Un chef-d’œuvre (de worldbuilding) méconnu
Cette chronique est dédiée au père spirituel de ce blog, Kallisthene
Donald Kingsbury est un auteur américano-canadien extrêmement paradoxal : il publie son premier roman, celui dont je vais vous parler dans la suite de cet article, à l’âge de… 53 ans, c’est d’emblée une réussite si impressionnante qu’il gagne un prix Locus, le tout premier prix Compton-Crook, un prix Prometheus en 2016 et est nominé pour le Hugo en 1983 ; quelques mois après sa parution, il annonce qu’il est en train d’apporter la dernière touche à un autre roman se déroulant dans le même univers, The Finger Pointing Solward (le titre faisant référence à une nébuleuse / un courant d’étoiles mentionné dans le paratexte de Parade Nuptiale), qui ne sortira pourtant pas dans la foulée : un extrait, sous la forme d’une nouvelle appelée The Cauldron, paraîtra toutefois douze ans plus tard (en 1994), et la dernière mention à l’ouvrage aura lieu encore douze ans plus tard, en 2006… et depuis, plus rien. Au moment où je tape ces lignes, Kingsbury a 95 ans, et ce second livre n’est toujours pas paru. De façon plus générale, en une quarantaine d’années, Kingsbury a très peu publié (une grosse demi-douzaine de nouvelles, et deux autres romans, dont un, traduit en français, Psychohistoire en péril, se plaçant, comme son nom l’indique, dans le prestigieux univers d’Asimov, sans en constituer une part officielle et reconnue par les héritiers de ce dernier, toutefois).
Ce paradoxe, de l’auteur qui publie extrêmement tard, qui achève une suite à un roman qui marque d’emblée les esprits mais ne la sort jamais, qui, de manière plus générale, publie très peu après son arrivée fracassante sur la scène du roman de SF, et presque systématiquement des nouvelles se déroulant dans les univers d’autres auteurs prestigieux (Asimov, Niven), dont une bonne partie des autres nouvelles sont des bouts ou des embryons de ses romans, se retrouve dans l’essence même de Parade Nuptiale : alors que fondamentalement, il s’agit d’une « banale » lutte de pouvoir entre clans rivaux, doublée de péripéties romantiques, elles-mêmes doublées d’une période de brusques changements de paradigme technologique / d’un déblocage d’une société figée dans la tradition et le primitivisme (à quelques exception près, comme nous le verrons) depuis longtemps (siècles, voire millénaires), le tout dans une perspective ethno-SF qui rappelle plus ou moins fortement Le Guin et Herbert (et, à mon humble avis, Gene Wolfe) et avec le thème classique d’une utopie dans laquelle le ver est dans le fruit et qui fait chuter cette belle société, en fait absolument rien de ce que je viens d’énumérer n’est classique, alors que tout tendrait à indiquer, pourtant, le déjà-vu, voire le banal, et donc, l’inintéressant. La lutte de pouvoir entre clans concerne des gens qui inventent à peine le véhicule à roue (en métal) et la radio mais qui pratiquent une ingénierie génétique très poussée depuis des lustres, et qui ne connaissent pas le concept de guerre ; les péripéties romantiques concernent un mariage polygame rassemblant trois hommes et deux épouses qui se bat pour convoler avec une troisième femme de son choix, alors que pour des raisons politiques, on lui ordonne d’en courtiser une autre ; les changements de paradigme sociétaux mettent en jeu ladite femme, qui est qualifiée d’hérétique parce qu’elle veut mettre un terme à la cruauté institutionalisée sur sa planète ; contexte qui, par bien des côtés, rappelle effectivement Le Guin et (surtout) Herbert, mais qui est bien plus extrême que les leurs, et qui possède son identité et son pouvoir attracteur (je n’ose parler de « charme », vu le cannibalisme) propres ; et utopie (cannibale !), en un sens, où la redécouverte d’éléments du passé de cette civilisation, qui ne tuait que quand c’était nécessaire et voyait le meurtre de masse d’individus (donc la guerre) que l’on n’aurait pas le temps de manger comme une abomination inutile, mène à un début de changement sociétal radical, embryon d’unification totale de la planète et, conjuguée au progrès technologique, menace de lâcher sur le reste de l’univers humain une force militaire forgée dans un milieu et une philosophies plus radicales encore que celles des Fremen ou des Sardaukar.
En un mot comme en cent, Parade Nuptiale est un de ces chefs-d’œuvre rarissimes de la SF (ethnologique, mais pas seulement), « évidemment » complètement méconnu en France (où il n’a d’ailleurs pas été réédité depuis une vingtaine d’années), et hélas trop exigeant, très probablement, pour les goûts du public SFFF d’aujourd’hui. Il me faut, par ailleurs, vous prévenir si vous comptez lire ce roman, ou la suite de cette critique : Kingsbury emploie des concepts absolument abominables, de notre point de vue (mais qui sont une nécessité pour les habitants de sa planète imaginaire), et même si ce blog ne pratique pas le trigger warning, je me dois d’avertir les plus sensibles d’entre vous qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour en prendre connaissance. La lecture de ce qui suit est donc entièrement à vos risques et périls.
