Blood Brothers Beyond – Rob J. Hayes

Hayes se révèle aussi à l’aise dans le registre émouvant que dans l’épique

Je vous ai déjà parlé sur ce blog du cycle Mortal Techniques de Rob J. Hayes, auteur auto-édité très prolifique et très talentueux, véritable couteau suisse capable de balayer un éventail assez ahurissant de sous-genres de la SFF (de la Fantasy essentiellement, mais pas seulement). Ce cycle comprend des textes de différentes tailles (du roman à la nouvelle en passant par la novella), cinq pour le moment, d’une Sword & Sorcery d’inspiration asiatique, Chine ou Japon selon les cas. Leur particularité est que s’ils partagent un univers (imaginaire) commun, ils peuvent tous se lire de façon indépendante. J’avais été très impressionné par le roman Never Die, notamment par sa fin absolument bluffante qui remettait tout le reste en perspective, ainsi que par la nouvelle The Century blade, épique et surnaturelle s’il en est, surtout dans un genre, la Fantasy, qui va, tout au contraire, de plus en plus vers le « réalisme » (la Low Fantasy, en termes taxonomiques). Ayant récemment acquis tous les autres textes du cycle, je me suis avidement lancé dans la lecture du plus court d’entre eux et du plus récent, Blood Brothers Beyond. Que vous pouvez acquérir à un prix fort sympathique, aussi bien en version électronique que papier (à la couverture d’une qualité hallucinante, une constante dans ce cycle), cette dernière n’étant pas plus onéreuse qu’un Une Heure-lumière.

Si cette novella est moins épique et réserve moins d’énormes révélations que les deux textes précédents, elle offre en revanche une émouvante catharsis, la façon de dire au revoir à un frère décédé. La lecture de la postface ne fait que confirmer que le récit a une composante autobiographique, car cela se devine clairement à la lecture du texte. Je sors, une fois de plus, très satisfait de la découverte d’un texte de Hayes, et me réjouit de penser qu’il me reste deux romans pleine taille (dont un de près de 650 pages) à lire dans cette saga.

Intrigue *

* Blood Brothers, Iron Maiden, 2000.

Je ne reviens pas sur les fondamentaux de l’univers, vous les trouverez dans la chronique de Never Die mise en lien plus haut. Contrairement à ce dernier roman, l’action se passe cette fois en Ipia (l’équivalent du Japon) et pas en Hosa (l’analogue de la Chine).

Brothers Blood était le nom d’un trio, ou plutôt d’une fraternité de bandits, crainte et respectée de tous les autres malandrins d’Ipia, et pourchassée sans relâche par les représentants de l’Empire. Véritables Robins des bois version Soleil levant, les trois « frères », réunis par des liens plus forts que de simples attaches familiales, ceux de l’amitié et de la confiance, volaient aux riches pour donner aux pauvres, combattaient les oppressions et les dominations. Quelques années plus tôt, l’un d’eux, Ichiro, l’héritier banni d’une noble famille, détenteur de la redoutable Technique (avec un grand « T », comprenez une voie mêlant arts martiaux – ici au katana – et magie catalysée par la Force Intérieure) des Six Éléments, a quitté ses deux compagnons, pour une raison que nous découvrirons au cours de l’histoire.

Au début de la novella, son « frère » Daijiro le retrouve, accompagné de la dépouille du troisième larron, Subaru. La dernière volonté du défunt était que son corps soit brûlé dans le temple au sommet de la montagne Koma, qui se trouve au bout du Sentier du Paradis. La légende dit en effet que si le rituel est accompli, l’âme du mort sera accueillie dans ce dernier, et ce quels qu’aient pu être ses pêchés lors de sa vie mortelle ou celui des innombrables enfers auquel il était condamné jusque là. Ichiro ne croit pas à cette fable, mais décide d’entreprendre malgré tout la périlleuse ascension, parce que Daijiro, lui, a foi en elle, et qu’inconsciemment, il comprend que le chemin physique se doublera d’un chemin spirituel qui lui permettra de faire son deuil.

Seul « petit » problème : le Sentier est littéralement infesté de brigands, de Yokai (monstres), voire de Kami (créatures mythologiques, voire dieux), ce qui fait que personne n’a atteint le sommet depuis des années. Et les deux Brothers Blood restants sont certes toujours redoutables, mais quelque peu vieillissants… (il y a un très vague côté Wyld, et je me dis qu’il est d’ailleurs dommage de ne pas l’avoir plus développé).

