Strata – Bradley Beaulieu / Stephen Gaskell

Mai (21)68

strata_beaulieuStrata est une novella de science-fiction co-écrite par Bradley Beaulieu et Stephen Gaskell (ce dernier apportant probablement son expertise en matière de SF, un domaine dans lequel Beaulieu n’exerce pas). Ce texte Postcyberpunk se déroule au milieu du XXIIe siècle, une période où toutes les ressources énergétiques de la Terre sont épuisées depuis longtemps (chose amusante, ni l’époque, ni cette précision ne sont dévoilées où que ce soit dans ce roman court, à part sur la quatrième de couverture). Pour régler ce problème, on a bâti neuf énormes plates-formes, qui puisent de la puissance à la surface du soleil (et, autant le dire tout de suite, l’amateur de Hard SF qui espérerait une explication un minimum élaborée va carrément rester sur sa faim…) et la transmettent par rayonnement à la planète-mère. L’action se passe sur l’une d’elles, Exx-Pac, où la révolte contre la stratification sociale (d’où le titre, Strata, au passage) et les conditions / contrats de travail gronde depuis longtemps et où une course est sur le point, littéralement, de mettre le feu non pas aux poudres, mais au Soleil !

Contexte *

* Inner city blues, Marvin Gaye, 1971 (cinquante ans après, chaque ligne de cette chanson reste vraie !).

Les plates-formes sont des monstres faisant des kilomètres dans chaque dimension (avec un tram interne, des tours de 80 étages, etc), et plus on habite haut dans l’épaisseur de l’engin, plus on est privilégié. En effet, les parties les plus basses, donc les plus proches de la surface solaire, sont plus vulnérables aux radiations, plus chaudes (un personnage fait la comparaison suivante : chez les pauvres, ça ressemble à un été soudanais, chez les riches, à un hiver égyptien), et ne voient jamais la lumière du jour. Elles accueillent donc le prolétariat. Les parties situées tout en haut de la station, la face tournée vers la Terre, en revanche, sont mieux entretenues, plus agréables, moins dangereuses car moins exposées aux caprices de l’astre du jour et à ses bouffées de particules et de rayonnement, et bénéficient de la lumière naturelle et, luxe inouï, d’espaces verts et de quartiers huit fois plus grands que ceux des ouvriers. C’est là qu’habitent le Management de l’installation, les scientifiques, les ingénieurs ou les gradés des forces de sécurité paramilitaires. On voit donc que la stratification socio-économique n’est pas qu’une vue de l’esprit, mais a, dans cet univers, une réalité physique.

On ne vient pas sur les plates-formes par hasard : on signe un contrat pour cela (de quatorze ans pour la mère d’un des personnages, par exemple). Et la plupart du temps, on ne remarque pas les lignes en petits caractères, tout en bas, qui disent que si le voyage depuis la Terre est pris en charge, en revanche le retour vers la Terre est à la charge de l’ouvrier. Et il est d’un prix obscène. En plus, comme vous tomberez fatalement malade, à terme, du fait des infrastructures délabrées et des radiations, vous n’aurez que deux choix : faire appel à un docteur, et donc mettre la Compagnie au courant de votre état et dépenser de l’argent qui ne sera pas économisé pour le retour, ou bien vous taire, serrer les dents, voir vos performances se dégrader, et vous mettre le Management à dos. Dans les deux cas, le résultat est presque le même : vous glissez peu à peu soit vers la mort, soit vers le statut de lifer (employé à vie -vous remarquerez que c’est le même terme que pour prisonnier à vie-). Et si par miracle votre contrat parvient à son terme, que vous n’êtes pas trop amoché et que vous avez assez d’argent pour retourner sur Terre, les nervi du Management sont tout à fait susceptibles de vous « convaincre » de rester. Ou de vous écorcher vif si vous ne voulez vraiment rien savoir (qu’est-ce que vous êtes têtu, tout de même…).

Eh oui, car le Management, en plus du reste, a aussi les gros bras de l’ISPF (un acronyme qui ne sera jamais expliqué, au passage…), une force paramilitaire, à sa disposition. Plus le Bliss (non, pas celui d’Anna, vous avez trop regardé V) : à l’origine, lorsque vous arriviez sur la station, vous aviez droit à des injections d’un cocktail devant vous éviter les troubles psychologiques liés aux conditions environnementales et de travail (claustrophobie, dépression, mal du pays, périodes de travail de quinze heures, etc), mais les Corporations se sont vite rendues compte qu’en ajoutant 2-3 autres produits dans le mélange, on obtenait un formidable instrument de contrôle. Et donc, vous allez vivre en enfer, mais dans un état second nébuleux (il ne faudrait pas que vous puissiez penser clairement à vos projets d’insurrection, hein…) et vaguement béat.

