Dernier combat – Joe Abercrombie

Un final étourdissant

dernier_combat_abercrombieDernier combat (connu sous le titre Dernière querelle dans son édition Pygmalion, ce qui est d’ailleurs une très mauvaise traduction du terme anglais argument -le titre original est Last argument of kings-, puisque l’auteur emploie ce mot dans le contexte de la locution Ultima ratio regum que Louis XIV faisait graver sur ses canons -le sens étant que la force est le dernier argument des rois-) est le dernier volume de la trilogie La première loi, mais c’est pourtant très loin d’être l’ultime livre se déroulant dans cet univers. Outre trois romans indépendants (dans l’ordre de la chronologie interne de cet univers, Servir froid, Les héros et Pays rouge) et un recueil de nouvelles (Double tranchant) qui se déroulent après sa fin, Joe Abercrombie est sur le point de faire paraître, au moment où je rédige ces lignes, le premier tome (A little hatred) d’une nouvelle trilogie, The age of madness, se déroulant 15 ans après la fin de Pays rouge et 28 après celle de Dernier Combat. Nous en reparlerons en fin de mois, évidemment. Signalons, pour être tout à fait complet, que les tomes 2 et 3 de cette seconde trilogie s’appelleront The trouble with peace et The beautiful machine.

Dans ma critique de Premier Sang, je disais ne pas trop comprendre pourquoi on plaçait Abercrombie sur le même plan que Cook ou Martin en matière de Dark Fantasy. Certes, je louais la qualité du style et des personnages, mais en terme de rythme et de world-/magic-building, ça restait trop léger pour moi. Dans celle de Haut et court, je concluais que ce tome 2 était largement supérieur à Premier sang, en gardant les qualités tout en gommant majoritairement ses défauts (notamment en terme de rythme ou de présence d’action). Ayant maintenant achevé la trilogie, je peux dire que oui, Joe Abercrombie mérite pleinement et incontestablement sa place au panthéon du Grimdark. Car ce tome 3 est magistral, offrant de l’action non-stop, pouvant servir à définir ce que doit être un anti-héros en Dark Fantasy et atteignant des sommets en matière d’écriture de dialogues ou de rebondissements, notamment concernant Jezal et peut-être surtout Glotka. Je ne suis donc que plus impatient de connaître la suite !

Situation

Faire un résumé ou une analyse de ce roman est franchement difficile, car il est malaisé de ne pas spoiler. Je vais donc rester extrêmement discret et ne vous donner que le point de départ. Au début du livre, Bayaz et les autres rentrent à Adua. Très vite, Logen va retourner dans le Nord, où il va se placer sous les ordres de Renifleur (qui était d’ailleurs tout prêt à lui laisser le poste), pour participer au combat contre Bethod. Le souci étant que le Sanguinaire a une sinistre réputation, et que certains ne voient pas son retour d’un bon œil. Un allié inattendu va se présenter, qui va faire miroiter un plan audacieux mais incertain pouvant mettre un terme au conflit. Mais tout repose sur l’aide de l’Union, alors que le commandement refuse de bouger tant qu’il n’a pas reçu des nouvelles de la capitale.

En effet, les deux héritiers étant morts et la santé du Roi fragile, les magouilles politiques y sont intenses, chacun essayant de réunir (par le chantage s’il le faut) un maximum de soutiens pour faire élire sa marionnette… pardon, son candidat. Glotka ne ménage d’ailleurs pas sa peine pour donner l’avantage à celui de Sult. La situation de notre estropié préféré va d’ailleurs se compliquer quand il va devoir servir deux maîtres aux ordres contradictoires !

Jezal, lui, va recevoir, contre toute attente, une promotion et être chargé de mater, par la force s’il le faut, par la négociation s’il le peut, une révolte (pour ne pas dire un embryon de Révolution) paysanne. Il va rencontrer un succès inattendu, qui va servir de catalyseur à une autre promotion, beaucoup plus importante.

Analyse et ressenti

Ah, les amis, quel pied ! Ce troisième tome est aussi différent de Premier sang qu’il est possible de l’être sur deux points qui m’avaient posé problème, à savoir le rythme (ici, il ne redescend jamais, ce livre étant très dense et rempli jusqu’à ras bord de rebondissements et d’action) et le nombre des combats / batailles / sièges (ici extrêmement nombreux, invariablement d’une violence extrême et pour certains très intéressants : le combat contre les Dévoreurs, le siège chez les Hommes des collines, le duel, etc). Ce tome 3 est d’ailleurs très militarisé / guerrier. Si je devais retenir un défaut qui reste toujours aussi présent dans ce tome final que dans l’inaugural, ce serait un worldbuilding basique et un magicbuilding flou, mais visiblement, au moins pour le premier des deux, la seconde trilogie qui est sur le point de débuter va considérablement renforcer cet aspect, via son inspiration post-médiévale (on remarquera d’ailleurs que la Poudre révolutionne la Poliorcétique…).

