y a d’énormes écarts temporels entre les histoires des tomes 1, 2 et 3 (des siècles ou des décennies), et les personnages ne sont pas les mêmes.

Ensuite, il s’agit d’un nouvel Alastair Reynolds, spécialiste incontesté de hard-SF très connu pour son cycle des Inhibiteurs. La question que vous vous posez probablement est : est-ce que ça y ressemble, en terme de style ou d’univers ? La réponse est essentiellement non, le style d’écriture tend plus vers Kim Stanley Robinson (du moins c’est mon ressenti), tout comme l’univers d’ailleurs, qui ne comprend que quelques éléments en commun avec celui des Inhibiteurs (je ne vais pas révéler lesquels pour ne pas spoiler). Continuer à lire « La Terre bleue de nos souvenirs – Alastair Reynolds »

Echopraxie – Peter Watts

J’ai bien peur d’être d’accord avec l’auteur…

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… lorsqu’il prédit, dans la postface, que Echopraxie va être sa plus grosse gamelle depuis son roman Béhémoth, surtout en comparaison de l’amour dont bénéficie Vision Aveugle (roman précédent se déroulant dans le même univers qu’ Echopraxie).

Il fait cette prédiction parce qu’il pense qu’il va demander au lecteur une suspension d’incrédulité un peu trop grosse pour lui (religion et hard SF, déjà…), mais, tout en ne faisant pas l’erreur d’écarter tout à fait cette hypothèse, je pense que Echopraxie va se planter pour deux raisons beaucoup plus terre-à-terre :

  • La comparaison avec Vision Aveugle.
  • Le fait que les thèmes et l’intrigue sont beaucoup trop obscurs.

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