Avant-propos : la transmission d’informations
Parade Nuptiale est un roman admirable sur bien des plans, et l’un d’eux, et pas forcément le plus visible, est la manière dont l’auteur transmet des informations sur son univers. J’avertis d’ailleurs les moins expérimentés parmi vous que l’immersion initiale, sans être aussi brutale qu’elle peut l’être pour d’autres romans de SF, comparativement bien pires, n’est pas aisée, puisque non seulement Kingsbury propose un modèle de société radicalement autre, mais qu’il le fait en distillant petit à petit certains concepts, et qu’on met du temps, par exemple, à cerner ce que recouvre exactement la notion de kalothi (j’y reviendrai). La manière dont il distille ces concepts et informations et dont il les affine, clarifie ou explicite (ou pas, d’ailleurs) est très intéressante : voilà une œuvre qu’il serait utile de faire lire, et surtout analyser, à ceux qui ont un déballage brutal, d’un bloc et artificiel pour seule méthode et technique de transmission d’information au lecteur. L’auteur dit certaines choses explicitement (« tel clan est un expert en ingénierie génétique ») quand l’information doit impérativement être connue et clairement comprise du lecteur, dit à demi-mot certaines autres, au moins dans un premier temps, avant éventuellement d’être plus explicite quand certaines informations deviennent connues des personnages (le « Dieu » des Getans passe à intervalles réguliers dans le ciel, il ressemble à un gros caillou, son orbite est parfois ajustée contre toutes les lois de la mécanique orbitale, et il serait venu d’ailleurs, ses voiles gonflées du vent des étoiles, convoyant les Getans d’un endroit où ils étaient en danger vers leur planète actuelle, où ils seraient Sauvés -avec un grand « S »), et laisse, dans d’autres cas encore, le lecteur se débrouiller avec différentes hypothèses en étant plus cryptique (je ne suis pas sûr que les Getans aient fui Rether parce que le fléau auquel ils cherchaient à échapper était une épidémie, des retombées nucléaires, ou simplement la guerre ; le livre achevé, je ne suis pas tout à fait certain de savoir si la colonisation était volontaire, ou si Geta n’est qu’une autre Australie ; Kingsbury laisse planer un doute sur le fait que le voyage Rether – Geta ait été direct ou qu’il y ait eu un « arrêt », la colonisation temporaire d’un autre monde). Je ne sais pas si ces modes de transmission variés et, de mon point de vue, fort judicieusement utilisés, sont une démarche volontaire (c’est tout de même le plus probable) ou inconsciente de la part du canadien, mais quoi qu’il en soit, j’ai trouvé ça très bien fait.
Sachez par ailleurs que des clefs importantes sur cet univers (où est la planète Geta exactement, quels autres mondes humains sont à proximité, quelle est l’importance future des Getans sur l’échiquier politique galactique), visiblement un jalon entre ce roman et The Finger Pointing Solward, sont données dans la dédicace, qui est rédigée d’un point de vue et dans un style intradiégétique (intra-universel), pour l’essentiel. J’en profite d’ailleurs pour vous faire une remarque qui dépasse de très loin le cadre spécifique de Parade Nuptiale, mais est valable pour un grand nombre d’auteurs anglo-saxons : je vous recommande très fortement la lecture de leurs paratextes, car elle vous donne très souvent des éléments de compréhension de l’univers ou de l’intrigue du roman, ou des intentions de l’auteur en l’écrivant (et parfois des péripéties associées à cette écriture, comme un parcours du combattant éditorial, par exemple).
Contexte : la planète Geta
Geta est une planète extrasolaire (et il faudra lire la dédicace, donc, à la toute fin de l’ouvrage, pour comprendre à quel point elle est loin de la Terre) orbitant autour d’une étoile rouge-orangé (très finement nommée Getasol ; un passage furtif révèle qu’il s’agit en fait d’un système double, un autre soleil orbitant à distance : un discret hommage, ajouté après coup au manuscrit, au Printemps d’Helliconia d’Aldiss paru quelques mois plus tôt ?) relativement aride, certes dotée de onze mers, mais toutes de petite taille. Ses eaux accueillent quelques créatures, et divers types de pseudo-insectes arpentent sa surface, mais il n’y a aucun gros animal terrestre indigène. Apparemment en partie basées sur des acides aminés autres, ses formes de vie, animales ou végétales, sont en bonne partie impossibles à assimiler par la biologie humaine, et ne renferment donc nul potentiel nutritif. Pire, certaines peuvent causer des réactions allergiques ou toxiques, voire la mort par empoisonnement. Il est toutefois possible, dans certains cas, de retirer des parties néfastes pour en consommer d’autres (un peu comme le Fugu sur Terre) ou de les laisser se dégrader / transformer (fermentation, etc.) pour pouvoir manger le résultat, même s’il n’est que faiblement nutritif. Le corollaire est que les bactéries locales ne peuvent pas affecter les humains, qui, d’ailleurs, semblent ne pas en avoir amené avec eux depuis leur monde d’origine, et / ou être immunisés (au moins pour certains clans) suite à une manipulation génétique ancienne.
On distingue les éléments « sacrés » (conduits sur Geta par « Dieu » – le vaisseau qui orbite autour de la planète, donc), à savoir la biologie humaine, l’abeille et les huit plantes qui ont été introduites sur la planète, des éléments « profanes », c’est-à-dire les formes de vie indigènes. Les Getans se souviennent, via un jeu, du cheval, mais aucun n’est présent. Le lecteur peut se poser la question de savoir pourquoi certaines espèces sont présentes mais pas d’autres (celles d’élevage, surtout), mais Kingsbury n’apporte aucune réponse (je soupçonne fortement, pour ma part, que le bétail devait être cloné, mais que quelque chose est allé de travers, destruction des machines ou inaptitude à survivre sur ce monde étranger). Si vous avez l’esprit vif, vous avez forcément dû en tirer une conséquence : si aucun animal profane n’est comestible ou suffisamment nutritif, et s’il n’y a pas de bétail d’origine terrienne, d’où vient la viande ? La réponse est évidente : la seule source de viande est humaine. Comme nous le verrons un peu plus loin, le cannibalisme est institutionalisé dans la société Getane, même si divers clans ne le pratiquent pas de la même façon.