On appréciera aussi de nombreuses révélations (les traîtres sont partout…), coups de théâtre (il y en a un gros aux deux tiers du bouquin, notamment) et autres remises en perspective (concernant Bethod et Logen, Jezal, ou bien entendu Bayaz), certaines étant téléphonées, d’autres bien plus surprenantes (on remarquera d’ailleurs que certains rebondissements paraissent étranges initialement, voire des deus ex machina, alors qu’ils trouvent en fait une explication logique à un stade ultérieur du livre -même si l’auteur y va avec de gros sabots et qu’il faut être bouché pour ne pas avoir compris au moins une partie du truc tout seul, franchement-). Et ce jusqu’à la fin ou quasiment. L’épilogue étant, d’ailleurs, assez frustrant, abrupt et étrange (c’est sans doute le seul point qui m’a vraiment dérangé, plus encore que le peu de développement au niveau worldbuilding). D’ailleurs, sans en dire trop, tout ceci remet complètement en perspective l’inspiration Tolkienienne du tome 1, ici revue selon un prisme beaucoup plus sinistre, dans le genre « et si Gandalf, au lieu de conseiller les royaumes des Hommes pour leur bien, le faisait pour une raison bien plus équivoque ? ».

L’écriture, particulièrement celle des dialogues (et tout spécialement ceux impliquant Glotka et Ardee -j’en profite pour dire que leur… non-relation est un grand moment de ce bouquin-), est toujours au top (les diverses nominations et les entretiens West / Kroy / Poulder sont un régal !), tout comme l’est la psychologie des personnages. L’humour noir, même s’il est un peu en retrait (c’est plus l’amertume qui domine pour la plupart des personnages, à mon sens), reste bien présent. Il y a aussi, pendant une certaine phase de l’intrigue, un très intéressant contraste entre le faste des scènes se déroulant à Adua et l’âpreté du siège se déroulant au même moment dans le Nord.

Deux des protagonistes tentent de devenir de meilleurs hommes, pour s’apercevoir que c’est peine perdue : l’un veut devenir bon mais fait de plus en plus de mal, l’autre réalise ses rêves les plus fous pour s’apercevoir qu’il est plus insignifiant qu’il ne l’a jamais été, réalisant avec amertume qu’il donnerait tout pour retourner en arrière (on louera d’ailleurs, au passage, le fait que l’auteur a profondément fait évoluer ses personnages au cours des trois tomes, même si, quelque part, ils finissent un peu, certes par des chemins bien détournés, là où ils ont commencé -et c’est tout particulièrement vrai pour Logen-). Et comme toujours, c’est celui dont on attend le moins qui, en catimini, s’approprie finalement le vrai pouvoir et devient, contre toute attente, ce qu’il n’aurait jamais osé rêver ! Alors que j’avais surtout été touché par Glotka dans les tomes précédents, là c’est envers Logen et surtout Jezal que j’ai ressenti une empathie (une preuve -indirecte- de plus de l’évolution des personnages).

Plus généralement, on peut dire que ce roman est celui qu’il faudrait faire lire à tout apprenti-écrivain désireux de se lancer dans la Dark Fantasy, pour lui montrer ce que doit être ce genre, en terme d’ambiguïté, notamment, de ses personnages, clairement des antihéros. On trouve, en page 262 (édition grand format), une véritable définition de la nuance propre à ce sous-genre. Ou encore des phrases du genre « Ne prends jamais un homme de face si tu peux le frapper dans le dos », qui nous font clairement comprendre que nous ne sommes pas chez Tolkien. De même, nous avons aussi un petit manuel, mine de rien, de l’intrigue de Cour, certains continuant à comploter alors que les combats font rage à quelques kilomètres d’eux !

Au passage, j’ai lu ce roman dans son édition Pygmalion, et il y a quelques horreurs dedans, comme à la page 106, où Heavy Cavalry est traduit par… la grosse cavalerie au lieu de, évidemment, cavalerie lourde. On notera également des discordances, Renifleur étant alternativement appelé « Le Renifleur » sans qu’on comprenne très bien pourquoi (et c’est l’inverse pour Le Sinistre / Sinistre). Et je ne parle même pas d’erreurs de relecture grossières, du genre quitter la salle au lieu de la selle (p 443) ! Jetons, pour terminer, un voile pudique sur le très folklorique « une risée de colère » en p 595…

Pour aller plus loin

Ce roman est le dernier d’une trilogie : retrouvez sur Le culte d’Apophis les critiques du tome 1 et du tome 2.

