The space between worlds – Micaiah Johnson

Quand Sliders rencontre Mad Max / Elysium

space_between_worldsMicaiah Johnson est une autrice californienne qui, avec The space between worlds, mêle plusieurs tropes science-fictifs pour explorer des sujets très divers, de l’identité au destin en passant par les inégalités sociales. Son récit est régulièrement rythmé par de grosses révélations et autres coups de théâtre, plutôt bien écrit, souvent (mais pas toujours) immersif, le personnage principal crée une vraie empathie chez le lecteur, seulement voilà, je ne suis jamais tout à fait parvenu à entrer dans ce roman, ou alors de manière épisodique. La faute sans doute à un rythme / intérêt fluctuant, à un univers / une intrigue qui fait parfois très artificiel et n’est souvent pas assez expliqué, à une histoire d’amour qui fait un peu tache face aux thèmes sociaux développés, et, justement, au côté un peu brouillon de toutes les thématiques, qu’elles soient science-fictives ou pas. Ce n’est certainement pas une mauvaise lecture, on peut même dire que c’est un bon livre, mais on n’est, à mon sens, pas sur la claque annoncée par certains.

Univers *

* The space between, Roxy Music, 1982 (Avalon est un excellent album, doté sans nul doute d’une des meilleures pochettes de l’Histoire du vinyl).

L’action se passe sur Terre, dans un futur indéterminé (quelques indices laissent à penser qu’il est distant d’au moins deux siècles et demi). Les taux d’UV ont grimpé en flèche, et sortir aux heures les plus ensoleillées de la journée est devenu très dangereux. La région où se déroule l’action (et sans doute le reste de la planète) est un désert où, de plus, certaines zones sont contaminées et impropres à la survie humaine. Alors ne me demandez pas comment on en est arrivé là, effondrement écologique, guerre nucléaire, je n’en sais rien, ça n’intéresse apparemment pas l’auteure. Il lui fallait juste un désert pour développer ses thématiques sociales et un aspect Mad Max, et pouf !, un désert.

Les villes sont de deux types : d’un côté, des « cités fortifiées » (walled cities) abritant les gens aisés (il y a une fausse impression de classes moyennes, mais Johnson explique très vite qu’il s’agit en fait de membres de familles nombreuses très riches, ce qui fait que l’argent est divisé entre tellement de membres qu’aucun, pris individuellement, n’a l’air riche. En un mot : mouais…), toutes propres, avec un dôme qui filtre le rayonnement solaire et des purificateurs d’air, une protection sociale, des soins médicaux évolués (des capsules à la Elysium, auquel on pense souvent, au passage), enfin bon, une esthétique clean à la Gattaca ou Equilibrium, et de l’autre, des wastelands patrouillées par des runners, comprenez la Highway Patrol mais revue à la sauce Mad Max. Ceux du coin où se déroule l’histoire bossent pour l’empereur (pensez au fameux Duc de New York dans NY 1997 de John Carpenter) de la cité de Ashtown, elle-même divisée entre les Rurals (quartiers agricoles / religieux, rappelant les témoins de Jehovah chez qui l’auteure a grandi mais dans un syncrétisme religieux bizarre mêlant Coran, Bible et autres cultes -non, pas celui d’Apophis, c’est un scandale !-) et le reste de la ville, bref un foyer de décence et de civilisation au sein de quelque chose que ne renieraient ni Max le fou, ni mon idole Snake Plissken. En gros, les gens d’Ashtown sont les prolos qui ont construit la riche Wiley City, qui assuraient jusqu’à l’apparition de la technologie de voyage entre les univers parallèles (voir plus loin) son approvisionnement en matières premières (on se demande d’ailleurs comment…), et chez qui on va lorsqu’on est en quête d’exotisme, en mode visite au grand bazar de Tanger ou Tunis.

Si vous ajoutez à ça que Wiley est une arcologie et qu’elle a sa propre stratification sociale verticale (plus vous faites partie de l’élite économique / sociale, plus vous habitez haut dans les étages), on se retrouve donc avec un univers où les classes sont clairement séparées, dans / hors des murailles et en bas / en haut. Alors certes, c’est du déjà-vu (chez Silverberg, par exemple), sauf que d’habitude, c’est fait de façon un peu plus habile (Johnson n’est clairement pas Silverberg…). Là, ça fait balourd, limite Young Adult, parfois. On sent que c’est taillé pour le cinéma, mais en mode Divergente, pas avec un atome de la subtilité ou du réalisme qui fait froid dans le dos d’un Neill Blomkamp, par exemple.