Si l’auteur finit par expliquer d’où les Getans viennent à l’origine (la Terre, ici rebaptisée « Rether »), il reste relativement flou sur le « comment » (j’ai déduit que c’était via un astéroïde transformé en vaisseau, doté de voiles solaires, peut-être infraluminique, et avec une cargaison sans doute stockée sous forme d’informations génétiques et qu’on a fait « pousser » via des machines à la surface), ne révèle pas vraiment « pourquoi » (pour fuir quelque chose, mais je ne suis pas certain de savoir si c’était la guerre, une pandémie, des retombées d’une guerre nucléaire, etc. ; de même, on ne sait pas si c’était un exil volontaire -cela semble être le plus probable – ou forcé – prisonniers, dissidents, etc.), ne donne jamais d’indices sur la durée écoulée depuis le départ de la Terre ou depuis l’arrivée sur Geta (des siècles sans doute, peut-être des millénaires) ni sur ce qui s’est déroulé après cette dernière, même si les noms des différents endroits (la ville de Chagrin, la vallée-des-dix-mille-tombes, etc.) laissent fortement penser que le débarquement a été catastrophique, ce qui fait que la majorité non seulement de la technologie (à part la maîtrise de la biochimie et de la – manipulation – génétique, indispensables à la survie) mais plus encore de l’histoire des Getans a été perdue, puis que le peu qui en restait a été déformé par le temps, la dérive linguistique, la religion, voire peut-être par une manipulation délibérée, qui sait. Le fait qu’il n’existe aucune archive papier sur ce monde ayant bien entendu aggravé la situation.
On se retrouve donc avec une société qui ne connait que le navire en bois et une sorte de planeur en toile, qui n’a pas d’armes à distance, qui considère une arche spatiale comme un Dieu, qui réinvente à peine la radio (Geta ne semble pas non plus être très riche en ressources naturelles) mais qui a des « machines » (voir plus loin) capables d’assurer la gestation d’embryons, dont certains ont subi des manipulations génétiques. On remarquera avec intérêt, d’ailleurs, qu’outre des lignées clonales très particulières comme les (très Frank Herbert-iennes) Liethe (ce nom, déjà….), les getanes « normales » donnent lors des premières grossesses, voire après, automatiquement naissance à deux, voire trois enfants à la fois. C’est clairement dû à une manipulation génétique visant à assurer l’expansion rapide d’une colonie extrasolaire et / ou à fournir, dans ce contexte précis, une source de nourriture abondante. Sur un sujet connexe, signalons que 80% des femmes de la planète ont la possibilité génétique de s’auto-avorter si elles le désirent (un peu comme les Culturiennes chez Iain M. Banks).
Remarquons d’ailleurs que le roman peut aussi être appréhendé comme la somme des mesures à appliquer (technologiques, sociétales, gouvernementales, etc.) ou des adaptations qui émergent spontanément lorsqu’une tentative de colonisation d’une autre planète déraille lourdement, par exemple si la cible s’avère moins hospitalière que prévu, si un équipement ou du personnel clé sont détruits lors du débarquement, et ainsi de suite. Sa lecture peut donc s’avérer utile à tout auteur ambitionnant d’écrire ce genre d’histoire ou à tout lecteur voulant avoir une référence à l’aune de laquelle juger une œuvre similaire.
Contexte : la société Getane
Comme je le dis souvent, l’avantage des religions scientifiques, comme celles que l’on trouve chez Asimov, Iain M. Banks ou ici, c’est que ce sont les seules (en SF) à pouvoir tenir leurs promesses et prouver leurs dires : chacun sur Geta peut constater que Dieu passe régulièrement dans le ciel de la planète. La conséquence logique est que les clans de prêtres sont les plus puissants, surtout vu leur maîtrise de la génétique, et qu’ils opèrent des luttes d’influence pour prendre sous leur féauté les autres types de clans. Il existe aussi des sous-clans, « transversaux » (qui exercent sur les territoires de tous les autres), qui, soit par eugénisme (un jeune porteur Ivieth incapable de porter la charge qui lui a été assignée devra se soumettre au suicide rituel pour que sa viande profite à d’autres et que ses gènes « défectueux » – signes d’un faible kalothi, ou aptitude à la survie – soient retirés du pool génétique ; dans la plupart des clans, cependant, un faible kalothi n’entraîne pas la mort automatique d’une personne – sauf en cas de famine – mais exige toutefois qu’elle ne se reproduise pas), soit par manipulation délibérée de l’ADN (les Liethe), sont spécialisés dans une tâche ou une autre. Eugénisme et kalothi étant des concepts clés du roman. Le troisième étant la « cruauté », ou plutôt l’absence délibérée, institutionalisée, inscrite dans l’essence même de la culture Getane, de pitié, d’empathie ou de gentillesse face à quelqu’un qui est inadapté à la survie sur la planète.
Comme nous l’avons vu, l’anthropophagie est une nécessité sur Geta : quelqu’un qui n’est plus jugé (qui a un trop faible kalothi, qui ne passe pas certaines ordalies rituelles) ou qui ne se juge plus utile à la société et apte à la survie doit pratiquer le suicide rituel, offrant sa viande à la communauté, si les prêtres en décident ainsi. De même, les cadavres, qu’ils viennent de personnes décédées d’une cause naturelle ou pas, sont consommés par la famille et les amis du défunt. Ce qui conduit donc à un auteur qui, le plus naturellement du monde (j’y reviendrai), vous parle de gens, y compris des bébés, cuits à la broche (le roman s’ouvre d’ailleurs sur un tel banquet : nous sommes tout de suite dans l’ambiance !). La plupart des clans n’iront au-delà de la consommation des défunts qu’en cas de famine (si les récoltes des plantes « sacrées » – terriennes – sont mauvaises), en sélectionnant via le kalothi, et en ne « ponctionnant » que le nombre de personnes qui est nécessaire. C’est aussi pour cela que le concept de guerre (sous-entendu « de masse ») est inconnu sur Geta : on ne tue pas plus de personnes qu’il n’est possible d’en manger avant le pourrissement de la dépouille, ce n’est pas éthique.
