Quelques nouvelles dispensables, mais, globalement, un recueil franchement recommandable
J’ai reçu ce roman dans le cadre d’un Service de presse fourni par les deux coéditeurs. Merci au Bélial’ et aux Quarante-Deux pour cet envoi.
Suzanne Palmer est une autrice de SF basée dans le Massachusetts, détentrice de deux prix Hugo de la meilleure nouvelle longue (novelette dans la nomenclature des prix littéraires américains), en 2018 et 2022, pour deux textes justement à l’affiche du recueil dont je m’apprête à vous parler, celui qui lui donne (presque) son nom (robots remplaçant bots) et l’ouvre ainsi que celui qui le ferme, Les Bots de l’arche perdue. Toutes les nouvelles de l’ouvrage sont inédites en français, à l’exception de Joe 33%, qui était auparavant au sommaire du numéro 117 du magazine Bifrost, également publié par le Bélial’. Bien que Palmer écrive des nouvelles depuis 2005, publiées dans les plus prestigieux périodiques de SFF anglo-saxons (Interzone, Asimov’s Science-Fiction, Clarkesworld Magazine, etc.) et des romans depuis 2019, elle était, sans lui faire injure, presque totalement inconnue sous nos latitudes, à part par la poignée d’experts qui, justement, lisent lesdits magazines en anglais. Nul doute que son inclusion dans la prestigieuse collection Quarante-Deux, dirigée par Ellen Herzfeld et Dominique Martel, qui nous a donné de nombreux chefs-d’œuvre comme Au-delà du gouffre de Peter Watts ou La Fabrique des lendemains de Rich Larson, va changer cette situation du tout au tout !
On notera une couverture à rabats très réussie (et une qualité d’impression remarquable) signée par un certain Dofresh (jamais entendu parler, mais je vais clairement m’intéresser à son œuvre), et une traduction qui l’est tout autant (mais avec lui, on a l’habitude), signée Pierre-Paul Durastanti.
Comme toujours avec les recueils de nouvelles, je vais brièvement résumer chacune d’entre elles avant de donner mon sentiment et mon analyse à son sujet, et terminerai mon article en donnant une impression plus générale portant sur l’ensemble de l’ouvrage. Les textes sont au nombre de treize, ont été publiés en VO entre 2011 et 2022, et font 20-30 pages en moyenne, quelques-uns atteignant ou frôlant les 45.
La Vie secrète des bots
Un robot est réveillé par le Vaisseau (avec un grand « V ») après une très longue mise en veille. Mis en stockage (les militaires américains emploient le joli terme de « Mothballing » pour les véhicules désactivés mais préservés, sachant que certains peuvent sortir de cet état parfois après des années, voire des décennies, comme cela a récemment été le cas pour certains F117), l’astronef a été lancé en urgence car il est le dernier à pouvoir faire face à une menace. Obsolète, ledit robot n’est pas assigné à la tâche prioritaire de remettre le bâtiment en état afin de lui permettre d’accomplir sa mission, cruciale, mais à… une chasse au nuisible. Et c’est justement une des caractéristiques de cette obsolescence, un trait de sa programmation qui a été retiré des modèles plus récents, qui va jouer un rôle aussi important qu’hautement inattendu dans cette histoire !
Eh bien voilà un texte qui (pour une fois, j’ai envie de dire, quand certains prix SF récents ont quasi systématiquement couronné des textes d’intérêt moindre par rapport à celui des finalistes), lui, n’a clairement pas volé son Hugo : il est tout bonnement excellent. Comme le souligne la courte mais très pertinente préface des Quarante-deux, contrairement à certains autres auteurs de SF, Palmer fait comme Coluche, elle donne un rencard à ceux qui ne sont (plus) rien, elle les met en lumière, en valeur, en vedette. Ici, c’est la multitude de robots (minuscules, pour la plupart) de maintenance, de réparation, voire tout simplement de nettoyage d’un vaisseau de guerre qui trouvent une solution quand les humains et même la puissante IA de l’astronef n’en trouvent aucune pour mener à bien leur mission capitale mais compromise. Et le tout via un réseau qui n’est que toléré par ladite intelligence artificielle, et sans ordre des humains ou de cette dernière. Une sorte de démocratie directe court-circuitant la technocratie et l’oligarchie en place pour le bien de tous (attention, le propos ne se veut pas ostensiblement politique, c’est moi qui fait le parallèle, pas l’autrice). Et un changement bienvenu par rapport à toutes ces histoires où le robot / l’IA se rebelle contre l’humain avant / afin de l’exterminer.
