Kane – Intégrale 2 – Karl Edward Wagner

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La sword & sorcery qu’aurait pu écrire… Lovecraft !

Kane 2

Je ne vais pas revenir sur les particularités du personnage, du cycle (et de sa place dans la Sword & Sorcery et plus généralement dans la Fantasy old-school) ou de l’univers, si vous voulez vous rafraîchir la mémoire, je vous invite à consulter ma critique du tome 1 de l’intégrale.

Après un excellent tome 1 (comprenant deux romans magistraux), ce second volet de l’intégrale des aventures de Kane allait-il être à la hauteur de son prédécesseur ? Il comprend le troisième et dernier roman complet du cycle, Le château d’outrenuit, ainsi que six nouvelles (dont deux frôlent les 70 pages). Nous allons les examiner tour à tour, avec à chaque fois un résumé ainsi que mon sentiment les concernant. Ce qu’on peut toutefois d’ores et déjà dire, c’est que Karl Edward Wagner est largement aussi à l’aise dans le format court des nouvelles que dans celui, long, des romans. 

Le roman : Le château d’outrenuit

Kane se met au service d’Efrel, la reine-sorcière horriblement défigurée d’une île faisant partie d’un empire insulaire. Son corps, jadis magnifique, a été ravagé lorsqu’elle a comploté contre l’empereur, son époux, et que celui-ci l’a fait traîner à travers toute la ville par un taureau furieux. Contre toute attente, elle a survécu, un fait qui n’est connu que de ses fidèles serviteurs. Ses origines, à la fois très nébuleuses et particulièrement sinistres, y sont sans doute pour quelque chose : elle ne serait qu’à-demi humaine et aurait pactisé avec des forces démoniaques d’une terrifiante puissance.

Il se trouve que deux siècles auparavant (je rappelle, pour les distraits qui roupillent au fond de la classe, que Kane ne peut être atteint par la vieillesse ou la mort naturelle et ne peut être tué qu’au combat), notre antihéros préféré a fait régner la terreur dans cette région du monde, à la tête d’une sanguinaire coalition de pirates et sous le nom de Kane le Rouge. Les démons conjurés par la reine lui ont appris que ce personnage légendaire était toujours vivant, et lui ont permis de le retrouver. Kane, comme à son habitude, commence à monter patiemment une énorme machine de guerre, parfaitement entraînée, afin qu’Efrel assouvisse sa terrible vengeance contre l’empereur. Il est une fois de plus attiré par l’argent, le pouvoir politique, le sexe (malsain), la perspective du gain de son propre royaume et du prestige associé, et peut-être surtout par les promesses de carnages sans fin pouvant, pour un court moment, faire taire sa soif de meurtre.

Ce troisième roman ressemble en fait à une fusion très réussie entre les deux premiers, l’aspect maritime en plus. Mais il ressemble aussi à une fusion magistrale entre influences Howardiennes (notamment tout l’aspect piraterie qui rappelle la période passée par Conan aux côtés de Bêlit), Moorcockiennes (le commerce pratiqué par Efrel avec les démons résidant dans des plans extérieurs ) et Lovecraftiennes (le point-clef de l’histoire), le tout magnifié par la puissante et très évocatrice écriture de Wagner (et par la remarquable traduction de Patrick Marcel). C’est donc la preuve qu’on peut s’inspirer très fortement d’autres auteurs tout en gardant un univers intéressant et son propre style distinct, à condition de le faire de façon habile et d’être suffisamment bon écrivain pour que tout ceci ne reste qu’un hommage ou une influence, pas un insipide plagiat.

Malgré le fait que, comme dans le premier, il y ait un puissant aspect science-fantasy, ce troisième roman est incontestablement le plus Sword & Sorcery des trois. C’est aussi, des trois, celui dont le côté Dark Fantasy est le plus affirmé. Karl Edward Wagner se montre toujours aussi à l’aise pour décrire les puissantes races du monde pré-humain, en faisant des dieux aux yeux des humains du fait de leur maîtrise étrange et terrifiante d’un mélange de technologie et de magie. On pourra penser à Lovecraft, bien sûr, mais cela a aussi évoqué à l’amateur de Jeu de rôle que je suis des souvenirs des Anciens Slanns du monde de Warhammer.

J’ai trouvé que les personnages secondaires étaient plus présents et plus vivants que dans les deux romans précédents, et que l’antagoniste principal (Efrel) était très réussi. Les scènes de batailles navales ou terrestres, ainsi que les combats d’homme-à-homme de Kane, sont bien décrits et vivants. L’intrigue est bien ficelée, bien que les rebondissements et la révélation finale soient assez prévisibles, surtout si vous êtes un connaisseur de l’univers Lovecraftien.

Ce roman comprend aussi un point capital pour la pleine appréciation et compréhension de l’ensemble du cycle : nous avons enfin une explication complète des origines de Kane (et de celle de son immortalité). Jusque là, nous avions eu droit à quelques allusions, et les parallèles bibliques évidents permettaient de se faire une idée, mais après la lecture de ce texte, le doute n’est plus permis.

