Man of war – Heidi Ruby Miller

Une suite peu crédible

Je vous ai récemment parlé de Deux Faucons de l’autre Terre, roman de Philip José Farmer mettant en scène un héros haut en couleur, Two Hawks. Il se trouve qu’après avoir écrit, pour une des nombreuses anthologies rendant hommage à l’écrivain disparu en 2009, une nouvelle mettant en scène ledit personnage, l’autrice Heidi Ruby Miller a reçu l’autorisation des héritiers de Farmer d’écrire une suite en bonne et due forme, à la dimension d’une novella, des rocambolesques aventures de l’américain d’origine iroquoise. Cette suite, Man of war (A Two Hawks adventure), a été publiée en 2017. La nouvelle Dakota’s Gate de Miller s’y intègre, servant de prologue.

Si le roman de Farmer avait ses défauts, notamment certains points demandant un degré conséquent de suspension de l’incrédulité, sa suite rédigée par Miller n’est pas du même niveau de qualité. Elle fait longtemps illusion, faisant un peu grincer des dents, sonnant plus Pulp qu’autre chose, mais restant assez plaisante à lire, jusqu’à des scènes finales bancales sur le plan scientifique et offrant une révélation finale non seulement assez grotesque (quoique pas dénuée de sense of wonder, en un sens), mais venant, en plus, contredire un point capital du livre de Farmer. Bref, si vous êtes anglophone, avez lu avec plaisir le bouquin de Farmer et vous demandez s’il est pertinent de lire sa « suite », à mon humble avis vous pouvez vous dispenser sans regret de son achat et de sa lecture, même si ce court roman n’est pas franchement onéreux et est très vite lu.

Situation, personnages, intrigue

Alors je vais essayer de vous expliquer en quoi l’intrigue consiste sans vous gâcher la fin de Deux faucons de l’autre Terre (ça ne va pas être facile…) : six semaines après son arrivée là où vous savez si vous avez lu le bouquin de Farmer, Two Hawks voit apparaître une femme parlant anglais et surtout dotée d’une technologie avancée, en tout cas plus que celle de la Terre parallèle dont est originaire l’américain. Il s’agit de Dakota Cummings, sorte de version féminine de notre héros, qui va d’ailleurs en tomber éperdument amoureux (un sentiment partagé). Elle va faire franchir à Two Hawks le même genre de Porte (avec un grand « P ») qui l’a conduit dans le monde du Blodland et de Perkunis, et qui mène à sa propre version de la Terre… et à son époque. Car en plus de voyager dans les planètes Terre parallèles, la dame se déplace aussi en arrière dans le temps, venant de deux siècles dans le futur par rapport à Two Hawks (on retrouve le même genre de concept -mais en BEAUCOUP mieux expliqué- dans La cité du futur, roman du meilleur auteur de l’univers -selon le Chien Critique, du moins-, Robert Charles Wilson).

Two Hawks débarque dans une base sous-marine futuriste, en plein milieu d’une guerre civile entre castes (une société hiérarchisée qui lui déplait fortement), et découvre qu’en plus de ce problème insurrectionnel déjà préoccupant, le peuple de Dakota est confronté à une autre menace encore pire : il a récemment découvert que les Hybrides, des sortes d’hommes-poissons venus d’une Terre à la fois parallèle et située encore bien plus loin dans le futur, viennent piller les ressources de leur monde (le monde parallèle servant de source de matériaux et de richesses est un grand classique en littérature de l’imaginaire, et pas seulement dans les uchronies ou la SF à mondes parallèles : souvenez-vous que Corwin d’Ambre va chercher des diamants dans une Ombre ressemblant comme deux gouttes d’eau à la Terre, dans une Namibie qui n’a pas été colonisée). Two Hawks va alors être télépathiquement possédé par un des leurs, prisonnier, ce qui ne va que donner plus de grain à moudre à l’ex-compagnon de Dakota, Bastion, un scientifique de basse caste qui a réussi à gagner la confiance des instances dirigeantes mais qui a l’air de jouer un jeu plus que trouble, et qui voit l’américain comme un rival amoureux et un empêcheur de tourner en rond.