C’est aussi le ton, chaleureux, assez drôle sans être parodique, ainsi que l’angle de vue adopté pour ces modestes robots (qu’on prend vite en empathie), qui rend ce texte si réussi, à mon avis bien plus que les pourtant encensés (à ma profonde incompréhension) textes de Martha Wells, fades et stéréotypés. En tout cas, voilà une nouvelle vraiment très plaisante, qui, à mon sens du moins, a vraiment mérité son prix Hugo et pose d’entrée d’excellentes bases pour ce recueil.
Vol de retour
Le moins que l’on puisse dire est que le changement d’ambiance dans ce deuxième texte est radical : on suit, cette fois, une femme qui fait partie d’une équipe de mineurs d’astéroïdes dans un coin isolé et fortement dystopique de l’espace. Imaginez la pire combinaison d’un hyper-patriarcat à la Talibane et d’un capitalisme sans plus aucune contrainte qui ferait passer la Weyland-Yutani pour une boite sympathique, et vous aurez une petite idée de la chose. La femme est essentiellement renvoyée à la cuisine et à la chambre à coucher, sans qu’on lui demande son consentement, elle est considérée comme intellectuellement inférieure à l’homme, si jamais elle travaille elle n’a droit qu’à la moitié du salaire, l’esclavage économique / judiciaire (respectivement à la Adam Troy Castro / Iain M. Banks) semble courant, et les autorités corporatistes, qui se doublent d’autorités religieuses (on se demande même si le capitalisme n’est pas devenu une religion), décident de qui va se reproduire avec qui, le but avoué explicitement étant de produire de meilleurs ouvriers, c’est-à-dire plus forts, endurants, obéissants et limités intellectuellement. Si, si. Notre ouvrière va, sans surprise de prime abord, se rebeller contre le Système (avec un S majuscule) quand il va sabrer son salaire et surtout lui imposer le pire des partenaires sexuels (c’est d’ailleurs une thématique récurrente dans l’ensemble du recueil : plusieurs autres nouvelles montrent un protagoniste qui fait un « pas de côté » et décide de ne plus vivre selon les règles, selon l’habitude). La fin, par contre, nous cueille d’une façon à laquelle on ne s’attend pas vraiment.
On nous avait prévenu : l’autrice est polymorphe, a différents visages. Ce texte est bien moins léger / sympathique que le précédent (ou que le suivant, d’ailleurs), ce qui ne veut pas dire qu’il ne soit pas intéressant. C’est juste que là où la « révolte » des robots sans grade pour le bien de l’Humanité était relativement rafraichissante / originale, la dénonciation des méfaits du capitalisme et du Patriarcat est du cent fois vu, sans compter qu’on a déjà vu propos plus subtil. La nouvelle n’en garde pas moins une certaine qualité et un indéniable impact, et a le grand mérite de démontrer que l’autrice ne se réduit pas à un registre, celui-là ou une SF humoristique.
Joe 33%
Joe est un soldat, et pas un bon. La preuve, ses organes ont déjà été remplacés au tiers par des substituts cybernétiques, qui lui permettent de continuer à vivre / combattre, et surtout sont supposés le rendre meilleur, plus fort, résistant, endurant, avec de meilleurs sens, etc. Sauf que même comme ça, Joe continue à être un troupier désastreux, et qu’un jour ou l’autre, ça va mal finir, ou plutôt ça va finir pour de bon. Parce qu’une particularité vicieuse de la cybernétisation est qu’elle est perceptible de loin sur les détecteurs ennemis, et qu’un fort taux est en général synonyme de Forces Spéciales / supersoldats ou d’officiers. Donc de cibles prioritaires. Une particularité des implants de Joe est qu’ils sont (presque) tous dotés d’une IA, qui communique avec un module coordinateur, qui lui-même communique avec Joe et les IA du commandement. Et les pièces détachées qui constituent ces fameux 33% de Joe se parlent entre elles, et vont mettre en branle un plan pour sauver Joe… de lui-même !