Chez d’autres clans, toutefois, particulièrement les deux groupements de prêtres au centre de l’intrigue, les choses sont différentes : les Mnankreï pratiquent la sélection eugénique en permanence, même en dehors des périodes de famine, et les Kaïels, en plus de se reproduire « naturellement », ont aussi des « Crèches », où une grande quantité d’enfants est produite via des « machines » (voir la section « Influences, ressemblances »), puis drastiquement sélectionnés pour ne retenir que ceux au kalothi le plus élevé (un quart du total), les autres étant voués aux abattoirs (ce qui fait que le clan a un approvisionnement régulier en nourriture) ou à des expériences médicales. Ce qui mène donc à ce que, là encore, l’auteur déclare avec le plus grand naturel qu’un personnage en accueillant un autre lui offre, en guise d’apéritif, du pâté de bébé. Et à ce que l’on doive transcrire « Crèche » par « ferme d’élevage de bétail humain », même s’il y a aussi un aspect de formation d’une élite par un eugénisme impitoyablement appliqué. Un passage du roman dit d’ailleurs : « Je voulais une fille sérieuse venue des Crèches et non une de ces kaïels ramollies venue des familles. »
Vous allez me dire : « Mais Apo, comment peux-tu parler d’un bouquin aussi abominable, cet auteur est un psychopathe ou quoi ? Ou alors quelqu’un qui cherche à choquer pour qu’on parle de son livre et en vendre plus d’exemplaires ? » ; je développerai ce point très bientôt, mais un axe central de la SF, ou du moins d’une (bonne) partie d’entre elle, est l’Altérité. Certains des plus grands chefs-d’œuvre de l’ethno-SF et / ou du Planet Opera consistent à vous immerger dans des sociétés résolument autres, aux codes qui ne sont pas (parfois plus) les nôtres : eh bien on est pile dans ce cas là. Ce n’est pas abominable pour faire vendre, c’est abominable parce que ce qui est normal, respectable, banal (c’est sans doute le point clé) pour un Getan est monstrueux pour un terrien normalement constitué (à moins qu’il ne s’appelle Lecter ou Dahmer), et que l’auteur veut nous confronter à cette altérité. Geta n’est pas un monde profondément étranger parce qu’il aurait des mers d’acide, une atmosphère de méthane ou des êtres hautement exotiques comme les Xeelees de Stephen Baxter ou les Brouilleurs de Peter Watts, mais parce que sa civilisation, bien qu’humaine, vivant pourtant dans un milieu en bonne partie semblable à la Terre (bien que moins accueillant), a des codes moraux, éthiques, une façon de vivre, qui ne correspondent absolument pas aux nôtres.
L’exploitation des morts ne s’arrête pas à leur « viande » : les critères esthétiques Getans, pour les hommes et surtout pour les femmes, sont également très spéciaux, et selon eux, la beauté est réhaussée par des scarifications rituelles qui, de plus, sont aussi un signe de fort kalothi (plus on est scarifié, plus on a souffert, donc plus on est apte à résister à la douleur, donc plus le kalothi est haut). L’auteur va même plus loin lorsqu’il parle d’une personne n’ayant pas de scarifications faciales : « Comment déchiffrer l’expression d’un visage dépourvu de toute décoration ? ». Le but n’est cependant pas seulement d’accroitre son pouvoir de séduction de son vivant, mais d’offrir à ceux qui se partageront, littéralement, votre peau en plus de votre viande de beaux… vêtements. Si, si. Vous pouvez vous balader avec des bottes faites avec l’épiderme de votre ennemi juré (j’adore !) ou un sac à dos (j’en profite d’ailleurs pour signaler le curieux emploi, à plusieurs reprises, de « sac au dos ») confectionné avec celui d’un enfant. La cape d’Oëlita est faite avec la peau de son père et le manche de son couteau d’un de ses os. Sur Geta plus encore que sur Arrakis, rien ne se perd.
Enfin, une autre particularité saillante de la société Getane (outre l’adhésion inconditionnelle à la Tradition, sous-entendu parce que c’est elle qui a assuré la survie de l’espèce sur cette planète inhospitalière) est la polygamie (et le polyamour, d’ailleurs) : les couples « traditionnels » un homme – une femme sont considérés comme instables et non désirables, et un individu n’apportera le meilleur ou la plénitude de son potentiel que s’il vit harmonieusement dans un ménage à trois ou plus, cinq étant considéré comme le nombre idéal, et sept ou plus quelque chose de repoussant. On peut aussi y voir une stratégie de brassage génétique et d’expansion rapide d’une colonie naissante sur une planète inhospitalière, puisque chaque femme peut ainsi porter (plus ou moins en permanence) les enfants de plusieurs hommes différents.
