Runtime – S.B. Divya

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Changer une vie, pas forcément le monde

runtime_divyaSrinivasan Breed Divya a un background d’ingénieur, avec vingt ans de carrière derrière elle. Runtime est sa première novella de SF, finaliste dans cette catégorie de textes pour le prix Nebula 2016. L’auteure a aussi écrit de nombreuses nouvelles, pour des magazines ou des sites comme Tor.com. Elle est, enfin, la co-éditrice du podcast hebdomadaire Escape pod (considéré comme un des meilleurs, sinon LE meilleur podcast de SF du monde) avec Mur « Six Wakes » Lafferty.

Ce texte a impressionné des pointures comme Catherine Asaro et Ken Liu : la première a notamment déclaré qu’elle voyait en Divya une nouvelle star potentielle de la Science-Fiction. Le second a dit que ce futur, ni dystopique, ni utopique mais en lien avec notre réalité, était le genre de SF pertinente qu’il souhaiterait voir plus souvent. De fait, comme l’américain dans L’homme qui mit fin à l’histoire, Divya évoque certes nombre de phénomènes ou de problèmes de nos sociétés, mais se maintient toujours sur une ligne non-militante, non-manichéenne, subtile, nuancée, bref intéressante. Son futur a beau être (post-)cyberpunk, il reste beaucoup plus proche de notre monde réel d’aujourd’hui que nombre d’œuvres du genre. Et ce malgré le fait que l’intrigue est centrée autour d’une course de cyborgs dotés d’exosquelettes ! 

Univers

Los Angeles, dans un futur indéterminé mais assez proche. Les USA ont décidé, un beau jour, que si le fait d’être né sur leur sol vous donnait accès à la nationalité et au droit de vote, en revanche toute grossesse non-autorisée (je pense qu’il faut plus comprendre ça comme concernant une femme immigrée, n’étant pas américaine) vous priverait désormais de l’accès au système de santé, de retraite ou scolaire US. Sachant que si vous n’avez pas suivi les programmes officiels, trouver un job décent devient très difficile et que vous finissez dans le placard ou le boulot dont personne ne veut.

Vous allez me dire : « Il est gentil, Ken Liu, mais c’est un peu dystopique sur les bords ce système, tout de même, non ? ». Pas vraiment. Je suis assez d’accord avec Liu, sur ce coup là, et ce pour deux raisons. Certes, un personnage d’origine indienne (un avatar de l’auteure ?) parle du « nouveau système de castes américain », et tout de suite vous commencez à faire des parallèles avec Divergente ou je ne sais quoi.  Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de quelque chose de gravé dans le marbre, d’immuable et d’éternel, mais d’un statut qui peut s’acheter : vous payez une somme (modeste selon le gouvernement, conséquente selon le type de la rue), et vous avez le même accès aux services offerts par l’État qu’un type qui est né avec. « Société à deux vitesses ! », vous écriez-vous. Certes, mais une fois encore, ce n’est que le reflet de ce qui existe déjà en Amérique (entre autres) de nos jours : si vous avez un job, vous pouvez assurer vos vieux jours, bénéficier de soins médicaux de qualité, et envoyer vos enfants s’endetter étudier dans les ruineuses universités, particulièrement celles de l’Ivy League. Sinon… Donc, à moins de considérer, comme le fait Peter Watts, que le monde réel est dystopique, celui de Divya ne l’est pas (vraiment), en tout cas pas dans le sens donné à ce terme dans le Cyberpunk. D’où le fait, d’ailleurs, qu’on classe ça dans le Postcyberpunk, connu pour être moins noir, nihiliste, que son ancêtre. Mais précisons tout de même que nous n’atteignons pas l’optimisme qui caractérise le récent courant Solarpunk (qui prend d’ailleurs du poil de la bête, j’ai aperçu deux anthologies différentes dans les starting-blocks pour une publication prochaine -en anglais-).

