The guns above – Robyn Bennis

Honor Harrington, capitaine de dirigeable

the_guns_aboveRobyn Bennis est une auteure californienne travaillant dans le domaine des biotechnologies, dont The guns above est à la fois le premier roman et le tome inaugural d’un cycle appelé Signal airship. Le tome 2, By fire above, est attendu en mai 2018. Influencée, de son propre aveu, par (entre autres) Patrick O’Brian, David Weber et Bernard Cornwell, il était logique qu’elle commence par écrire de la SFFF militaire d’influence Napoléonienne. Là où ça devient intéressant, en revanche, c’est qu’elle a choisi de créer un contexte Steampunk / Fantasy (je vais y revenir) dans lequel un équivalent d’Honor Harrington commande… un zeppelin militaire ! Ou comment transposer les combats spatiaux de l’Honorverse dans un contexte à mousquets, Grenadiers, Dragons (les cavaliers, pas les bestioles) et canons ! Le résultat est bluffant, aussi bien au niveau de l’ambiance / immersion que du côté technique (description des dirigeables) ou de dialogues ou personnages principaux très solides, surtout pour une première oeuvre.

La plupart des gens le classifieront en Steampunk (bien que le seul côté rétrofuturiste soit dans la présence de dirigeables évolués dans un contexte Napoléonien, soit un gros siècle avant la période Historique où ce genre de rigide employant de l’Hélium était utilisé à des fins militaires), mais le fait que l’intrigue se déroule dans un monde secondaire (imaginaire) me fait plutôt classer ça, personnellement, dans la Gaslamp / Gaslight Fantasy, même s’il n’y a aucun élément fantastique (encore moins que dans Téméraire, qui, lui, montre des dragons). 

Univers

Dans un monde secondaire, donc, Garnia (les gentils) est en guerre avec Vinzhalia (les méchants), pour des raisons plutôt complexes : d’abord, ils se disputent la province de Quah, sorte d’Alsace-Lorraine pleine de gisements de fer et d’or dont la possession passe régulièrement des mains d’un des pays à celles de l’autre, au prix de sanglantes campagnes. Ensuite, les Vins sont infidèles et royalistes, alors qu’à Garnia, on adore (le bon) Dieu et on est monarchiste (en clair, le monarque gouverne pour le bien du peuple et pas pour l’opprimer). Et puis, bon, en face, ce sont des salauds de violeurs et de pillards, et puis leur uniforme n’a pas la bonne couleur, alors bon, hein, tu tires et puis c’est tout !

Ne vous attendez pas non plus à un contexte géopolitique soigné à la Weber, on vous brosse ça à grands traits, et même l’inspiration derrière les deux camps est parfois floue : si il y a visiblement une grosse influence Française derrière les Garniens (ville d’Arle -sans « s »-, dirigeable Mistral, emploi des prénoms Josette, Gaston, Elise, Marguerite, du terme Chasseur -en français dans le texte- pour désigner un croiseur dirigeable, etc), ils ont aussi des traits anglais et seraient les héritiers d’une sorte d’empire romain, ce qui en ferait des allemands ou des italiens. En face, les Vinzhaliens (Vins) semblent naviguer entre les Russes tsaristes et les Ottomans, mais c’est plus une nébuleuse impression due à l’emploi d’un prénom donné et d’un titre administratif qu’autre chose.

En revanche, niveau dirigeables, là on est sur du très précis, du minutieusement décrit et du très haut de gamme : c’est une tradition de la (bonne) SFFF militaire de décrire avec précision les engins et armements utilisés, mais là c’est fait avec un souci du détail quasi-documentaire, et ce sans être trop lourd non plus. En gros, nous sommes sur un dirigeable rigide à Hélium, mais propulsé par une chaudière à vapeur et pas par un moteur à explosion (le kérosène existe, mais est juste employé comme antigel). Armé avec deux canons à faible recul, des roquettes et des bombes (plus les fusils et mousquets -et non, ce n’est pas la même chose, surtout en anglais : rifle désigne une arme à canon rayé, par opposition à musket-, pistolets et sabres), il est efficace aussi bien contre d’autres dirigeables que contre des troupes ou des installations (les positions d’artillerie, surtout) au sol. Les dirigeables (airships) sont utilisés pour la surveillance du champ de bataille, les communications (le nom du Corps qui les emploie est d’ailleurs Aerial Signal Corps), la reconnaissance, l’attaque et le bombardement au sol, et bien entendu l’interception et la supériorité aérienne.