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce livre, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de L’ours inculte, celle de Blackwolf,

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23 réflexions sur “Dernier combat – Joe Abercrombie

  1. Ouais, merci à Bragelonne d’avoir retraduit les titres, parce que les titres pygmalion des tomes 2 et 3 c’était pitoyable XD

    (et merci pour le lien, même si c’était l’époque où mes chroniques étaient très… bof…)

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  2. Concernant Logen, je trouve qu’en fait ce qui fait que ça ne « marche » pas pour lui c’est tout simplement le regard des autres. Il veut changer, il veut devenir « bon » mais personne ne lui en laisse vraiment la possibilité. On l’a rangé dans une case et personne ne le laisse en sortir. D’un certain côté, je trouve ça particulièrement cruel.

    Tu vas enchaîner avec les trois one shot ?

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    • Je les lirai, mais pas avant 2021, au mieux. Là j’ai pas mal d’autres cycles que je veux avancer (Polity, Vlad Taltos, etc). Par contre, je vais lire A little hatred peu après sa sortie.

      Concernant Logen, il y a tout de même un point que j’aurais aimé voir éclairci, à savoir la nature du Sanguinaire. Je penche pour une personnalité alternative schizophrénique, pour ma part.

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        • Tout simplement le fait que je suis bien plus intéressé et motivé par l’idée de suivre les aventures des descendants de nos héros préférés ET de voir l’évolution technologique de cet univers que par celle de lire des one-shot mettant en scène des personnages mineurs. Ou pour faire plus court : c’est comme ça et pas autrement, et tant pis si ça déplaît 🙂

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          • Ok. Ceci dit, je pense que c’est un peu dommage, non seulement sur l’aspect évolution mais surtout sur les personnages. Ces oneshot sont certes plein de nouveaux protagonistes et de seconds couteaux de la première trilogie, mais on y croise aussi quelques joueurs importants.

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          • Pour le coup les one-shots développent pas mal l’univers, que ce soit du point de vue techno (introduction des canons dans Les Héros, de la machine à vapeur dans Pays Rouge), militaire (avec de gros changements en Styrie et dans le Nord), ou celui des personnages introduits dans la trilogie originale : Cosca est dans le premier et le dernier, on retrouve le Renifleur, Black Dow et les enfant de Bethod dans les Héros et Caul Frisson est un personnage qui apparaît dans les trois, et qui a une évolution très intéressante. Et Red Country a une autre surprise 🙂
            C’est pas développé au point d’être absolument nécessaire pour comprendre la trilogie à venir (il me semble que dans la philosophie de Joe Abercrombie même la première trilogie ne soit pas nécessaire), mais ces points-là t’intéresse, ça vaut clairement le coup de s’y replonger plus tard !

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            • Merci pour ces infos très intéressantes ! Il est en effet tout à fait dans mes intentions de les lire, mais après A little hatred (et probablement après le tome 2 de cette seconde trilogie également).

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  3. Et merde. Je ne sais pas si je dois te remercier Apophis… J’étais resté sur les retours du tome 1 et du coup je n’avais pas acheté cette trilogie. A cause de toi (ou grâce à toi, à voir ^_^), j’ai 3 livres de plus qui vont s’ajouter prochainement sur ma PAL, que je ne compte plus en terme de livres, mais d’années maintenant. 🙂 Merci.

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    • Par rapport à la sortie de la seconde trilogie, tu veux dire ? Si c’est le sens de ta question, il me semble qu’elle a été conçue pour pouvoir être lue de façon indépendante, même si le lecteur qui a lu la première trilogie captera des clins d’oeil et des allusions qui resteront invisibles au néophyte, sinon. Je confirmerai cela dans quelques jours, quand je publierai ma critique de A little hatred.

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  4. Une nouvelle preuve qu’il est grand temps que je me relance dans Abercrombie… Le pire c’est que j’ai totalement été séduit par sa plume et son univers dans « Les Héros » et que, pour une raison ou une autre, je n’ai pas lu plus loin alors que j’adore. Le pire, c’est que je possède tous ses livres et lu qu’un seul xD Mais petit conseil cher Senseï, veuillez prendre le temps de lire « Les Héros » entre deux cycles, je vous le recommande chaudement, coup de coeur d’Évasion Imaginaire à une époque où ce dernier n’était pas encore blogeur ^^

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