Mais revenons à nos moutons. Dans cet univers, les jeunes économisent pour accomplir l’acte militant qui consiste à se faire opérer pour devenir un moot (un mot très intéressant en anglais, qui recouvre différentes significations comme stérile -pour un débat, plutôt que pour l’aspect biologique-, controversé ou sujet à discussion), à savoir une personne à l’apparence androgyne ou indifférenciable, avec l’usage d’un vocabulaire (neutre) à la clef, zie remplaçant he / she et zir his / her. La philosophie étant que vous voulez être jugé sur ce que vous faites, pas sur votre sexe / genre de naissance. Au passage, la remarque d’un nat (humain « naturel », n’ayant pas subi cette intervention) laisse à penser que l’indifférenciation pourrait aller jusqu’à empêcher la reproduction, et donc correspondre à une forme de neutralité phénotypique.

Que ceux qui ont lu La justice de l’Ancillaire et qui commencent donc à s’inquiéter se rassurent, l’emploi de ces épicènes (qui, au passage, existent réellement, au moins au stade de proposition) ne nuit en rien à la lecture, moins que ceux d’autres techniques de pronoms ou de rédaction non-genrée, comme, donc, celle employée par Ann Leckie (la féminisation systématique) ou Jy Yang (l’emploi du pronom neutre « they »). Autant j’ai détesté l’oeuvre de la première et un poil galéré sur la formulation du second, autant là c’est passé tout seul.

Dans cet univers, on dispose d’implants cybernétiques augmentant les possibilités physiques ou la connectivité informatique, ainsi que d’exosquelettes. Chaque année, la corporation Minerva organise le Sierra Challenge, une course de 75 miles minimum, sans accès au Réseau (sauf le GPS). N’y participent, d’habitude, que des gosses de riches en quête d’aventure sponsorisés par de grosses firmes, avec un équipement nec-plus-ultra et toute une équipe technique derrière. Il y a bien des licenciés postnatals qui y participent chaque année, mais jamais quelqu’un comme l’héroïne.

Personnages, intrigue, thèmes *

* Run like hell, Pink Floyd, 1979.

Marmeg (en réalité Mary Margaret) Guinto, 20 ans, fille d’immigrée philippine, est un prodige de la programmation informatique, de l’ingénierie électrique et de la cybernétique depuis qu’elle a huit ans. En plus de bosser dans la sécurité de soirées privées, elle participe à des concours de programmation ou vend ses propres bidouilles de logiciels, ce qui lui rapporte un peu d’argent pour aider sa mère (célibataire) et ses trois frères (de plusieurs pères différents), dont deux sont encore enfants et un autre, ex-militaire, a tendance à se mettre dans les ennuis. Sa mère veut qu’elle économise pour se payer une école d’infirmière, mais Marmeg utilise en fait l’argent, ainsi que du matos trouvé dans les poubelles des magasins de cybernétique ou, hum, tombé du camion, pour se constituer un équipement de course et participer au Minerva Sierra Challenge (la quatrième dit joliment : « Le Tour de France des cyborgs »), et ce même si elle n’a ni équipe, ni sponsor derrière elle. Car terminer dans les cinq premiers lui donnera assez d’argent pour acheter la licence de Félix, donner une meilleure vie à sa famille, se payer son opération pour devenir Moot, une bonne école et un matos lui permettant de participer à des courses plus lucratives.

Pour ceux qui n’arriveraient pas à suspendre leur incrédulité sur la façon dont Marmeg entre dans la course, je répondrais que dans Iron Man, Tony Stark bricole la première version de son armure dans une grotte afghane. Bref, si ça c’est réaliste, le fait qu’une jeune adulte surdouée ayant accès à un vrai atelier et des pièces en bonne et due forme arrive à construire un équipement plus simple doit d’autant plus l’être, non ?

Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, l’intrigue ne se finit pas avec la course, mais se poursuit sur près du tiers du bouquin. Et bien que des thèmes de société soient évoqués, c’est plus la vie d’une personne qui est changée plutôt que la société dans son ensemble. Voilà donc une SF plus « personnelle » qu’à grand spectacle ou hissant haut le drapeau de combats sociaux, idéologiques, politiques ou je ne sais quoi d’envergure. Est-ce que ça en fait un mauvais livre ? Certainement pas ! C’est très rythmé, toujours surprenant (dans le bon sens), jamais manichéen ou grossièrement asséné, bien écrit (l’auteure fait un clin d’oeil amical au langage SMS lorsque son héroïne est obligée de ralentir son débit et de faire des phrases complètes pour parler avec des personnes plus âgées qu’elle et « à l’ancienne »), intéressant et touchant à la fois (il y a une vraie empathie pour l’héroïne, surtout dans la phase post-course). Un moment, on pense qu’on va avoir affaire à un mélange de l’Ancillaire et d’une version terrestre de Seul sur Mars (quand l’équipement bricolé de Marmeg part en vrille ou que des difficultés inattendues la conduisent à trouver des bidouilles qui le sont tout autant), mais cette impression n’est que transitoire et ne forme pas le cœur du roman.