Il faut aussi remarquer qu’une allusion aux Territoires du sud en fin de roman semble indiquer que ces derniers ne sont pas racontés dans un ordre chronologique : il semblerait donc que Le château d’outrenuit se déroule avant le roman La pierre de sang, même si on ne peut pas exclure que, après avoir laissé passer un intervalle de plusieurs siècles, Kane retourne vers les lieux de ses infamies passées (c’est, après tout, précisément ce qui se passe dans le roman 3).

Au final, bien que prévisible et pas originale par rapport aux romans 1 et 2 (dont ce livre constitue un peu un mélange), j’ai trouvé cette histoire palpitante et très prenante à lire, et le récit des origines de Kane est un plus qui fait de sa lecture un quasi-incontournable.

Les six nouvelles

Lame de fond

L’action se passe à Casurtyale, la première cité de l’humanité, celle de son âge d’or. L’histoire se déroule donc, par rapport aux romans, dans le lointain passé de Kane. Ce dernier est le plus puissant sorcier de la ville, ce qui nous permet d’explorer plus avant cet aspect du personnage. Certes, ses talents occultes lui ont permis de s’extirper des pires situations dans les romans 2 et 3, mais ils étaient, du moins jusque là, bien moins mis en avant dans l’histoire que ses talents d’épéiste.

On retrouve un Kane si amoureux (si tant est qu’un tel être puisse aimer quelqu’un d’autre que lui-même…) de sa compagne, Dessylyne, qu’il est prêt à toutes les extrémités pour la garder. Mais la belle veut retrouver sa liberté, et est prête à se donner à qui la lui assurera.

L’intrigue est très prévisible, mais cela ne veut pas dire qu’on ne se passionne pas pour elle. Au final, c’est un texte intéressant, avec une fin percutante comme il sied, à mon avis, au format ultra-court d’une nouvelle.

Deux soleils au couchant

Kane, quasiment chassé de Casurtyale par les autres sorciers, s’enfonce dans le désert qui se situe au sud-est de la ville. Il y fait une rencontre inattendue, un reflet du monde ancien, celui qui a suivi les grandes glaciations. C’est un texte étonnant, assez peu prévisible, un peu au carrefour entre Howard (plus pour l’esprit que pour la lettre) et… Rahan ! Il s’agit aussi d’une réflexion sur la civilisation, et la différence entre elle et une vie qui tente de s’adapter à la Nature plutôt que de chercher à s’en protéger ou à la dompter.

Au final, un texte plus intéressant qu’il n’y paraît au premier abord.

La muse obscure

L’action se déplace à nouveau, beaucoup plus au nord cette fois, sur le Grand continent septentrional, que la saga n’avait pas encore visité jusque là. Elle met en scène, outre Kane, Opyros le poète, dont une des œuvres ouvrait Le château d’outrenuit. Alors que nous connaissons maintenant bien Kane le guerrier et Kane le sorcier, cette nouvelle est, pour le lecteur, l’occasion de découvrir plus en détails le lettré et le poète. L’érudition de notre antihéros a souvent été évoquée au cours du cycle, mais jamais été montrée de façon aussi nette. C’est désormais chose faîte.

Kane, chef d’une bande de voleurs et d’assassins, entre, en guise de gage d’un prêt qu’il accorde, en possession d’un artefact perdu, une figurine qui permet d’invoquer la belle Muse des rêves. Il se trouve justement qu’Opyros n’arrive pas, malgré d’énormes efforts, à trouver l’inspiration pour achever son chef-d’oeuvre. Il demande donc à Kane d’invoquer la Muse, afin qu’elle l’amène dans le Monde des Rêves, lui donnant ainsi toute l’inspiration nécessaire. Mais l’affaire va très mal tourner…

Il s’agit d’une fascinante réflexion sur l’inspiration, l’écriture, et ses pannes, peut-être en partie autobiographique. C’est aussi un texte marqué par un onirisme éminemment Lovecraftien. Au final, c’est un excellent texte, bien que la fin reste, une fois encore, très prévisible (et très Lovecraftienne).

Le dernier chant de Valdèse

On reste dans la même région du monde, mais à une époque indéterminée (mais très probablement postérieure au texte précédent). Kane ne fait qu’une apparition furtive dans ce texte qui, comme la première et la troisième nouvelle, relève en partie du registre de l’horreur occulte.

Un prêtre fait une singulière rencontre sur une route de montagne, et voit son cheval lui échapper. Il est forcé, alors que la nuit tombe et que les environs sont réputés très hautement dangereux,  de trouver refuge dans une auberge qui se trouve sur une route qu’il ne comptait pas emprunter. Il s’y retrouvera en bien étrange compagnie, et plus étranges encore seront les récits échangés au coin du feu, ainsi que les événements finaux.

Ce texte, moins prévisible que les autres, bénéficie d’un beau coup de théâtre quasi-final.

Miséricorde

L’action se déroule dans une région montagneuse, au nord-ouest de la frontière des Royaumes du sud (qui étaient le cadre du roman 2, La croisade des ténèbres). La fille d’une puissante famille locale envoie son amant, un habile voleur, tenter de récupérer la couronne des seigneurs locaux, aux mains d’une abominable fratrie (deux frères, leur sœur et leur demi-frère) retranchée dans une forteresse imprenable contrôlant la seule route des environs. Il est bien entendu pris, et exécuté.