À Wiley, donc, un génie scientifique, Adam Bosch, a mis au point une machine permettant d’envoyer des gens dans des Terres parallèles. Une question d’harmonisation des fréquences de vibration cellulaires avec celle du monde visé. Qui, pour certains, peuvent se situer légèrement dans le futur (un mois, par exemple), ce qui est pratique pour l’observation scientifique dans le monde « réel » ou pour les délits d’initié boursiers. Oui, voilà, on a perdu les fans de Hard SF, ils ont fait une crise d’apoplexie. C’est ballot, ça partait bien, pourtant, avec une citation de Brian Greene et une autre de Neil deGrasse Tyson. Inutile de préciser que la quincaillerie ou la théorie n’est pas vraiment le souci de l’autrice, hein ? (elle enveloppe même ça dans un trip mystique à base de divinité africaine plutôt hors-de-propos, mais passons…). Ce qu’il faut retenir est qu’on ne peut techniquement aller que vers des Terres proches (en terme d’Histoire) de la nôtre. Comprenez que ce n’est donc pas ici que vous verrez des uchronies spectaculaires du genre victoire des Nazis ou une pyramide aztèque à Times Square. Ces Terres parallèles sont numérotées, et plus le numéro est élevé, plus, dans ces limites, les différences sont « grandes » (là encore, cela concerne la petite histoire des individus, pas la grande Histoire avec un « H » majuscule).

On a découvert, à la dure (comprenez : avec des morts), qu’un voyageur inter-universel (ils sont appelés Traversers) ne peut se rendre sur une Terre parallèle sans mourir dans la plupart des cas, être grièvement blessé au mieux. En effet, l’univers rejette déjà cet élément étranger en temps normal, même s’il n’a pas de contrepartie sur la Terre concernée, lui faisant subir l’équivalent d’une solide raclée, mais si une deuxième version de lui est bel et bien vivante sur le monde visé, il y a un effet « gravitationnel » qui le déchire littéralement. Là encore, l’amateur de Hard SF / le connaisseur en sciences dures est soit mort de rire, soit sidéré devant tant d’imbécillité (une désintégration, l’impossibilité totale de coexister, ou quelque chose du même genre, oui, mais un effet poltergeist, non, c’est n’importe quoi), mais bon, admettons. La solution ? Ne pas prendre des habitants de Wiley City, qui, avec leur style de vie protégé, sont vivants dans la majorité de ces Terres, mais des gens des wastelands / des cités de prolos, du genre Ashtown, qui, avec leur style de vie défavorisé, n’ont de contrepartie que sur une minorité de ces mondes. La protagoniste, Cara, n’est, ainsi, vivante que sur 8 d’entre eux sur… 382.

J’ai un problème avec cet univers : outre un flou ou un côté un peu basique, limite Young Adult ou cinéma à deux balles type Divergente parfois, je trouve que Johnson a essayé, justement, de caser trop de choses dans ce contexte, trop de références propres à charmer le marketing des éditeurs toujours à la recherche de références audiovisuelles faciles (j’en use moi-même, en mode putaclic : « Sliders rencontre Mad Max ! ») mais pas forcément le lecteur exigeant. Bref, ça fait toc, on a l’impression de passer du côté clean de Gattacca à la crasse de New York 1997 (et inversement) sans arrêt, et j’ai eu du mal à m’adapter aux violents contrastes d’ambiance, même si je ne doute pas que certains y verront au contraire une force du livre, notamment dans la dénonciation des inégalités sociales. On signalera aussi que le côté religieux est lourdingue, notamment lorsque Johnson décrit de façon (inter)minable un enterrement.

Personnages, base de l’intrigue

Cara, donc, est native des Rurals de Ashtown (un parcours similaire à celui de l’autrice, qui a grandi dans une communauté des témoins de Jéhovah dans le désert du sud de la Californie). Sélectionnée pour son background à risque et sa capacité à entrer dans la majorité des Terres parallèles (où Wiley se sert généreusement en matières premières et récolte des données démographiques aux destinataires et aux buts mystérieux), elle n’a qu’une ambition : passer du statut de Résident à celui de Citoyen, et ainsi avoir l’assurance de conserver sa petite vie privilégiée dans la cité, où existe le droit de vote, la protection sociale, la protection solaire, où la nourriture pousse en abondance, et où le crime, s’il n’est pas inconnu (un des seuls points un minimum subtils du worldbuilding de Johnson, d’ailleurs), n’a rien à voir avec l’ambiance New York 1997 de Ashtown (hors Rurals).