Oui, mais –> non, vraiment pas

Premier point, en consultant les avis anglo-saxons, j’ai constaté que beaucoup louaient le fait que Miller ait su se couler dans le moule établi par Farmer, que ce soit en terme de style ou d’ambiance. De mon point de vue, si cela n’est pas totalement faux, ce n’est en revanche en aucun cas complètement vrai. Et ce pour une raison bien simple : Deux faucons de l’autre Terre est une uchronie axée aventure, avec des éléments SF finalement très peu présents ; à l’inverse, Man of war va beaucoup plus loin dans l’aspect science-fictif (en même temps, ce texte a été écrit un demi-siècle plus tard), laisse tomber l’aspect uchronie pour mettre l’emphase sur les aspects temporels et mondes parallèles, et peut-être surtout évoque parfois plus van Vogt ou E.E. « Doc » Smith que Edgar Rice Burroughs ou Poul Anderson (c’est donc toujours de l’aventure, mais avec une tonalité différente, type méchant machiavélique avec une base à la James Bond, armes étranges et assez kitsch, surhommes venus d’Ailleurs et surtout télépathie). Sans compter que Two Hawks ayant une contrepartie féminine dont on suit, lors de plusieurs chapitres, le point de vue, il est beaucoup plus en retrait que dans le roman de Farmer, et qu’il y a une autre différence fondamentale avec ce dernier : alors que dans Deux Faucons de l’autre Terre, c’était Two Hawks qui apportait une technologie avancée à la Terre-2, ici c’est lui qui est complètement dépassé technologiquement, même si l’autrice va tout de même s’arranger pour lui donner le beau rôle. Même si cette fois, il n’est pas insensible à la peur, ce qui l’humanise un peu (chez Farmer, il avait tout du surhomme sur le plan psychologique par rapport à O’Brien).

Le seul point que je concèderai vraiment à Miller est d’avoir bien rendu la psychologie et le système de valeurs morales et éthiques de Two Hawks (notamment sa manière d’être scandalisé par le système de castes qu’il découvre). Mais cela ne compense guère le fait que le peu d’explications scientifiques qu’elle donne reste très flou et pire que ça, a tendance à s’auto-contredire (alors que le texte est suffisamment court pour rester facilement cohérent, en théorie) : ainsi, au début, il est dit que Dakota ne visite pas des versions parallèles de la Terre, mais des lignes temporelles différentes, alors que plus tard dans le livre, il est explicitement déclaré (à deux reprises) qu’elle voyage bel et bien dans le temps et les mondes parallèles.

Au début, cependant, ça se lit sans déplaisir. L’autrice va même jusqu’à révéler un point du passé de Two Hawks qui expliquerait pourquoi / comment il est passé de sa Terre à Terre-2. C’est (très) moyennement convaincant, mais on peut arriver à suspendre son incrédulité. Et puis on approche de la fin, et là, tenez vous bien, Two Hawks remonte de quelque chose comme onze mille mètres de profondeur sans procédures de décompression et sans mourir. Autant dire que l’amateur de plausibilité scientifique parmi vous a déjà allumé son barbecue avec le bouquin. Et cela vaudrait mieux, tant la révélation finale est positivement grotesque, sans compter qu’elle contredit complètement l’histoire d’un des personnages secondaires du livre de Farmer, voire même la fin de celui-ci. Autant dire que pour une suite officielle, ça fait carrément désordre (tout comme le fait que, par exemple, Miller parle de capitaine Roger Two Hawks alors que Farmer mentionne explicitement le grade de… Premier lieutenant de l’USAAF -l’ancêtre de l’US Air Force-).

Bref, si je ne crierai pas au scandale et au « remboursez ! », je ne recommanderai pourtant pas pour autant la lecture, et encore moins la traduction française, de ce texte.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : il y a bien plus prioritaire à traduire, à mon avis…

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