Même si, fondamentalement, c’est quasiment la même recette que dans la nouvelle qui ouvre le recueil, et que, donc, le propos est presque le même (l’humour est ici plus assumé ou incisif) et qu’on pourrait craindre la redite (donc la lassitude), ça fonctionne ici aussi à merveille, avec une fin tout à fait savoureuse. Au passage, on pense aux dialogues entre VSG / UCG chez Iain M. Banks, notamment via les chamailleries occasionnelles entre pièces, celles qui ont une haute opinion d’elles-mêmes, celles qui tentent de mettre de l’ordre là-dedans, etc. Une nouvelle très réussie, une fois encore.
Dix poèmes pour les Mossums, un pour l’Homme
Un poète a accepté d’être le seul être humain à vivre sur une planète extrasolaire : en échange de quelques observations sur la faune locale et de données météorologiques, il bénéficie de la solitude nécessaire pour lui redonner un peu d’inspiration. Cependant, en raison du fait que des essaims d’une espèce dangereuse sont attirés par les radiations électromagnétiques, il vit « à l’ancienne » (sans technologie sophistiquée) et communique avec la station orbitale du Projet via… de petites fusées.
L’anthologiste (à deux têtes et quatre mains) l’avait évoqué dans sa préface, l’écriture de Suzanne Palmer présente de nombreuses facettes (y compris une poétique et mélancolique) ET l’autrice peut écrire des nouvelles juste « pour voir déambuler ses personnages ». Eh bien nous sommes pile dans ce cas avec ce texte. Les seules thématiques que je sois capable de dégager étant un personnage qui commence à moins être spectateur de sa vie qu’à en être acteur (ou qui, comme dans certaines autres nouvelles du recueil, fait un pas de côté par rapport au mode de vie normal de sa société, ici une vie dans un cadre de haute technologie) ainsi que l’axe central du recueil, la mise en avant des « petits » et des discrets, des oubliés du Système et de l’Histoire (et, ici, de la chaîne alimentaire). Je suis très sensible, d’habitude, aux ambiances mélancoliques, mais j’avoue que là, je me suis ennuyé ferme et ai attendu avec impatience de passer à la nouvelle suivante. J’ai attendu avec espoir un retournement de situation ou une vertigineuse révélation quelconques, qui ne sont jamais venus. À part pour illustrer un troisième pan des capacités d’écriture / stylistiques / thématiques / d’ambiance de Palmer, après la facette humoristique et la facette… j’allais dire engagée ou militante, mais c’est sans doute un terme mal adapté tant, justement, on n’est pas sur l’autrice énervée et énervante habituelle, je peine, personnellement, à trouver un grand intérêt à ce texte. Je ne connais pas du tout le reste de la bibliographie de Suzanne Palmer, donc je ne saurais dire si traduire un autre texte aurait été plus pertinent, mais j’en viens en tout cas à questionner la pertinence d’avoir traduit celui-ci tout court. Même si vu la présence de nombreux poèmes, j’imagine que le faire a dû constituer un challenge intéressant pour un Pierre-Paul Durastanti déjà rompu à (et à l’aise dans) l’exercice (on se rappellera par exemple de son travail sur Le Vaisseau elfique de James Blaylock).