Influences, Ressemblances
La quatrième de couverture souligne les ressemblances avec l’ethno-SF dans le style d’Ursula Le Guin, et avec Frank Herbert, les Liethe étant très clairement une sorte de fusion / adaptation de certains aspects du Bene Gesserit et du Bene Tleilax (mais des Tleilaxu exclusivement féminins, cette fois), les Getans recyclant les cadavres comme le font les Fremen (même si les uns recherchent la viande et la peau alors que les autres veulent l’eau qu’ils contiennent), et les « machines » des Crèches Kaïels ayant un fort parfum de cuves axlotl… du moins pour celui qui n’a pas lu le magistral La Ruche d’Hellstrom : ces « machines » rappellent tout de même beaucoup les « souches » humaines employées dans la Ruche, tout comme l’abandon Getan de toute éthique ou morale terrienne au profit des impératifs de survie de l’Espèce (avec un grand « E ») étaient également caractéristiques du projet d’Hellstrom. En matière d’influence d’Herbert, il faut donc être assez avisé pour comprendre que l’arbre Dune ne doit pas forcément cacher la forêt, même si les dernières phases de Parade Nuptiale (conjuguées à ce qui est raconté dans la dédicace) ont de fortes résonnances (c’est comme cela que je l’ai perçu, du moins) avec le fait de lâcher les Fremen sur une galaxie qui n’est absolument pas préparée à leur puissance, leur sauvagerie : forgé dans le creuset de l’impitoyable Geta, écartant sans trembler la faiblesse et la bienveillance, le couteau getan s’apprête à dépecer la Voie Lactée terrienne, comparativement marquée par son inefficacité militaire, comme le prouve son histoire de ce domaine… du point de vue getan, du moins.
Attention, toutefois, à ne pas faire de Parade Nuptiale un simple ersatz de Dune, car outre des éléments qui lui sont propres (le cannibalisme, par exemple), outre des éléments venus / ressemblant à ceux d’autres oeuvres que celle d’Herbert (ou même d’autres livres d’Herbert que Dune), il y a aussi des points où le roman de Kingsbury fait l’inverse de celui d’Herbert (sans compter qu’il va bien plus loin, sur nombre de plans, qu’Herbert ou Le Guin) : si Paul est au centre d’une religion qui doit lui servir d’instrument de contrôle politique, Oëlita, la Gentille Hérétique est, comme son nom l’indique, en opposition aux prêtres, Kaïels ou Mnankreï, et à la simple idée de l’existence de Dieu (ou plutôt que ce que l’on désigne comme tel – le vaisseau, dont l’existence est incontestable – soit réellement une déité). Oëlita est un « prophète anti-Dieu », pas un prophète qui devient un Dieu.
Personnellement, je trouve que niveau ambiance, voire écriture des dialogues (le seul point qui m’a d’ailleurs un peu crispé, tant je l’ai trouvée un peu étrange ; j’aurais sans doute mis ça sur le dos du traducteur si celui-ci n’était pas quelqu’un d’expérience, mais bon si quelqu’un possède la VO, je serais curieux de savoir comment ils « sonnent » en anglais) ou sous-texte, ici seulement vaguement chrétien (mention d’un Sauveur, la guerre introduite tel le serpent dans le Jardin d’Eden d’un peuple « innocent » – bien que cannibale -, omniprésence de la religion et d’un Dieu par ailleurs tout à fait réel, tangible), eh bien j’ai eu certaines (relativement vagues) réminiscences de Gene Wolfe, particulièrement du cycle Le Livre du Long Soleil, mais en BEAUCOUP plus digeste, n’est-ce pas (cette œuvre restant probablement le plus gros calvaire que je me suis auto-infligé en vingt numéros / cinq ans de participation à la rédaction de Bifrost).
Pour ma part, un parallèle m’a frappé, bien qu’il ne possède aucun rapport avec la SF, ni même avec les littératures de l’imaginaire : j’ai déjà évoqué sur ce blog le magistral Azteca de Gary Jennings, qui trouve une astuce à la fois pour raconter une bonne partie de l’histoire de la civilisation aztèque (oui, avec un nom pareil, ce n’est pas consacré aux Peuls…), avant, pendant et après le débarquement espagnol, mais qui surtout, bâtit un dispositif narratif astucieux nous montrant clairement l’altérité de cette culture : en effet, le récit est supposé être un rapport, envoyé en plusieurs parties en Espagne, du récit fait par un vieil « indien », dont le destin hors du commun l’a conduit à être témoin de toutes les étapes clés du processus. Récit fait à des religieux, bien entendu horrifiés par certaines des pratiques précolombiennes (dont un épisode très marquant qui, justement, implique de porter sur soi la peau d’un enfant), alors que l’écrasante majorité paraissent parfaitement naturelles, justifiées, à un narrateur qui, pourtant, a énormément voyagé dans les limites de l’univers aztèque (et même un peu au-delà) et qui, donc, a vu d’autres coutumes, d’autres façons de vivre, d’autres tabous. Un point clé du roman est là : nous confronter à l’altérité profonde d’une civilisation dont les codes ne sont parfois absolument pas les nôtres, tenter de nous faire voir par les yeux de personnages dont la vision du monde est si profondément différente qu’il est difficile de s’y identifier ou de les prendre en sympathie (point sur lequel Jennings réussit un peu mieux que Kingsbury, toutefois : il y a au moins trois moments dans Azteca où, si vous n’avez pas la larme à l’oeil, il y a quelque chose qui cloche chez vous niveau empathie). Et c’est en cela (et au niveau de quelques caractéristiques culturelles qui, en effet, peuvent évoquer les peuples précolombiens, ou dans une part de l’ambiance) que Parade Nuptiale m’a rappelé Azteca : pas tellement dans le dispositif narratif (encore que, la découverte de textes terriens montre, à l’inverse des castillans jugeant un aztèque, l’incompréhension, voire l’horreur, des getans découvrant la société terrienne, et surtout le concept, pour eux inédit, de guerre), mais plutôt dans la façon de projeter brutalement le lecteur dans un monde dont les codes ne sont vraiment pas les siens, où ce qui, pour lui, est indicible est, tout au contraire, banal.