A part des dirigeables rigides ayant un gros siècle d’avance sur la réalité Terrienne, une autre différence, dans cet univers, est le rôle donné aux femmes : dans un miroir de la Seconde Guerre Mondiale, voire de l’époque contemporaine, cette fois, cette période pseudo-Napoléonienne a des besoins en hommes tellement grands sur le front que les deux belligérants sont obligés de recruter des femmes dans des rôles militaires auxiliaires, avec des grades reprenant ce terme. Elles ne sont pas supposées participer directement au combat, mais… En plus, la théorie est qu’un moment de, hum, « hystérie féminine » lors d’une bataille pourrait créer un désastre, ce qui fait qu’il faut protéger le personnel féminin du, ahem, fardeau du commandement. De fait, même un subordonné a tendance à ne pas prendre un officier féminin au sérieux, en tout cas pas autant qu’un homme de grade égal. Et il y a une guerre d’influence entre la Couronne, progressiste, et les Généraux, pour le coup des gros connards voulant renvoyer ces dames au fourneau. Et encore, les choses ont évolué dans le bon sens, puisque jusqu’à il y a une dizaine d’années (et une amnistie), les femmes étaient obligées de se travestir pour entrer à l’école militaire ! (ce qu’à fait l’héroïne, au passage).

Intrigue

Et donc, l’intrigue s’ouvre sur le Lieutenant Auxiliaire Josette Dupré, qui se réveille sur un champ de bataille après le crash (contrôlé) de son dirigeable, l’Osprey, qui a tué, blessé ou estropié la moitié de l’équipage mais a renversé le cours de l’engagement en faveur de Garnia. Après une petite période de confusion, on lui rappellera qu’après la mort du Capitaine à un stade précoce de l’engagement, c’est elle qui a pris le commandement et a appliqué cette tactique innovante, sauvant la ville voisine et les troupes au sol. Les journaux en font une héroïne, ce qui ne manque pas d’agacer le Général Lord Fieren, commandant en chef de cette campagne militaire, que tous les quotidiens, quel que soit leur bord politique, font passer pour un incompétent (et en plus, il a le sentiment que Dupré s’est répandue dans les journaux en s’appropriant sa victoire). Et il a encore plus de haine pour Josette lorsque la Couronne la promeut au rang de Senior Lieutenant de l’Aerial Signal Corps, rang encore jamais atteint par une femme (le syndrome Tamas ?). Pour se venger, il lui donne le commandement du dirigeable expérimental Mistral, et, comme chacun devrait le savoir, plus c’est expérimental, plus c’est dangereux… pour son propre équipage !

C’est là qu’entre en scène le second protagoniste, Lord Bernat, second fils d’un Grand Noble et neveu du Général Lord Fieren. Bernie est un insupportable dandy, qui, lors de sa première apparition, est positivement ennuyé par l’agitation créée dans la ville par la bataille proche, par le fait que les fiacres soient réquisitionnés pour transposer les blessés (c’est vrai, quoi, moi, marcher, mais c’est un scandaaaale !) et surtout par la fumée consécutive à l’engagement, qui rend les sémaphores inopérants. En effet, Bernie est à court d’argent pour mener grand train et exercer ses redoutables talents de bluff et d’observation des micro-expressions aux tables de jeu, et il pleurniche auprès de maman pour en recevoir. La réponse de sa génitrice le dirige vers son oncle, qui, à sa grande horreur, veut l’obliger à s’engager dans l’Armée ou la Milice, et ce pour une paye misérable, rendez-vous compte ! Finalement, le rusé Bernat, qui a assisté à la conversation entre son oncle et Dupré, propose au premier un compromis : il lui servira d’espion sur le Mistral (avec un statut d’observateur civil grassement payé), et notera scrupuleusement toutes les insuffisances de la jeune femme afin de donner un prétexte à son tonton pour l’expédier commander un avant-poste ou un dépôt de ravitaillement à Pétaouchnok.

