Dans le berceau du temps – Adrian Tchaikovsky

Le Crépuscule des dieux

Le 12 mars 2025, paraîtra en français le troisième tome du cycle entamé avec l’excellent Dans la toile du temps et poursuivi dans le magistral Dans les profondeurs du temps, sous le nom Dans le berceau du temps. J’ai, pour ma part, lu la version anglaise de ce roman, et ne peux donc pas me prononcer sur la qualité de la traduction (sinon pour dire que celle du titre évite un spoiler potentiel – pour les lecteurs les plus expérimentés en SF, du moins – mais du coup perd le clin d’oeil plein de sens caché de la VO), de la correction, la relecture et ainsi de suite. Je peux en revanche dire qu’à part dans ses derniers 10%, de loin les plus clairs et les plus intéressants (en fait si intéressants qu’on peut regretter amèrement que Tchaikovsky n’en ait pas fait le cœur de son roman), ce troisième volet est LOIN du niveau de ses deux prédécesseurs, il est vrai très élevé. Et je dis bien troisième, pas forcément dernier : la fin du livre sent très fortement le jalon avec un potentiel quatrième bouquin (envers lequel je serai, du coup, fortement méfiant : je n’en ferai l’acquisition que quand un Feydrautha / Anudar / Gromovar aura donné un avis positif dessus).

Ceux qui n’ont lu Tchaikovsky qu’en français pourraient être étonnés par un avis aussi négatif ; ceux qui, comme moi, ont lu une partie de sa vaste bibliographie VO (et le mot est faible…) savent que l’auteur est capable du meilleur (ce qui a été traduit, essentiellement) mais aussi de choses allant du passable au dispensable en passant par le plutôt mauvais. Ce cycle est le joyau de sa couronne (SF, du moins : en Fantasy, sa décalogie Shadows of the Apt – dont je proposerai la critique du premier tome dans les mois à venir – peut revendiquer ce titre), et on aurait pu espérer qu’il conserve sa qualité de bout en bout : cet espoir a clairement été déçu. Sur le fond comme (surtout) sur la forme, Dans le berceau du temps est une grosse déception, qui vire même partiellement au calvaire quand les longueurs se conjuguent à une narration inutilement convolutée et à un propos auquel on est loin de tout comprendre, avant que les dernières dizaines de pages ne clarifient et ne relèvent le niveau. Pas de quoi sauver ce bouquin pour autant : il m’est pénible de le dire, parce que pour moi ses deux prédécesseurs sont deux monuments de la SF de haute volée récente, mais vous pouvez vous dispenser sans grand regret de sa lecture. Vous garderez ainsi une bonne image de ce cycle. Seule l’hypothétique parution d’un tome 4 au niveau des deux premiers pourrait redonner un intérêt à ce tome 3, à la rigueur.

Intrigue / structure *

* This is the picture, Peter Gabriel / Laurie Anderson, 1984.

Le livre s’ouvre sur un hybride de résumé des deux romans précédents et de chronologie de leur univers, une attention bien trop rare et qui mérite d’être saluée : tous les auteurs ne semblent pas comprendre qu’entre deux ouvrages de leurs cycles, certains d’entre nous peuvent lire des dizaines, voire des centaines de bouquins (de SFF ou d’un autre genre littéraire), et que nous ne vivons pas immergés dans leurs contextes fictifs à longueur de journée non plus. Dans un registre connexe, signalons également la présence tout aussi bienvenue d’un dramatis personae (sur ce coup là pas réellement nécessaire mais ne décourageons pas les bonnes initiatives…).

Résumer Dans le berceau du temps va en revanche être très compliqué, et ce pour plusieurs raisons, à commencer par sa structure : en très gros, il y a deux lignes narratives, une qui décrit la colonisation de la planète Imir (sic) par une partie de l’équipage du vaisseau-arche Enkidu, et ce sur plusieurs générations (avec une grosse ellipse entre l’arrivée et deux générations plus tard), et une autre qui décrit en mode ethno-SF la mission d’exploration en immersion secrète au milieu de cette société d’un équipage de la civilisation composite multi-espèces créée lors des deux tomes précédents. Vous me pardonnerez de rester flou, mais je ne veux, en particulier, pas gâcher la nature de la bestiole de Senkovi à ceux qui n’ont pas encore lu le tome 2. C’est aussi pour ça que je ne vais pas dévoiler celle de la nouvelle espèce d’origine terrienne qui est parvenue à l’intelligence et qui se joint aux autres dans cette nouvelle, hum, Aventure (avec un grand « A »), sinon pour dire qu’elle fait l’objet d’une ligne narrative minoritaire pour expliquer ses origines (qui sont intéressantes, dans le sens où elle n’est pas due à une Élévation à la David Brin comme les deux autres – celles du tome 1 et du tome 2 – mais à la pression évolutive naturelle engendrée par l’environnement très particulier de la planète Rourke, à la géochimie si agressive qu’elle engendre pléthore de composés tératogènes et mutagènes). Et je regrette vraiment de ne pas pouvoir vous parler des animaux en question, parce que Tchaikovsky semble faire une synthèse très réussie entre les Dards de Vernor Vinge (la créature n’est intelligente que par paires, aucun animal individuel ne l’est) et Peter Watts ou Robert J. Sawyer et leur emploi de la Bicaméralité (on rappellera que chez Watts aussi, il y a une Portia…).