Intrigue *
* She drives me crazy, Fine Young Cannibals, 1988.
L’intrigue commence alors que les Kaïels, le clan (montagnard) dominant parmi ceux de prêtres sur Geta, notamment du fait de leur maîtrise inégalée de la génétique (il faut dire qu’ils possèdent un dispositif de stockage de données consacré au sujet et issu de l’antique technologie « divine »), sont sur le point de devenir encore plus puissants lorsqu’ils mettent au point les communications radio, bien plus efficaces que les signaux optiques employés par leur rivaux. Il est d’ailleurs important de remarquer que dans le langage getan, le même mot désigne prêtre, chef et biochimiste (sur un sujet connexe, remarquons aussi que le mot « militaire » n’existe pas).
Leur chef, le Premier Prophète Aësoe, convoite les terres des Stgal, qui se trouvent sur les berges de la Njarae, la plus grande mer de la planète. Le problème étant qu’un autre clan sacerdotal, les Mnankreï, très singuliers parce qu’ils sont les seuls à vivre sur une île, a aussi des vues sur elles. Pour s’assurer un avantage, Aësoe ordonne à une famille de cinq, les Maran-Kaïel, sur le point de passer à six en épousant une troisième femme, Katheïn, une scientifique de pointe, de courtiser à la place (d’où le nom du roman, au passage) celle qui est surnommée la « Gentille Hérétique », Oëlita, qui a beaucoup d’influence dans la région et qui pourrait donc donner l’avantage aux Kaïels dans la lutte de pouvoir qui va les opposer aux navigateurs Mnankreï. La famille comprend trois maris, Joesaï (celui qui se bat), Gaët (celui qui négocie) et Hoemeï (celui qui prévoit), et deux épouses, Teenae (une brillante scientifique) et Noa (une personne difficile refusant les responsabilités).
Oëlita est surnommée la « Gentille Hérétique » parce que contrairement à tous les dogmes et toutes les traditions en vigueur, elle prêche la bienveillance, ce qui est un signe de faiblesse sur une planète où la cruauté est considérée comme une nécessité vitale (un passage du roman dit : « Quand on vient des Crèches, on ne connaît pas la pitié. Plaindre quelqu’un, c’est l’insulter. ») ; de plus, elle ne croit pas en Dieu, ou du moins, elle ne croit pas à la nature divine de l’objet qui passe à intervalles réguliers dans le ciel. De son côté, elle va faire une découverte inquiétante : certains insectes profanes se révèlent désormais capables de s’attaquer aux céréales sacrées, ce qui est normalement impossible, vu qu’ils ne peuvent pas assimiler cette nourriture basée sur des fondamentaux protéiques autres et qu’elle les empoisonne ; comme si l’aridité de la planète ne suffisait pas, voilà que l’impitoyable Geta envoie une nouvelle épreuve à l’Espèce. Sauf qu’un de ses amis va découvrir qu’en réalité, les insectes getans ont été génétiquement modifiés, recevant une greffe de gène humains leur permettant d’assimiler cette nouvelle source d’énergie. Mais qui a fait cela ? Les Mnankreï, les Kaïels… ou quelqu’un d’autre ?
Lors de son contact avec la famille Kaïel envoyée la courtiser, on découvrira qu’elle aussi possède une Voix de Dieu, un de ces cristaux de stockage mémoriel issus de l’ancienne technologie du vaisseau. Et ce cristal là n’est pas consacré à la génétique, mais à l’histoire militaire terrienne. Lançant ainsi les Kaïels sur une voie qu’ils n’ont jamais connue, à la fois technologique et surtout sociétale et géopolitique : la guerre et la création d’une caste militaire, les Fedaykins…, pardon, c’est sorti par réflexe.
Le Serpent dans le Jardin d’Eden des cannibales *
* Good Thing, Fine Young Cannibals, 1989.
Je pourrais vous parler des thématiques de fond ou des axes narratifs que constituent les luttes de pouvoir entre Castes (ou individus pour le pouvoir à l’intérieur de ces mêmes castes), les Liethe, (inoffensives concubines faites pour le plaisir des puissants qui, en réalité, sont le pouvoir derrière le trône), le combat de ces cinq êtres pour épouser qui ils veulent et pour ne pas que leur famille vole en éclats (et les dynamiques fascinantes des relations entre les huit protagonistes, quasiment tous complexes, nuancés et intéressants), le changement de paradigme technologique qui, avant même la découverte du cristal d’Oëlita, commence déjà à donner un avantage de plus en plus décisif aux Kaïels, et de bien d’autres choses encore. Je pourrais aussi insister sur le prodigieux exercice de worldbuilding que constitue ce roman, surtout quand on sait que c’est le premier de Kingsbury. L’écrasante majorité des auteurs, qu’ils soient anglo-saxons ou français, n’arriveront jamais à ce résultat. Car je suis très loin d’avoir détaillé toutes les caractéristiques de cette société ou de cette intrigue, comme les processus électoraux et « prophétiques » Kaïels, ou les particularités des Liethe. Il faut bien vous laisser le plaisir de la découverte !
