Recursion – Blake Crouch

Déjà vu ain’t what it used to be ! *

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* Skyclad, 2000.

Recursion est le nouveau roman de Blake Crouch, dont je vous avais parlé il y a deux ans à l’occasion de la sortie française de Dark Matter. Même s’il ne constitue pas une suite de ce dernier, Recursion en partage pourtant certaines caractéristiques, comme l’exploitation de sous-genres classiques des littératures de l’imaginaire (même si ici, il ne s’agit pas tout à fait des mêmes), les grosses similitudes par rapport à un ou plusieurs romans emblématiques desdits sous-genres, la capacité à, malgré cela, plaire même à un lecteur expérimenté du fait d’une écriture très efficace, et peut-être surtout une thématique de fond, à savoir « Et si vous pouviez tout recommencer, avoir une vie différente, meilleure (ou pire…) ? ».

Mais peut-être surtout, ce nouveau bouquin partage avec Dark Matter une caractéristique très ennuyeuse pour un critique littéraire : il est, à la base, impossible à chroniquer correctement sans divulgacher. Pour le précédent roman de l’auteur, j’avais fait le choix de présenter succinctement l’histoire avant d’émettre un avertissement à l’intention du lecteur et d’en dire ensuite plus sur les ressorts de l’intrigue, les thématiques, les ressemblances avec d’autres œuvres, etc. Cette fois, je vais faire un choix différent : je vais vous donner la base de la base, puis vous dire deux mots très généraux et vous laisser découvrir le reste en lisant ce livre. Je dirais juste ceci : si vous avez un minimum d’expérience en littératures de l’imaginaire, rien qu’avec le titre, mon résumé et la couverture (version jaune), vous aurez déjà une bonne idée de quoi ça parle et surtout sur les traces de quel autre livre cela marche. Je vous donne un indice : les deux premières lettres du titre sont communes aux deux romans.

Base de l’intrigue, personnages *

* Listen like thieves, INXS, 1985.

Novembre 2018. Barry Sutton est un inspecteur du NYPD, qui capte un appel concernant une femme qui menace de se jeter du haut d’un building. Il se rend sur place, découvre qu’elle s’appelle Ann Voss, et qu’elle est atteinte du FMS (False Memory Syndrome : Syndrome du faux souvenir), une maladie apparue depuis quelques mois. D’origine inconnue, cette affection semble ne pas se transmettre comme un virus, mais affecte par contre souvent, à un degré moindre, les membres du « réseau social » du malade (famille, amis, collègues de travail). Son seul symptôme est l’apparition brusque (après un violent mal de tête et un saignement de nez) d’un second jeu de souvenirs en parallèle du premier (ils ne les remplacent donc pas mais coexistent avec eux). Ces souvenirs sont très détaillés, pouvant remonter à des décennies, montrant une véritable histoire alternative imaginaire propre à chaque individu (voilà qui devrait rappeler quelque chose aux lectrices et lecteurs de Mes vrais enfants). Ils sont par contre en noir et gris, statiques : la personne a le net sentiment qu’ils sont faux et les distingue sans peine de ses vrais souvenirs. Pour autant, ils sont d’un réalisme troublant : 10% des personnes atteintes se suicident.

Ann Voss, célibataire, s’est soudain remémorée une autre vie, où elle est mariée et a un enfant. Elle est allée voir son « mari », mais il ne se souvient pas d’elle et la regarde comme si elle était folle. Elle se souvient qu’il a perdu une première femme, qui s’est jetée du haut de ce même building où elle rencontre Barry, et, de fait, quand elle l’a entendu arriver, elle a cru que c’était son « mari » qui venait empêcher le suicide de sa « seconde » femme, alors qu’il n’avait pu empêcher le premier. Malgré tous les efforts de Barry, Ann finit par sauter.