Là où ça se complique niveau structure, c’est que d’une part, Tchaikovsky fait son Iain M. Banks en présentant la ligne narrative sur Imir dans le sens chronologique (on part de l’arrivée de l’Enkidu dans le système en allant jusqu’au présent) tandis que celle qui concerne Miranda (chef de l’expédition Humains / bestioles) est beaucoup plus chaotique, avec des allers-retours entre différentes époques (embarquement de la nouvelle espèce sur Rourke, approche d’Imir, premières découvertes en orbite, insertion d’une expédition secrète de Premier Contact, etc.), et que d’autre part, on s’aperçoit assez rapidement qu’il y a des choses très bizarres dans le récit de Liff, la petite-fille du capitaine de l’Enkidu, par les yeux de laquelle on voit la majorité de la vie locale. En effet, sans en dire trop, elle semble décrire des versions des mêmes évènements incompatibles entre elles, et dans son récit, on peut laisser Miranda et son équipe métaphoriquement suspendues au bord d’une falaise par le bout des doigts alors que les chapitres suivants semblent ne tenir aucun compte de la chose. Si on ajoute à cela que Liff semble voir des choses impossibles (surtout dans un contexte tendance Hard SF tel que décrit par l’auteur jusqu’à la toute fin du tome 2), qui tiennent plus de la Fantasy que de la science (je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de remarquer les nombreux clins d’oeil à la mythologie… nordique – et non pas mésopotamienne, comme on aurait pu s’y attendre – qui parsèment le texte, du nom de la planète, qui est, phonétiquement, Ymir, d’un personnage – très secondaire – qui s’appelle Garm au fait qu’une « sorcière  » soit sans cesse accompagnée de deux corbeaux – allégories d’Hugin et Munin, donc aussi de la bicaméralité – ou que la fin du monde prenne la figure, allégorique encore une fois, d’un loup, évident reflet de Fenrir), le lecteur se retrouve, littéralement, embrouillé et enfermé dans une structure d’une effroyable complexité (au caractère convoluté des diverses lignes narratives, il faut ajouter le découpage en une douzaine de parties et les points de vue multiples), même pour un lecteur expérimenté.

Quand on cumule à cela le fait qu’avant la révélation qui est le point pivot du roman, Tchaikovsky n’est ni toujours très clair, ni toujours très habile dans sa façon de construire son récit (après, par contre, on retrouve plus ou moins l’auteur des deux chefs-d’œuvre précédents) ou de relater les évènements (même si ladite révélation remet les choses en perspective), il faut franchement s’accrocher pour continuer le roman, surtout qu’en plus, il y a clairement des longueurs (le récit aurait gagné à être 1/ raccourci / densifié, 2/ structuré de façon plus simple), et qu’en plus de n’y rien comprendre, littéralement, on s’ennuie parfois ferme. Le lecteur persévérant sera bien entendu récompensé après cette fameuse révélation, puisque l’ouvrage devient à la fois plus clair (presque trop, l’auteur expliquant tout, et en détails, cette fois, sans laisser le lecteur connecter les points à l’aide de quelques indices, révélations et aperçus bien placés : encore une fois, le récit est maladroit du fait de ces explications prémâchées, même si c’est d’une tout autre façon) et plus facile à suivre, puisqu’il n’y a plus qu’une ligne narrative et chronologique, même s’il y a encore des points de vue multiples.

La fin règle l’intrigue de ce tome et présente une autre espèce possible pour l’inclusion dans le groupement cristallisé autour des Humains (avec un grand « H » – voir la fin du tome 1 -), et DONC pour un potentiel tome 4 (on ne voit pas trop à quoi sert cette scène, sinon). On rappellera que Tchaikovsky a déjà produit une décalogie, et que le cycle dont fait partie Dans le berceau du temps étant sa poule aux œufs d’or (notamment en matière d’obtention de prix littéraires), on voit mal pourquoi il n’en ferait qu’une banale trilogie.

Avis / analyse *

* The Last straw, Marillion, 1987.