Je vais plutôt vous parler d’un aspect qui m’a particulièrement frappé, à savoir la découverte d’un manuel terrien d’Histoire Militaire, parce que pour moi, il marque le début certes d’un nouveau saut technologique, certes d’un énorme changement de paradigme sociétal, mais surtout du point qui m’a le plus fasciné dans ce roman : la perte de l’innocence. Il m’est peut-être très personnel, je n’en sais rien, ceux qui ont lu Parade Nuptiale ou qui le liront suite à cette critique me diront ce qu’ils en pensent, s’ils l’ont perçu comme moi. Cela peut paraître étrange quand on parle d’anthropophages qui sont tout à fait susceptibles de meurtre (même si l’emploi de la violence comme seul moyen de prendre le pouvoir était jusqu’ici inconcevable), qui condamnent (à la mort ou l’interdiction de procréer) via un eugénisme systémique les faibles, les vieux, les handicapés, les inadaptés, élèvent les enfants en batterie et autres horreurs (selon NOS codes moraux et civilisationnels, du moins), mais il y a, sur le plan martial, des tueries de masse, de l’anéantissement pur et simple, qu’il s’agisse d’une ville ou de tout un peuple, une… eh bien une innocence chez les Kaïels. Le roman dit explicitement, avant la découverte de la Voix de Dieu d’Oëlita : « Tout ce qui va au-delà du couteau aiguisé, feu ou planeur est abus ». Malgré le cannibalisme et tout le reste, d’une certaine manière, ils sont plus civilisés que les terriens. Il n’y a pas de guerre, pas de soldats, pas de têtes nucléaires, de raids de mille bombardiers, de largages de bombes incendiaires sur des villes construites en bois, de gaz de combat. Si on ajoute à cela que les getans semblent être arrivés sans agents infectieux terriens et qu’ils sont immunisés aux pathogènes locaux, ils sont, sous certains angles du moins, « purs » et innocents, virginaux.
Certains évènements du roman, quelques-uns déjà évoqués, d’autres que je passerai sous silence, vont complètement faire basculer, violemment, même, ce paradigme : le roman se termine certes sur une note joyeuse (et vaguement décevante ou frustrante, du moins en l’absence de la suite qui était supposée être quasiment finie en… 1982), mais ses phases finales et surtout la dédicace laissent clairement sous-entendre que, leur innocence perdue, les getans vont jaillir de leur Enfer qu’ils avaient su, encore une fois d’un certain point de vue, transformer en « Eden », qui, à défaut d’être agréable, était stable, et faire passer au reste de la galaxie ces ordalies, ces épreuves de mort, ces jugements divins, dont ils sont coutumiers, jugeant le kalothi non pas de leur propre espèce, mais de l’ensemble de la trans- ou post-humanité. En cela, l’introduction des conceptions politiques, sociétales, technologiques et militaires terriennes est un véritable serpent qui se glisse dans l’Eden… des cannibales !
Avant de conclure, deux remarques : tout d’abord, certains ont dit que le worldbuilding avait été spécialement conçu, tout comme les citations et surtout les critiques acerbes de Lénine (qui en prend nettement pour son grade), pour servir à propager les idées politiques, l’idéologie de l’auteur, à commencer, vous l’avez probablement compris depuis longtemps à la lecture de tout ce que je vous ai expliqué depuis le début de cette critique, par le Darwinisme Social ; c’est une analyse qui me parait difficilement contestable, même si pour moi, le worldbuilding ne se réduit pas à cela, ou aux ressemblances avec Frank Herbert, et en tout cas n’est invalidé par aucun de ces facteurs. Sans compter qu’aujourd’hui, en France comme dans la sphère littéraire anglo-saxonne, s’il fallait vouer aux gémonies tout livre de SFF qui reflète un peu trop l’idéologie personnelle de l’auteur, quelle qu’elle soit, on ne lirait plus grand monde (doux euphémisme), à part les perles du domaine, les individus les plus subtils ou nuancés (c’est là le point clé) et les plus doués, les Iain M. Banks et les Audrey Pleynet.
Deuxième remarque : la découverte par les getans de l’histoire militaire et géopolitique terrienne est involontairement drôle, parce qu’ils la voient et la jugent selon leur propre vision du monde, leurs propres codes culturels, et que c’est parfois amusant. Ce qui, très franchement, constitue un oasis de légèreté dans un livre qui, il faut bien le dire, s’il n’est pas ultra-noir (on a vu bien pire : pour prendre l’exemple d’un autre Planet Opera exceptionnel, lisez BIOS de Robert Charles Wilson, tiens…) et possède une autre respiration bienvenue constituée par son aspect amoureux, raconte tout de même une histoire si pleine d’horreurs pour qu’un sourire, voire un éclat de rire, fasse le plus grand bien à son lecteur.
J’en terminerai en disant que même s’il n’est pas tout à fait dépourvu de défauts (ça reste un premier roman, après tout), Parade Nuptiale est un exercice de worldbuilding, un Planet Opera, un ouvrage d’ethno-SF si prodigieux qu’il mérite sans conteste son statut de (roman) culte d’Apophis, et qu’on peut regretter amèrement qu’il ne soit pas plus (re)connu, qu’il ne soit plus réédité depuis longtemps, et que dans l’état actuel des goûts du lectorat SFFF, il n’ait strictement aucune chance de se vendre significativement même si un directeur de collection audacieux voulait tenter le coup.
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Toujours impressionné par ton érudition ! Bon maintenant évidemment j’ai envie de le lire, ce Parade Nuptiale 🤗
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Merci !
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J’ai tenté de lire « Parade Nuptiale » en 1983 (1ère parution chez Denoël), et abandonné au bout de 150 pages… Puis lu intégralement en 2003 chez Folio SF. Il fallait le lire en entier pour en apprécier toute la subtilité…
« Psychohistoire en péril », se situant dans l’univers de « Fondation » d’Asimov est plus facile à lire, mais moins ambitieux que « Parade Nuptiale ».
Un conseil à POPS WHITE: à lire sans tarder.
Merci Apophis pour la qualité de votre analyse
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Merci pour le compliment et le témoignage !
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Merci pour la chronique et la découverte.