Envoyée sur une nouvelle terre parallèle dont la fréquence vient de devenir accessible, elle découvre un peu tard que son double y est vivant, finalement, et, grièvement blessée par ce que j’aime à appeler « l’effet videur cosmique », elle se retrouve aux mains de son pire ennemi, et découvre une vérité choquante sur son monde d’origine (enfin… non, rien), la Terre zéro. C’est cette révélation qui catalysera la suite de l’intrigue où, je le précise, les révélations / coups de théâtre sont nombreux et insérés à intervalles (trop) réguliers (à tel point que cela fait hautement artificiel et pas franchement habile, même si pour le lecteur, c’est plutôt agréable à lire s’il débranche la partie analytique de son cerveau). On comprendra donc aisément que je n’en dise pas plus, sinon que la narration va alterner entre scènes à Wiley / Ashtown de la Terre zéro et celles d’une autre Terre.

Le rythme et l’intérêt sont fluctuants : les scènes en mode Mad Max ne sont pas franchement toujours convaincantes, mais chaque fois que vous lisez en diagonale ou êtes prêt à balancer ce bouquin dans la cheminée, un gros twist pointe assez rapidement le bout de son nez et vous redonne envie de lire.  Encore une fois : mouais. C’est un genre de jeu dangereux auquel se livre l’autrice, car pas sûr que cela marche sur tout le monde, sur tout le livre (heureusement court…) ou sur x romans. Pour les prochains, elle a plutôt intérêt à apprendre à donner une plus grande impression de constance dans l’intérêt ou le rythme, faute de quoi elle aura du mal à les vendre à des lecteurs expérimentés.

Il y a certains points dans l’intrigue qui ne m’ont pas franchement convaincu, des facilités scénaristiques peu réalistes comme l’anonymat surprenant dont jouit dans certains endroits un personnage ultra-important dans d’autres, ou comme le fait qu’on s’aperçoit que les habitants d’Ashtown ont quasiment les moyens de prendre Wiley quand ils veulent mais ne font rien, préférant subir les inégalités. J’ajoute que tout le concept des runners est grotesque : en gros, l’empereur d’Ashtown a interdit toutes les armes, ce qui fait qu’on tue les gens… avec des bagnoles, en les mordant avec des dents artificielles (coucou Requin dans James Bond…) ou en leur faisant des griffures empoisonnées. Interdire les armes à feu, pourquoi pas (encore que, on pourrait penser que l’empereur assurerait son pouvoir et sa sécurité avec tout en les enlevant aux autres), mais les couteaux, franchement… Enfin, si certains retournements de situation sont inattendus et pertinents, d’autres sont téléphonés là aussi à un point grotesque : j’ai parfois eu l’impression que Johnson prenait un mégaphone pour me hurler à l’oreille « eh, t’as vu, j’ai écrit ça, ça n’a l’air de rien mais c’est IMPORTANT, hein… ».

Niveau personnages, par contre, c’est du solide, surtout au niveau de Cara et de Jean, avec des protagonistes non-monodimensionnels, pas manichéens, à la psychologie fouillée (il y a un peu trop d’introspection, mais d’un autre côté ici elle donne une telle épaisseur aux personnages qu’on pardonne aisément les longueurs ou baisses de rythme occasionnées dans ce cas précis) et attachants (on signalera d’ailleurs que la narration à la première personne renforce le côté immersif de la chose). J’ai notamment apprécié le « retour aux sources » psychologique de l’héroïne, qui abandonne toute compromission pour à nouveau faire les choses comme dans son enfance, sans plus essayer de ressembler à ce qu’elle n’est pas et ne sera jamais. Seule fausse note : l’histoire d’amour, qui fait tache dans un bouquin qui se veut avant tout une critique sociale. D’un autre côté, il y a des fois où cette histoire prend aux tripes, donc bilan pas totalement négatif, au final.