Malgré le fait qu’il n’y a pas besoin d’enquêter, quelque chose turlupine Barry. En consultant le dossier du « mari », Joe, il s’aperçoit que sa « première » femme est bel et bien vivante, contrairement aux allégations d’Ann, mais qu’elle a pourtant fait une tentative de suicide, ce qui pose donc la question de la façon dont Ann l’a appris. Il se rend chez Joe pour l’interroger, mais il se montre très évasif. Alors que Barry mange un morceau avant de prendre le train qui doit le ramener à New York, il a un violent mal de tête, saigne du nez… et se retrouve lui aussi avec un jeu de faux souvenirs des trois derniers jours, depuis le début de cette affaire. Son téléphone sonne : c’est le « mari », qui lui révèle qu’il ne lui a pas tout dit. Il lui conseille de s’intéresser à un hôtel, où le policier se rend, où il est maîtrisé, et où un homme, avant de lui faire une injection mortelle, lui dit qu’il va réaliser son plus grand rêve. Car Barry est un homme brisé, qui a perdu sa fille Meghan à la veille de ses seize ans dans un accident, qui a divorcé peu de temps après, et qui noie son chagrin dans l’alcool. Barry meurt. Fin de l’histoire ? Bien au contraire !

En parallèle, nous suivons, en 2007, Helena Smith, scientifique spécialisée en neurologie. Sa mère étant atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle cherche à mettre au point un dispositif, sa Chaise (non, rien à voir avec celle de Iain M. Banks !), capable d’extraire les souvenirs d’une personne bien portante et de les lui réinjecter si elle les perd. Elle n’a plus que six mois de financement quand elle reçoit la visite du représentant d’un milliardaire, Slade, l’Elon Musk local. Il lui promet des crédits illimités et évidemment, elle accepte. Elle se retrouve sur une ancienne plate-forme pétrolière reconvertie en centre de recherches, et avec tout le personnel, l’argent et les technologies dont elle a besoin, fait rapidement de gigantesques progrès. C’est même comme si Slade savait à l’avance ce dont elle aurait besoin et devançait lesdits besoins, lui permettant une efficacité maximale. La Chaise fonctionne comme prévu, et Slade propose un tournant inattendu : placer un individu à qui on va faire une injection létale à l’intérieur. Ce qui va avoir un effet très différent de celui imaginé pour la Chaise au départ !

Structure, style, thèmes *

* The evil that men do, Iron Maiden, 1988.

recursion_crouchLe livre est divisé en plusieurs parties, qui correspondent quasiment à autant de tropes dans les sous-genres des littératures de l’imaginaire auxquels ce livre appartient (et dont je ne vous parlerai pas). Au sein de chaque partie, le point de vue alterne entre Barry et Helena, sur une base plus ou moins régulière (et beaucoup moins dans la dernière partie). Chaque point de vue consacré à un personnage éclaire l’autre d’un jour nouveau, et la chronologie des révélations est plutôt bien maîtrisée… si vous n’êtes pas un lecteur expérimenté et que vous découvrez la thématique concernée. Parce que sinon, comme dans Dark Matter, eh bien vous verrez venir les rebondissements longtemps à l’avance. Je suis d’ailleurs persuadé que rien qu’avec cette histoire de deux jeux de souvenirs en parallèle dans mon explication, certains d’entre vous savent déjà de quoi ça parle (et non, ce n’est pas le même mécanisme que dans Dark Matter, pour celles et ceux qui l’ont lu). Signalons que comme chez Stéphane Przybylski par exemple, vous avez tout intérêt à être très attentif aux dates données chaque fois que le point de vue change (je précise néanmoins que la structure est complexe sans jamais être compliquée à suivre). Notez aussi qu’une partie du point de vue d’Helena donne un petit aspect épistolaire à l’ensemble (et je rappelle qu’un journal « de guerre » / intime entre dans la définition de ce type de romans), aspect également présent, mais d’une façon minuscule, dans celui de Barry, puisque à un moment, l’auteur reproduit un rapport de police.

La prévisibilité est donc un des soucis potentiels de ce roman, du moins, je le répète, pour ceux qui sont un minimum expérimentés en matière de littératures de l’imaginaire. Et je dis bien potentiel, car, d’une part, le lecteur novice sera au contraire ravi de lire un livre qui est une sorte de catalogue ou best of de ce qui s’est fait de plus marquant dans les tropes employés, et car le vieux de la vieille, même s’il voit tout venir longtemps avant les personnages, sera tout de même happé par une histoire pleine d’émotion (pas autant que dans le roman phare du sous-genre concerné, mais ça reste pas mal du tout) et peut-être surtout par l’écriture de Blake Crouch, qui reste toujours aussi efficace (signalons que même s’il est encore présent, il s’est un peu calmé sur l’utilisation de phrases ultra-courtes avec retour à la ligne à la James Ellroy).