Je trouve fascinant les questionnements que porte ce genre de livre. Au-delà de l’altérité, cela questionne les garde-fous civilisationnels au-delà de la question du bien et du mal. Ce qui est mal pour nous est un mode de vie pour une autre société. Et si l’ensemble de cette autre société l’accepte sans contrainte et sans nuire à la nôtre, est-ce réellement « Mal » ? Je trouve que l’exemple du cannibalisme est l’un des plus intéressants pour aborder ça. Si on élimine le meurtre et la contrainte… ce n’est que de la viande, non ?
Par contre, le fait que l’auteur donne peu de réponses, fait que je ne sais pas si je lirai ce livre, car cela fait partie de ces choses qui me frustrent énormément. J’ai besoin de savoir. J’ai besoin de « plausibilité ». Du coup, je lis par exemple très peu de fantastique.
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Je dirais plus que sur certains points, il ne donne pas de réponses définitives, et laisse le lecteur échafauder ses propres hypothèses. Par exemple, il dit à un moment qu’après être parti de Rether et avant d’arriver à Geta, les futurs Getans se seraient arrêtés à un autre endroit, MAIS qu’il ne s’agit que d’une croyance très minoritaire. Ce qui conduit donc le lecteur à se poser tout un tas de questions fascinantes : 1/ est-ce vrai ? 2/ si c’est vrai, pourquoi être parti de cet endroit pour aller vers Geta, peut-être (sans doute, même) moins inhospitalière ; 3/ tous les colons de l’étape intermédiaire sont-ils partis, ou seulement une partie ? 4/ Ceux qui ont quitté le système numéro 2 pour se rendre vers Getasol l’ont-ils fait volontairement, ou étaient-ils des dissidents, des criminels ? (cela expliquerait bien des choses sur leur absence de scrupules moraux, et sur une expédition qui n’a peut-être pas joué de malchance sur Geta, mais était en fait peu nombreuse et mal équipée, puisque tous les équipements de valeur étaient restés dans le système stellaire intermédiaire entre la Terre et Geta). Si je suis comme toi et aime bien avoir un minimum de réponses, j’aime aussi les livres qui stimulent mon imagination, et je crois qu’ici, nous sommes dans ce cas (c’est différent de La Nef des fous, par exemple, à mon sens).
Après, il faut aussi prendre en compte que « virtuellement », il y a ce deuxième roman, fini ou quasiment mais jamais sorti. Peut-être, sans doute, même, que les réponses s’y trouvent. Reste à espérer qu’après la mort de Kingsbury, ses héritiers auront la possibilité de le sortir. Je le lirai avec beaucoup d’intérêt, en pareil cas.
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Je le note, ne serait-ce parce qu’il a l’air d’être une expérience de lecture peu commune.
nb : quand tu écris qu’il n’a pas été réédité depuis plusieurs années, tu sous-entends qu’il n’est plus vendu ? Je l’ai trouvé en « neuf » facilement sur les deux plus grosses plateformes de vente de livres, et on peut aussi le commander en librairie.
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Je veux dire que d’après Noosfère, la dernière édition en date est la version poche chez FolioSF en 2003. Après, il y a peut-être eu des réimpressions, il bénéficie éventuellement d’une impression à la demande, ou alors il s’est si mal vendu qu’on en trouve encore à l’état neuf une vingtaine d’années plus tard. Ce que je voulais surtout exprimer, c’est que contrairement à certains autres auteurs d’ethno-SF / Planet Opera, comme Le Guin ou Herbert, Kingsbury n’est pas continuellement remis en avant.
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Merci pour la découverte, le résumé et les thématiques me donnent bien envie. J’avoue que je n’ai pas tout lu votre long texte pour ne pas que l’histoire soit trop déflorée mais je tiens à vous féliciter d’avoir pris ce temps
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Merci beaucoup !
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Effectivement, tout ceci fait beaucoup penser à Dune, les points de comparaison sont légion. Cela dit je vais m’y intéresser. L’aspect « jusqu’auboutiste » de la survie en milieu hostile est quelque chose qui m’intéresse. Tu aurais d’autres suggestions de bons romans sur cette thématique ?
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Un Monde d’azur de Jack Vance ressemble au Kingsbury sur certains plans, BIOS de Robert Charles Wilson ou Weaponized de Neal Asher sont des exemples de survie en milieu extrêmement hostile, et en VF, tu peux aussi trouver ton bonheur dans L’écorcheur, un des rares romans traduits d’Asher. Sinon, je peux aussi te recommander la lecture de cette liste de lecture sur la SF à environnements exotiques, tu peux également y trouver quelques pistes de lecture supplémentaires :
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Bonsoir Apophis
Je viens de terminer le roman. Bravo pour l’analyse que je viens de relire. J’ai un avis partagé sur le roman. Mon premier coup de cœur va à la structure du roman qui laisse au lecteur la découverte du monde, de sa culture et lui laisse échafauder ses propres hypothèses au fur et à mesure à travers les évènements et dialogues des protagonistes. Il faut un peu s’accrocher, mais pour des lecteurs réguliers de SF rien de surprenant. Je n’ai pas été gêné de ne pas avoir toutes les réponses. Deuxième coup de cœur pour le world building, les contraintes environnementales qui imposent le cannibalisme et la culture polygame, tu l’as très bien expliqué. C’est peu courant d’avoir une civilisation humaine si différente et cohérente. J’ai moins aimé la trame sous-jacente sur la lutte des clans et la constitution de cette famille de 5 à 7 membres. Cela m’a ennuyé pour tout dire. Les Liethe sont un hommage évident au Bene Gesserit.
Donc 550 pages c’est un peu long quand la partie psychologie des personnages, très développée, ne vous accroche pas.
Je reste ravi d’avoir pu découvrir ce monde.
Merci à toi.
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Avec plaisir !
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