Dès lors, le reste de l’intrigue va s’articuler en deux phases : les essais de ce dirigeable expérimental, puis une série de combats (air-air, air-sol, puis sol-sol à la toute fin) lorsque l’ennemi met en oeuvre un plan audacieux (très tome 1 d’Honor Harrington) pour envahir le territoire Garnien.

Personnages, écriture

Si les personnages secondaires, à part quelques-uns (surtout Fieren et le sergent Jutes), sont plutôt laissés dans un flou relatif (et regrettable, surtout pour l’officier en second, Nic Martel), en revanche les deux protagonistes sont très soignés, particulièrement Bernat. Et plus que le point de départ, c’est la dynamique de leur relation et de leur évolution psychologique qui est très intéressante. Sans trahir un gros secret, au début du roman Bernat est un dandy et un fat insupportable, qui prend un malin plaisir à distordre complètement le moindre incident lors des essais et le comportement ou les décisions de Dupré dans le compte-rendu qu’il écrit dans son petit carnet. D’ailleurs, cette distorsion des faits est très drôle à lire pour le lecteur, surtout vu la grandiloquence et la dramaturgie mise dans la formulation via le style emphatique du fâcheux. Et pourtant… à force de fréquenter la populace formant l’équipage, de se trouver pris, bien contre son gré, dans les batailles aériennes, Bernat va devenir Bernie, un véritable membre d’équipage et un individu bien plus sympathique, même si toujours doté d’un côté grinçant, mais dans le bon sens cette fois. Je vous signale cette évolution car elle est grosse comme une maison dès le début de l’intrigue, et que cette dynamique constitue un des intérêts de ce roman. Sachez aussi que Bernat est le Candide de service, qui va servir de moteur à l’info-dump, et que son inexpérience des combats (surtout au sol) rend son point de vue très immersif.

Côté Josette, c’est simple, nous avons en grande partie affaire à une Honor Harrington des airs plutôt que de l’espace, même si elle a à affronter une pesanteur sociale et hiérarchique, en raison de son statut de femme, que son illustre contrepartie n’a jamais connue ou presque (à part sur Grayson, au tout début du cycle). Si vous aimez l’une, vous aimerez l’autre, et surtout vous apprécierez les dialogues formidables avec Bernie. En effet, l’humour est très présent dans l’écriture, fin et bien rédigé (la scène Bernie / Josie / Elise est particulièrement savoureuse, par exemple). Pour un premier roman, l’écriture est d’ailleurs d’une solidité assez admirable. On appréciera aussi les questionnements du personnage sur sa capacité objective à se faire obéir, à se faire apprécier par ses hommes (et femmes, d’ailleurs), à ce qui différencie en cela un officier féminin d’un masculin. Ça rend le personnage plus humain, et ça génère quelques thématiques vagues mais intéressantes.

Seul problème potentiel pour certains lecteurs : le soin avec lequel l’auteure décrit les particularités techniques et l’agencement du dirigeable. Je le disais plus haut, c’est tout à fait dans les codes de la SFFF militaire, surtout celle inspirée par Honor Harrington (qui frôle parfois une sorte de variante de la Hard SF), mais au bout d’un moment, ça peut être lourd pour celui qui n’y est pas habitué ou est plutôt là pour le côté aventure (très présent). Personnellement, ça ne m’a pas dérangé outre mesure, mais cela ne sera peut-être pas le cas de tout le monde. J’ajoute que si le niveau d’anglais est, à part ça, tout à fait compréhensible, il y a, par contre, dans ces parties descriptives, un haut niveau de termes techniques (charpenterie, relatifs aux dirigeables, etc) qui est parfois malaisé à suivre pour quelqu’un dont la langue natale n’est pas celle de Shakespeare. Rien d’insurmontable, mais c’est à signaler.

Par contre, niveau ambiance, c’est tout simplement formidable : l’amateur de SFFF militaire va se régaler, tant les combats aériens sont pleins de tension (et rappellent, bizarrement, la guerre sous-marine à la Tom Clancy) et vu à quel point les batailles terrestres nous immergent brutalement dans une atmosphère emplie de poudre, de fumée et de l’odeur des entrailles qui se vident. A ce niveau, c’est vraiment très, très prenant, surtout que l’auteure n’épargne pas l’équipage du Mistral (et encore moins ses adversaires !), bien au contraire.