Ce qui est extrêmement frustrant avec ce roman est que ce dont il serait VRAIMENT intéressant de parler dans une chronique concerne, justement, ce dont on ne peut pas parler du tout (le tournant de l’intrigue) ou ce dont on ne devrait pas parler pour laisser le plaisir de la découverte aux gens (la nature de la nouvelle bestiole, et, par son biais, la mise en avant positive d’une forme de neurodivergence). Je dirai toutefois les choses suivantes : concernant la nature de ce twist, et de l’explication sous-tendant le récit bizarre de Liff, le lecteur expérimenté pourra faire plusieurs hypothèses (j’en avais deux, personnellement, qui se sont révélées fausses) ; ladite explication participe à la démarche de Tchaikovsky de revisiter à sa sauce, visiblement, tous les genres, sous-genres, courants et thématiques majeures de la SFF, mais là, on peut dire qu’il a plutôt mal choisi, tant il n’apporte quasiment rien de neuf au domaine, qui, circonstance aggravante, a été omniprésent en Science-Fiction lors du dernier quart de siècle.

De même, son traitement du Premier Contact (paradoxalement avec des humains – avec un petit « h » – venus de la Terre, par opposition aux Humains – avec un H majuscule – ou plutôt aux posthumains) et des expéditions secrètes au sein de la population étudiée sur un plan ethnologique (ou quasiment) est flou, assez stéréotypé (seule demi-originalité : cette « anthropologie sous couverture » est en partie vue par les yeux de l’espèce – les humains avec un petit « h », ce qui, au passage, permet d’éviter en partie la redite avec les tomes 1 et 2 – étudiée) et, pour tout dire, assez faible. Même si je me demande si l’espèce qui mène l’expérience et celle qui en est l’objet sont bien celles que l’on croit : et si l’ethnologue était la bestiole venue de Rourke, qui analysait ses petits camarades au sein de la civilisation composite multi-raciale, ou si c’était « le loup » dont l’identité se dévoile dans la dernière partie du livre ? (des interrogations très similaires à celles posées par Vision Aveugle de Peter Watts, d’ailleurs). Sans compter que le loup lui-même est étudié par la coalition multi-espèces, donc…

Concernant une des thématiques majeures du livre (la nature / les mécanismes et l’utilité concrète de la conscience), on est très proche de Peter Watts (bicaméralité, Chambre chinoise), mais aussi, en un sens, d’Alastair Reynolds, même si ce dernier a montré des espèces post-conscientes plutôt que d’autres qui n’avaient jamais réellement développé la chose (comme les Brouilleurs). Remarquons d’ailleurs que via le personnage de Kern, Tchaikovsky est par contre pertinent et dans l’air du temps, puisqu’il interroge aussi la conscience réelle de cette IA, un certain personnage sous-entendant qu’elle pourrait n’être qu’une IA Faible (au sens donné à ce terme en informatique moderne) simulant la conscience ou se croyant consciente sans réellement l’être plutôt qu’une IA Forte ou Générale. L’auteur en profite d’ailleurs pour formuler une sorte de Loi de Clarke : « Un instinct ou une programmation suffisamment avancés sont indiscernables de l’intelligence » (sous-entendu de l’intelligence-conscience). Tous ces questionnements sont passionnants… ou du moins auraient pu (dû…) l’être s’ils avaient été développés plutôt qu’esquissés, ce que l’auteur ne fait pas vraiment. Une maladresse de plus dans un roman qui commence décidemment à les accumuler.

Un (demi-)point positif, par contre, à mettre au crédit de Tchaikovsky est qu’il nous évite la troisième bestiole issue de la nanotech humaine : comme je l’ai précisé plus haut, celle de ce tome est issue d’une évolution naturelle, imposée par un monde (Rourke) à la géochimie hautement singulière. Les passages qui décrivent tout le processus sont parmi les meilleurs du livre, en mode Poul Anderson, d’une certaine manière. De même l’arrivée de l’Enkidu dans le système d’Imir, sans atteindre les sommets (de la fin) du monstrueux Aurora de Kim Stanley Robinson, est un passage plutôt réussi, et aussi bien sur Rourke que (surtout) sur Imir, l’aspect terraformation du roman l’est franchement, notamment via la création d’une biosphère à partir de rien ou quasiment, et sur le sujet des équilibres délicats et complexes à réaliser quand il faut l’entretenir (c’est le point clé) et l’empêcher de s’effondrer. Tout parallèle avec le changement climatique, l’acidification des océans et compagnie n’étant bien entendu probablement pas fortuit. En revanche, au chapitre des maladresses, on se doit de signaler la façon lourdingue (et je dis bien trop ostensible, trop malhabile, pas forcément inintéressante ou pas pertinente, nuance) qu’à l’auteur de faire des allusions aussi grosses que lui aux lignes de fracture qui parcourent, ces dernières années, la société britannique via ses allégories des migrants économiques (les gens venus des fermes extérieures), du comportement des foules (et de la vitesse à laquelle une société peut basculer), du populisme (et de la division entre deux groupes, nous et eux), du complotisme, des commissaires politiques auto-proclamés et informels / du « tout le monde surveille tout le monde, tout le temps » / de la nécessité de prouver en permanence sa pureté idéologique (à un moment, un personnage dit à un autre ne pas se souvenir qu’il aie assez manifesté sa haine envers les autres la fois précédente), et j’en passe. D’autant plus quand l’aspect science-fictif et narratif de son livre est aussi critiquable ET quand celui-ci est quatre ou cinq crans en dessous de ses deux prédécesseurs !