Pour se venger, elle fait appel à Kane, qui a pour mission de prendre la vie des quatre potentats. C’est, pour nous, l’occasion de découvrir une nouvelle facette du personnage, l’assassin et tueur à gages. Notre antihéros aura affaire à forte partie, puisque ses quatre adversaires sont respectivement un puissant guerrier, une spécialiste du poison, un redoutable bretteur doublé d’un spécialiste des coups fourrés, et un sorcier / nécromancien / astrologue de forte puissance. Mais eh, c’est Kane la légende en face, hein…

Au passage, nous en apprenons encore un peu plus sur les origines de Kane, un petit bonus non-négligeable de cette nouvelle.

C’est un excellent texte, avec une belle surprise finale et un fort aspect horrifique dans le genre occulte encore une fois, mais pas d’influence Lovecraftienne notable.

Lynortis

Le texte final de ce volume 2 de l’intégrale se déroule à l’extrémité opposée du monde de Kane par rapport aux précédents, en Lartroxie du nord. Il concerne la citadelle de Lynortis, tellement fortifiée que lorsque un conquérant, voulant se tailler un empire dans ces régions, voulut la faire tomber, il lui fallut deux ans, une traîtrise, les talents de stratège de Kane et… la mort de 300 000 hommes.

Alors que Kane revient, trente ans plus tard, sur les lieux, il sauve Sessi, jeune fille poursuivie par une bande de pillards. Commence alors une histoire d’une remarquable qualité, ayant pour thèmes les horreurs et surtout l’absurdité inhérente à toute guerre. C’est un texte très noir, remarquablement écrit, et qui fait écho, bien que de façon bien plus nette et extrême, à ce qu’on pouvait deviner derrière le roman La croisade des ténèbres. Comme quoi, ce n’est pas parce qu’un auteur fait de son (anti)héros un homme assoiffé de sang et ne vivant que par l’épée et la violence, qu’il légitime, approuve ou fait l’apologie pour autant de la guerre. La sword & sorcery a la réputation, chez certains, d’être une littérature médiocre, à peine digne d’un roman de gare, et destinée à des lecteurs peu subtils ou exigeants : un tel texte a l’ampleur et le talent nécessaires pour prouver à quel point ce sont ces gens là, et leurs opinions sectaires et hautaines, qui sont limités.

Au final, sans conteste le meilleur texte du recueil. Il se révèle en bonne partie imprévisible ou surprenant, point positif supplémentaire.

En conclusion

Le troisième roman d’un cycle (ou le troisième album d’un groupe, d’ailleurs) est toujours délicat : soit l’auteur fait du copier-coller par rapport aux deux premiers et lasse, soit il change tout et perd ses aficionados en route. De plus, alors que j’avais pu constater l’excellence de Karl Edward Wagner en format long, je m’interrogeais sur sa capacité à être percutant, intéressant ou à l’aise en format court, qui est un exercice complètement différent.

Ce tome 2 de l’intégrale a balayé mes doutes : certes, le roman 3 est en partie un mélange du 1 et du 2, avec toujours cette forte influence Lovecraftienne, mais étant donné qu’il accentue le côté Sword & Sorcery, il demeure intéressant. Un rythme plus constant, des personnages secondaires plus développés et mis en lumière entretiennent également l’intérêt.

Les nouvelles, bien que souvent prévisibles et marquées, pour la moitié d’entre elles, par l’influence de Lovecraft, sont toutes intéressantes à des degrés divers, particulièrement la dernière. La chute finale percutante, qui est pour moi la marque de toute nouvelle réussie, est bel et bien là, bien qu’elle puisse dans certains cas être prévisible, selon vos lectures antérieures.

Au final, dans un genre différent du tome 1 (du fait d’un mélange roman + nouvelles, déjà), ce tome 2 de l’intégrale se révèle aussi passionnant que le premier, et est clairement un must-have pour tout amateur de fantasy old-school, de sword & sorcery, de romans marqués par l’influence de Lovecraft, ou de livres de fantasy ayant un certain côté science-fantasy. Soyez cependant conscient du côté horrifique et Dark fantasy de l’ensemble, qui pourra rebuter certaines lectrices ou certains lecteurs.

Sur un plan très personnel, c’est un peu le genre de Fantasy old-school que j’ai cherché toute ma vie sans forcément la trouver. Je suis donc ravi de ma lecture.

Pour aller plus loin

Il s’agit du second tome d’un cycle : vous serez donc peut-être intéressé par les lectures des critiques du Tome 1 et du Tome 3.

 

 

5 réflexions sur “Kane – Intégrale 2 – Karl Edward Wagner

    • Les deux. C’est un plus, parce que si tu as adoré Lovecraft, tu vas adorer les romans 1 et 3 et la moitié des nouvelles du tome 2 de l’intégrale (pas lu le 3 encore). C’est aussi un moins parce que tu vas deviner les points-clefs du roman 3 des centaines de pages à l’avance.

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