Je le disais, j’ai beaucoup apprécié l’absence de parti-pris, de militantisme, d’absolus puérils utopiques et ne correspondant pas au monde réel : lorsque Marmeg fait remarquer à un Nat survivaliste que les Moot cybernétisés et ce que les grandes corporations préparent d’encore plus radical en matière de posthumanisme (immortalité biologique, uploads de personnalités dans le cyberespace, etc) vont rendre les humains naturels comme lui obsolètes, il lui répond en substance « certes… tant qu’il y a de l’électricité. Sachant que la catastrophe arrivera un jour ou l’autre ! ». Et il lui fait remarquer que ce jour là, les hyper-connectés comme elle seront bien contents de savoir que des gens maîtrisant l’art ancien du bushcraft seront encore là ! Le même lui dit aussi qu’il se refuse à employer la « novlangue », préférant parler de he / she au lieu de zie. Là encore, jamais l’auteure ne semble lui donner le mauvais rôle, le faisant passer pour un méprisable conservateur au front bas opposé contre toute raison à la marche irrésistible du progrès : elle se contente juste de montrer que différents points de vue existent, sans sembler (du moins, c’est mon ressenti) prendre parti pour l’un ou pour l’autre.

De plus, les corporations, ou le capitalisme dans son ensemble, s’ils ne sont pas présentés sous un jour dithyrambique, ne se voient pas laminés non plus : l’auteure prend acte du fait que le système en vigueur dans son Amérique future n’est ni plus, ni moins que l’extension de celui qui y existe aujourd’hui, sans juger, ou en tout cas pas de façon excessive(ment militante). Certes, elle nous parle en filigrane de discrimination contre les licenciés (titulaires d’une licence leur donnant accès aux services de l’État) postnatals, ou pire, contre ceux qui ne possèdent pas de licence du tout, mais sans tomber dans les caricatures montrées dans certains romans, films ou séries. Et personnellement, j’ai beaucoup apprécié le fait de dénoncer, certes, mais de façon subtile, et finalement plus efficace que l’outrance systématique et au bout du compte caricaturale.

La fin est assez typique du Postcyberpunk, dans un sens (celui où elle n’est pas outrageusement nihiliste), et pas vraiment dans un autre (elle affecte plus un microcosme que le macrocosme d’une société / civilisation / nation entière). En tout cas, et c’est tout ce qui importe, j’ai lu ce roman court sans saturer, très facilement et avec un plaisir constant, une combinaison qui ne m’arrive finalement pas si souvent (bien que ces derniers temps, je sois plutôt béni -sur ce plan, hein-).

En conclusion

Sur un postulat de départ assez original (une course à pied de cyborgs utilisant des exosquelettes), S.B. Divya bâtit une novella très intéressante, bien écrite, rythmée, où on est toujours surpris (en bien) et qui, sans renier certains combats sociétaux, les expose sans manichéisme ou militantisme. Ken Liu parle, au sujet de ce texte, de quelque chose de ni dystopique, ni utopique, mais en lien avec notre réalité, et du genre de SF qu’on aimerait lire plus souvent, et je suis tout à fait d’accord avec lui. On remarquera, de plus, que la ligne de Divya est finalement assez proche de celle que lui-même a adopté dans L’homme qui mit fin à l’Histoire, à savoir parler de problèmes ou de phénomènes de société, certes, mais en montrant différents points de vue sans en désigner un détenant la vérité ou la rectitude cosmique au mépris de tous les autres.

Niveau d’anglais : moyen.

Probabilité de traduction : possible.

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4 réflexions sur “Runtime – S.B. Divya

  1. Je suis sensible à la volonté de ne pas pencher en faveur d’un bord politique, ce qui me semble la meilleure optique pour décrire la complexité du monde. De même, considérer que la SF doit grossir les traits de nos société (jusqu’à la satire) pour faire passer un message bien clair et proche du manichéisme ne pourra pas me satisfaire.

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