Thématiques

Elles constituent sans doute le plus gros point fort de ce roman (mais bon, voyez plus loin tout de même…), avec les personnages. Elle sont vastes : identité, choix de vie et leurs conséquences (un classique dans la SF à mondes parallèles), caprices du destin (dans un univers, on est tout, dans l’autre rien, ou mort, ou malade, battu, etc ; au passage, ça s’accorde plutôt mal avec la thématique des choix), mais aussi façon de vivre avec l’idée qu’on est mort x fois dans la majorité du multivers (mais bien moins traité que dans le cycle Lazare en guerre, par exemple, qui joue aussi avec l’idée de morts multiples), inégalités sociales (et stratification, société à deux vitesses -ici matérialisées par les deux villes ou la stratification verticale à Wiley-), identité sexuelle et façon de la gérer, sans doute un peu de conscience écologique (mais trop flou pour convaincre), racisme (à Wiley, on a la peau neigeuse, les cheveux blancs et les yeux clairs, et on est grand car mieux nourri ; une autre carnation, taille ou couleur de cheveux / yeux vous désigne immédiatement comme ne faisant pas partie du « club », avec le mépris ou la mise au placard qu’on imagine), colonialisme (c’est comme ça que les ruralites voient l’exploitation des ressources minières / pétrolières des Terres parallèles), allégorie des migrants (il est explicitement mentionné que Ashtown est une ville de réfugiés fuyant, selon les époques, la pauvreté, la guerre, les persécutions religieuses, etc), extrémités auxquelles sont prêtes à se livrer les corporations mais aussi leurs employés pour pouvoir accéder à la citoyenneté / conserver leur poste, valeur d’un traverser mesurée à l’aune de son taux de mortalité, donc de ses conditions de vie déplorables (qu’on a donc intérêt à maintenir), etc.

Ou du moins, les thématiques constitueraient le gros point fort de The space between worlds si elles étaient, parfois, traitées avec un peu moins de flou (premier problème) et un peu plus de subtilité (deuxième souci). Car comme avec le worldbuilding, on a l’impression que Micaiah Johnson soit ne va jamais tout à fait au bout de sa pensée, soit s’adresse à des adolescents ou des lecteurs de Young Adult. Franchement, dans toutes les thématiques développées, on a vu mieux ailleurs, ne serait-ce que dans la subtilité / l’appel à l’intelligence du lecteur au lieu de l’emploi d’allégories grossières. Un exemple : il est mentionné que quand les compagnies de Wiley opéraient encore à Ashtown, elles viraient les enfants assez maladroits pour perdre un membre dans un accident du travail, ou encore faisaient payer à la famille le nettoyage si un employé se suicidait sur son lieu de travail. Alors certes, ce genre de chose existe dans notre monde réel (en Chine, si vous êtes exécuté par balle, le projectile utilisé est facturé par le gouvernement à vos proches), mais quand même, c’est un poil caricatural, non ?

En conclusion

Dans un monde que, pour simplifier, on va qualifier de post-apocalyptique, les riches et les pauvres sont séparés, les premiers vivant dans des cités fortifiées technologiquement évoluées, les autres dans des terres arides ou contaminées en mode Mad Max. Cependant, ces pauvres ont une utilité : leur mode de vie fait qu’ils ont peu de chances de survivre, ce qui est un avantage quand la technologie de voyage entre les mondes parallèles développée fait qu’on ne peut se rendre de façon sûre que sur une Terre où son double n’est pas vivant, ce qui exclut donc les habitants privilégiés de Wiley City mais pas ceux de la miteuse Ashtown. On suivra Cara, l’une d’entre eux, qui va, sur un nouveau monde alternatif, découvrir un secret qui remet en cause les fondements même de cette société dystopique.

Le bilan est contrasté : d’un côté on a un bouquin qui, même s’il est parfois crispant, n’est jamais vraiment… euh longtemps… pénible ou désagréable à lire. Les personnages sont attachants et convaincants, il y a du fond, les gros coups de théâtre maintiennent l’intérêt et sont agréables. Seulement voilà, c’est souvent flou ou un peu pipi-caca : taillé pour plaire au public qui n’a pas lu grand-chose en SF dystopique ou à mondes parallèles, au lectorat Young Adult (notamment via sa dichotomie à gros sabots du contraste balourd entre la cité « paradisiaque » de Wiley et l’enfer d’Ashtown) ou pour un écran de cinéma, mais sans doute peu convaincant en terme de worldbuilding, d’intrigue ou d’impression d’ensemble pour un lecteur expérimenté. Et l’assurance d’une crise de rire ou d’apoplexie pour tout amateur de Hard SF.

Niveau d’anglais : aucune difficulté.

Probabilité de traduction : je vois bien un certain potentiel commercial, pour ne pas dire un potentiel commercial certain, mais franchement, on est loin d’Anatèm. Probabilité mitigée, donc.

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