L’autre souci, connexe, est que cela ressemble parfois beaucoup aux œuvres-phares des sous-genres des littératures de l’imaginaire (SF, mais pas que) auxquels Recursion appartient, ce qui fait donc qu’il y a aussi un problème d’originalité (même si l’auteur mélange des choses qu’on trouve dans des romans bien différents -dont un pour la réédition duquel nous sommes plusieurs à militer ardemment-, ce qui fait que le mélange final, lui, peut paraître inédit, alors que les éléments qui le composent ne le sont pas). Encore une fois, si vous débutez dans les littératures de genre, ou que vous êtes encore peu expérimenté, cela ne vous dérangera pas. Et même moi, qui ait lu / visionné tous les inspirateurs ou quasiment, j’ai littéralement dévoré ce roman.

Enfin, il faut bien avouer que vu certaines ressemblances avec Dark Matter, Crouch ne se foule pas beaucoup, reprenant à la fois sa propre recette interne et proposant, en exagérant un peu, de plus une fois encore une « réécriture » (même si le mot est sans doute trop fort) du bouquin phare d’un (ou plusieurs…) autre(s) auteur(e-s).

En restant cryptique, je peux parler d’une des thématiques centrales : elle est la même que dans Dark Matter, à savoir « Et si vous pouviez tout recommencer, mais en vivant une vie différente ? ». Puis, après une certaine phase du roman, elle se transforme en « J’ai créé quelque chose que l’Homme n’est pas prêt à utiliser, comment faire pour le garder sous contrôle ? », puis enfin en « Bon, j’ai conduit la planète à sa ruine, comment faire pour réparer mes erreurs ? ». Au passage, l’auteur redéfinit, excusez du peu, le rôle de la mémoire, de la conscience, de la perception, la nature de la réalité, et nous sort cette phrase hallucinante : « What is the Schwarzschild radius of a memory ? ». Là encore, c’est du déjà vu (chez Greg Egan, notamment), mais ça reste efficace (et surtout beaucoup plus facile à appréhender pour le lecteur lambda que la prose de l’australien, même si c’est évidemment moins ambitieux et percutant) et vertigineux. L’aspect hard SF est présent, il est discret mais crédible, même si je ne classifierais pas vraiment le bouquin dans ce sous-genre.

Un mot sur l’ambiance : elle alterne de vrais moments de beauté avec d’autres d’une noirceur et d’une horreur absolues. Même si, sans grande surprise, ça se finit sur un Happy End. Oui, voilà, comme dans l’inspirateur.

Au final, voilà un roman qui plaira au novice en littératures de l’imaginaire autant qu’au vieux briscard, même si ce sera sans doute pour des raisons différentes. Seul celui qui cherchera une approche nouvelle dans des tropes frôlant souvent le cliché restera sur sa faim, car tout a été vu ailleurs, et s’il y a des twists dans l’intrigue, que le vétéran verra venir,  il n’y en a pas dans les thématiques utilisées.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : je ne sais pas si Dark Matter a bien marché chez J’ai Lu ou pas, mais si c’est le cas, la probabilité que celui-ci soit traduit est plus que correcte. Et même si ce n’est pas le cas, j’estime que ce nouveau roman a plus de potentiel que le précédent.

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12 réflexions sur “Recursion – Blake Crouch

  1. Hum… La couverture me fait plus penser à « Tortues à l’infini » qu’à une référence de la SFFF… Mais vu l’indice final, je ne vois vraiment pas en-dehors de Rejoice… et ça m’étonnerait que ce soit ce livre-là.

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  2. J’avais repéré ce livre mais ta critique, bien que positive, ne me donne pas plus envie de le lire que ça. Trop déjà vu pour moi je pense.
    J’ai vu que tu étais dans Velocity Weapon, j’y suis aussi. J’en suis à 15% et j’aime plutôt bien. Dans le genre space op sans prétention ça fonctionne.

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    • Oh, c’est certes trop du déjà-vu pour des lecteurs dans notre genre, mais le style de l’auteur fait que ça reste une lecture agréable.

      J’en suis à 16%, et pour l’instant je suis très mitigé. Le point de vue de Sanda est relativement intéressant, les deux autres nettement moins. En plus, je trouve à ce livre un vague relent de Young Adult assez désagréable. Pas au même point que le dernier Elizabeth Bear, mais tout de même notable.

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