Mon avis

J’ai retrouvé dans Blood Brothers Beyond tout ce qui m’avait charmé dans les textes précédents : la faculté de brosser un contexte, ainsi que des personnages complexes, nuancés, riches, en un espace très court (ce que tant d’auteurs n’arrivent même pas à faire sur des centaines de pages…), les tas de petites histoires qui, mine de rien et peu à peu, donnent du corps à l’univers et aux protagonistes, les détails qui ont l’air sans importance particulière, au début, mais qui prennent un tout autre sens après certaines révélations, les persos attachants, le côté spectaculaire des combats, et surtout ce monde qui, en matière d’ambiance ou de degré de magie / surnaturel, tranche radicalement avec ce que la Fantasy nous a proposé ces dernières années. Ce cycle renferme l’essence de cette Fantasy de l’héroïque, du grandiose, des monstres titanesques et surpuissants, de ces textes au souffle sauvage, qui nous projetait ailleurs (je n’ai rien contre les romans avec des Nains syndicalistes, mais je préfère avoir l’impression de lire un mélange d’Homère, de Victor Davis Hanson et de Robert E. Howard, pas un auteur qui me ramène au monde réel mais, tout au contraire, m’ouvre les portes de terres où l’épique le dispute au mythique), cette Fantasy avec laquelle nombre d’entre nous (surtout les gens de ma génération, quadras ou quinquas) ont débuté et pour laquelle nous garderons probablement un amour éternel. Ceux qui dirigent une collection avec « Pulps » dans son nom ou qui écoutent en boucle la BO de Conan ne me contrediront certainement pas.

À titre de comparaison, ce titre est moins épique que The Century Blade (niveau antagonistes et puissance de feu employée), et s’il y a bien des révélations (dont une quasiment finale), elles restent nettement plus mineures que celles de Never Die (mais la dernière est ici très sympathique). Signalons d’ailleurs que l’humour est bien plus présent dans ce texte que dans les deux autres, notamment au niveau des surnoms que Ichiro donne à ses adversaires, et du comique de répétition avec l’âne qui tire la charrette contenant la dépouille de Subaru. Le récit des aventures picaresques de ce dernier, séducteur invétéré, y compris au péril de sa vie (et de celles de ses deux compagnons d’armes) est aussi un régal. On notera, enfin, un clin d’oeil furtif mais difficile à manquer à un personnage de Never Die (que je conseille donc de lire avant).

Tout comme Never Die aurait pu rester une Sword & Sorcery asiatique façon scénario de jeu de rôle, pleine d’action, sympathique mais assez mineure sans sa remise en perspective et ses révélations VERTIGINEUSES finales, Blood Brothers Beyond complète sa forme Pulp par un très beau fond à base de catharsis, sur le chemin, physique aussi bien que psychologique et spirituel, à parcourir pour faire le deuil d’un frère (mais pas seulement : on verra qu’Ichiro se remémore d’autres choses au fil du Sentier du Paradis, et qu’il réfléchit à d’autres choix qui auraient pu être différents, d’autres occasions manquées, d’autres défunts à qui il n’a pas su dire « au revoir »). On l’a vu, l’aspect autobiographique (confirmé par la postface) est flagrant à la lecture du texte, et ne pourra que toucher ceux d’entre vous qui ont malheureusement perdu un frère ou une sœur, voire un(e) ami(e) si proche que vous le considériez comme tel. La morale, qui est qu’un être aimé disparu continue à vivre en nous, à travers nous, est très belle. Et ce texte est de même une très belle histoire d’amitié et une jolie leçon de tolérance, qui questionne certains de nos préjugés, parfois inconscients.

Tout compte fait, cette novella est une franche réussite de plus de la part de Rob J. Hayes, et ce avec un texte qui réussit un intéressant alliage entre des éléments récurrents du cycle (mais sans tomber dans la redite) et d’autres (l’humour, l’émotion, l’introspection) pas toujours aussi présents dans la nouvelle et le roman précédemment lus. Mine de rien, l’auteur est en train de devenir une de mes valeurs sûres, et en tout cas une référence de la Fantasy d’inspiration asiatique. Si vous lisez l’anglais, je ne peux donc que vous recommander chaudement la découverte du cycle Mortal Techniques, et ce d’autant plus que chaque texte peut se lire de façon indépendante (même s’il y a visiblement de petits liens entre eux : et d’ailleurs, deux points – le kitsune et la femme d’Ichiro – me font me demander si certaines choses abordées – une dette et une disparition – ne vont pas jouer un rôle dans d’autres textes).

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : zéro (comptez les novellas de Fantasy d’aventure / évasion / divertissement traduites, histoire de rire – jaune -).

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3 réflexions au sujet de « Blood Brothers Beyond – Rob J. Hayes »

  1. Cette couverture est dingue, comme les autres du cycle d’ailleurs. Ca me tente beaucoup, et ca me changera de mes lectures SF. Je vais commencer avec la nouvelle The Century Blade. Merci de nous trouver des lectures toujours aussi originales

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