Le point de vue alterne (de façon irrégulière) entre Josette et Bernat, avec en une occasion celui du Général Lord Fieren. La fin ferme la majorité des arcs narratifs, mais offre en même temps une claire perspective sur l’intrigue du tome suivant. On peut donc éventuellement envisager The guns above comme un one-shot.

En conclusion

Dans ce roman Steampunk se passant dans un monde secondaire (donc plutôt Gaslamp / Gaslight Fantasy, malgré la totale absence d’éléments fantastiques par ailleurs) au contexte globalement quasi-Napoléonien, nous suivons une pseudo-Honor Harrington de l’ère de la vapeur, intrépide capitaine d’un dirigeable, véritable croiseur des airs. Alors que la guerre tourne mal, elle va se retrouver à la barre d’un aéronef hautement expérimental, avec dans les pattes le neveu du Général Lord responsable de ce théâtre d’opérations (et qui ne peut pas la supporter, pas plus que la simple idée de l’intégration d’officiers féminins aux postes de commandement ou de combat), un dandy l’espionnant pour trouver des insuffisances à jeter en pâture à la presse. Tout va se compliquer lorsque Josette (le contexte est très inspiré par notre beau pays) et son Mistral vont mettre à jour un plan d’attaque surprise de l’ennemi, et que ce fat de Bernat va finalement s’humaniser et se révéler d’une aide surprenante !

Ce livre très immersif (la tension dramatique et la plongée du lecteur dans l’ambiance des batailles est remarquable) offre une belle dynamique de l’évolution des personnages et de leurs relations, ainsi qu’une écriture délectable, particulièrement au niveau de dialogues plein d’un humour jouissif. L’héroïne, même si elle est très inspirée d’Honor Harrington, est intéressante, et permet d’explorer la thématique de la féminisation de l’armée et de la place de la femme dans une société Napoléonienne. Par contre, c’est à souligner, il vaut mieux avoir une forte affinité pour la SFFF militaire mettant l’emphase sur la description technique des appareils utilisés, vu que l’auteure s’attarde vraiment dessus de manière significative. En tout cas, pour un premier livre, il s’agit d’une franche réussite, et je lirai le tome suivant du cycle sans souci.

Niveau d’anglais : globalement assez facile, mais présence de nombreux termes techniques (charpenterie, ingénierie des dirigeables) qui font nettement monter le niveau par moments.

Probabilité de traduction : non négligeable, dans les limites du statut de la SFFF militaire en France (donc, si ça doit se faire, ce sera chez l’Atalante ou Bragelonne).

Pour aller plus loin

Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de Lianne,

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7 réflexions sur “The guns above – Robyn Bennis

  1. Ce livre m’intéresse de même que ta prochaine lecture, rah c’est frustrant en fait, parce que j’ai envie de tout lire et même avec mon rythme c’est impossible ce qui fait que j’ai un peu l’impression d’être perdue sous une montagne d’envies des fois xD
    Bref, celui ci a l’air d’être une réussite et tant mieux, si un jour il passe pas cher en ebook lors d’une offre je le prendrais surement =)

    Aimé par 1 personne

    • Je peux tout à fait te comprendre : il y a une montagne de livres que j’ai envie de lire, mais je n’ai tout simplement pas la possibilité d’en lire plus que je ne le fais actuellement (je sacrifie même régulièrement d’autres loisirs pour lire, rédiger les critiques ou les articles de fond).

      C’est vrai que cet e-book est inhabituellement cher, je trouve, pour une production anglo-saxonne.

      J’ai vaguement commencé ma lecture suivante en début d’après-midi, c’est vraiment très riche et très, très fantastique (les humains vivent sur des îles suspendues au-dessus d’abysses infinis de nuages, un peu comme, si c’était de la SF, dans des stations flottant dans les couches supérieures d’une géante gazeuse) dès les premières pages. Et une des deux protagonistes a une ascendance et un handicap vraiment pas banals. C’est encore trop tôt pour dire si c’est une bonne lecture ou pas, mais en tout cas on a envie d’en savoir plus.

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    • Ah ben Systia, je me demandais justement comment tu allais, j’ai failli t’envoyer un mail, et puis j’ai perdu le net (je n’ai retrouvé un plein débit que ce soir, après une semaine de galère). Ça fait plaisir de te revoir !

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  2. Ping : Un Décembre encore noir pour conclure 2017 – Albédo

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