Les derniers 10% (en gros), bien plus clairs et considérablement plus intéressants (et permettant un parallèle inattendu avec un livre de Neal Asher qui, par ailleurs, n’a que peu de choses en commun avec celui-ci, Weaponized), relèvent le niveau du roman, mais sont plus frustrants qu’autre chose, d’abord parce que ce regain d’intérêt vient bien trop tard (et que je ne suis pas du tout certain que nombre de lecteurs n’auront pas abandonné avant, si même ils tentent cette lecture vu l’accumulation de critiques plus que mitigées sur la VO), et ensuite parce que Tchaikovsky ne fait qu’esquisser certaines choses qui auraient pu être encore plus intéressantes et motivantes, ce qui fait qu’on a une fois de plus (de trop ?) affaire à une maladresse et une insuffisance. Et cela ne fait que cristalliser définitivement l’impression déjà très claire d’avoir affaire à un troisième roman extrêmement décevant du fait des attentes légitimes suscitées par la lecture de ses deux magistraux prédécesseurs. Si le britannique veut poursuivre le cycle, il a vraiment intérêt à peaufiner son quatrième opus. En tout cas, je serai, pour ma part, extrêmement méfiant envers lui, et attendrai les premiers retours avant d’en acquérir la VO, sans même parler de la lire.

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous recommande la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha (sur la VO),  celle d’Anudar (VO), de

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7 réflexions au sujet de « Dans le berceau du temps – Adrian Tchaikovsky »

    1. Oui, c’est mon sentiment. Question de dosage (la révélation aurait dû avoir lieu bien plus tôt) et de focalisation (ce qui est – peu / mal – développé dans les derniers 10% aurait dû être le cœur du roman).

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  1. Et m… ! Je m’étais tellement régalé sur les deux premiers que j’attendais depuis longtemps ce troisième tome…que je vais zapper pour ne pas tout me gâcher. Pareil on verra au 4eme.

    merci de l’alerte en tout cas

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour, je suis ravie de vous retrouver et de lire vos articles même si je râle un peu quand les livres sont en anglais sans traduction en français. C ‘est difficile de trouver de bons livres de SF ou de fantasy, les rayons des librairies regorgent de dark fantasy et autres dont je n’apprécie que les couvertures qui sont très souvent fort belles comme celle de Salome Han mais je vais m’en passer suite à votre article. Revenons à Tchaikovsky. Je ne maîtrise malheureusement pas l’anglais mais l’allemand. Vous mentionnez Shadows of the Apt qui n’est pas traduit en français mais les 5 premiers tomes l’ont été en allemand début des années 2010…. il est possible de les trouver en occasion. Est ce un bon choix pour les 5? Et encore merci pour vos articles.

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    1. Bonjour, je n’ai pas encore lu le premier tome de cette décalogie, mais je sais au moins que son worldbuilding, proposant magie et technologie plus avancée que le niveau médiéval, était original pour l’époque de sa parution. J’imagine, de plus, que si dix tomes ont été publiés en VO, c’est que l’écriture est un minimum solide, même pour un Tchaikovsky plus ou moins débutant. Donc, de la façon dont je vois les choses, deux choix s’offrent à vous : soit attendre ma critique de la version anglaise du premier roman et décider d’acheter ou pas un ou plusieurs des 5 tomes traduits en allemand, soit prendre directement le risque (même si je fais passer cette lecture en priorité, j’ai 2 SP que je veux impérativement lire avant, ce qui fait un délai de 3-4 semaines avant ladite critique, minimum). Après, personnellement, je n’achèterais pas 5 tomes d’un coup d’un cycle que je n’ai jamais lu, surtout sachant à quel point Tchaikovsky est sur courant alternatif et est capable d’écrire des livres de génie aussi bien que d’autres très dispensables.

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