Et pire que tout, les Corporations ont gagné une bataille capitale devant les tribunaux terrestres, à savoir un statut extra-légal (extra-territorial) pour les plate-formes. En clair, quel que soit votre pays d’origine, lorsque vous posez le pied sur l’une d’entre elles, la seule loi qui s’applique est celle édictée par la Compagnie. Bref, le Management fait ce qu’il veut.

Malgré cela, la révolte gronde, et elle le fait souvent : rien que durant la dernière décennie, six tentatives pour jeter à bas le Management ont eu lieu, qui se sont toutes soldées par des échecs aux terribles conséquences (27 morts, 80 déportés dans une colonie pénale sur Mars). On pourrait croire que le Mouvement (comme on l’appelle) est maté. Son ex-figure de proue, Smith Poulson, président du Syndicat des travailleurs et pilote de course fameux, est même, depuis l' »accident » qui a mis un terme à ces deux carrières (qui n’en était pas un, pas plus que le fait qu’il y survive, d’ailleurs), en couple avec une femme du Management, c’est tout dire. Et pourtant…

Le Management est tellement obtus qu’alors qu’il dispose d’un loisir qui apaise les tensions (des courses de vaisseaux à la surface du Soleil entre quatre des neuf plates-formes), il veut mettre un terme à cette activité, ce qui menace de mettre le feu aux poudres. D’autant plus que ces courses servent de couverture au Mouvement pour tester l’arme qui pourrait bien tout changer, un inducteur d’éjection de masse coronale, et que pour les pilotes, les gains encaissés sont, à terme, la garantie d’un billet de retour vers la Terre.

Je suis un poil mitigé à propos de l’univers : d’un côté, il est clairement (très) intéressant sur le plan social et économique, mais de l’autre, il est brossé à si grands traits qu’il faut aller chercher certains détails sur la quatrième, et que certains autres restent très, voire trop flous. Si je peux pardonner à un livre qui ne se présente pas comme de la Hard SF d’être assez nébuleux sur la méthode d’extraction d’énergie ou la façon dont les plates-formes font pour se protéger si près du soleil, en revanche le fait que j’aie du mal à me représenter les courses, qui ont une grande importance dans le roman, est plus problématique. Je pense que Gaskell était peut-être un peu léger dans le rôle de caution scientifique / science-fictive pour Beaulieu.

Intrigue, personnages, structure *

* Under the sun, Marillion, 1998.

Après une longue scène d’ouverture, l’auteur fait une analepse qui nous amènera à la moitié de la novella et nous expliquera comment on en est arrivé à ladite scène, avant que les conséquences de cette dernière ne soient examinées dans la seconde partie. Nous suivons Smith Poulson et son protégé, Kawe, qui tente de le ré-impliquer dans le Mouvement, qui est sur le point de parvenir à ses fins mais a besoin des pilotes (et des courses, menacées par le Management) pour ça.

Pas grand-chose à dire de l’intrigue ou des personnages, ils sont soignés (les questionnements qui tourmentent Poulson, comme celui sur la sincérité de sa compagne, sont très intéressants, notamment), il n’y a pas de manichéisme (il y a des gens bien au Management comme il y a des pourritures dans le Mouvement, Kawe sait que même sur Terre, la vie est loin d’être paradisiaque, et le statut ambivalent de Poulson -héros de l’histoire du Mouvement pour les uns, traître couchant littéralement avec le Management pour d’autres- est loin d’être binaire), mais le tout reste quand-même trop prévisible, même si certaines scènes gardent un certain impact émotionnel. La fin se voit venir à des kilomètres, par contre. Mais bon, vu le potentiel qu’avait l’univers, certains flous, certains trous d’air dans le rythme ou au contraire moments où on a l’impression que ça va un peu trop vite, font que je ne peux m’empêcher de penser que ce texte n’a pas la bonne longueur : il aurait, à mon avis, été plus intéressant soit sous forme plus courte (nouvelle et pas novella), soit plus longue (un vrai roman), ce qui aurait permis, dans le premier cas, d’avoir plus d’impact et dans le second de combler pas mal de trous ou de flous. Cela n’en fait certainement pas un mauvais texte, mais cela n’en fait pas vraiment un chef-d’oeuvre non plus.

Niveau d’anglais : moyen.

Probabilité de traduction : faible.

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10 réflexions sur “Strata – Bradley Beaulieu / Stephen Gaskell

  1. La structure me fait penser aux Monades urbaines. Mais n’ayant lu ni l’un ni l’autre je n’ai qu’une impression approximative.
    Beaucoup de choses m’interessent, cependant, devant l’ampleur de ma PAL, je vais le caser dans « un jour peut-être ».
    Merci de ce retour toujours aussi complet.

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