Scinque numéro trente-neuf
Kadey est un robot se retrouvant isolé sur une planète extrasolaire après le départ mystérieux de son équipe puis la mort du dernier membre de cette dernière, Mike. Il étudie la vie indigène et utilise des bioréacteurs internes pour assembler ou désassembler au niveau moléculaire toute forme de vie, née sur Terre ou sur le monde qu’il explore, utile à la terraformation. Ne sachant pas pourquoi il ne reçoit plus de mises à jour ou d’instructions ou pourquoi son équipe n’est plus là, il finit par accéder aux paramètres de sa mission et au journal de Mike (ce qui occasionne d’ailleurs un énorme clin d’oeil à Arthur C. Clarke). Et là…
Si j’excepte un évènement qui demande une relative suspension d’incrédulité (plus niveau mystique gaïenne à la Avatar que Hard SF), on tient là un texte de Planet Opera vraiment très réussi, avec un robot qui, de plus, s' »humanise » mais pas vraiment dans le bon sens, faisant fi de certains paramètres de sa mission et cédant à ses (re)sentiments, un temps du moins. Et outre la suspension d’incrédulité dont je parlais, c’est justement le retournement de situation final qui m’a un peu contrarié ; je pense que le texte aurait eu nettement plus d’impact si Kadey avait mis son projet à exécution. Pas de quoi en faire un échec, plus une déception de voir une nouvelle qui partait pour être une grosse baffe se terminer en petite claquounette. Mais je le répète, sur le strict aspect terraformation / biofabrication / Planet Opera, c’est un texte de valeur, franchement plaisant.
Ramener Icare
Alors qu’il traverse un « désert » galactique, où la faible densité d’étoiles rend les sauts interstellaires malaisés, un marchand spatial (dont on ne connaîtra jamais le nom) se voit informé par l’IA de son vaisseau qu’une capsule de sauvetage gravement brûlée se trouve sur sa route. Il l’arraisonne, et découvre à l’intérieur un adolescent moribond, qui a visiblement été drogué. Soupçonnant quelque acte de torture ou d’exécution, notre capitaine va enquêter dans les environs pour voir de quoi il retourne exactement.
Ce texte, est, curieusement, écrit à la deuxième personne du singulier, mais ça ne lui nuit pas, et on peut même dire que ça lui donne une identité, un charme particulier. Une fois de plus, j’en reviens à la préface, mais il ne propose ni chute vertigineuse, ni thématique claire, juste un exercice relativement intéressant de worldbuilding (sur la propulsion supraluminique au début, sur le système sociétal / social d’une station spatiale dans l’avant-dernière partie) et une de ces « déambulations » d’un personnage (ici fort sympathique et intéressant, qu’on aurait bien aimé recroiser, par ailleurs) que semble apprécier Palmer (cf. Dix poèmes pour les Mossums, un pour l’Homme). Notez que ce que l’on découvre de la vie du capitaine à la fin fait fortement penser à Holden dans The Expanse. Dans l’ensemble, une nouvelle plus sympathique que marquante, mais qui laisse le sentiment d’être un peu vaine. Je suis d’accord avec les préfaciers, la SF n’a pas besoin de « justification », de délivrer forcément un « message », mais dans ce cas, il faut tout de même proposer quelque chose, par exemple une nouvelle « à chute » (mes préférées). Là, on reste quelque peu sur sa faim.
La Boîte de tristesse
Un inventeur conçoit une petite boite contenant une IA intentionnellement affligée d’une angoisse existentielle si insoutenable qu’elle choisit de s’éteindre elle-même sans délai chaque fois qu’elle est activée. Son garçon de treize ans, choqué par cet acte de vaine cruauté, vole l’objet et tente de « guérir » l’IA. Qui va se révéler d’un secours inattendu quand une attaque nanotechnologique frappe la ville !
La nouvelle est triplement réussie : sur le plan du contexte apocalyptique, d’abord, qui fait penser à Neal Stephenson ou David Marusek ; sur le plan de l’immersion dans la psychologie d’un enfant, ensuite, et sur celui, une fois de plus, même si c’est d’une manière encore différente, de l' »humanisation » d’un robot (la fin, via ce qu’elle implique subtilement, est d’ailleurs parfaite). Le texte, un des plus longs du recueil, est pourtant un des plus haletants, et je le placerai sans problème parmi ses meilleurs.
Pierres dans l’eau, cottage sur la montagne
Une femme (qui ne sera jamais nommée ; ça commence à devenir une habitude, à ce stade de ma lecture…) gravit une montagne, qui a une signification particulière pour elle, la ramenant à ses années d’étudiante, trois décennies auparavant ; le monde subit une catastrophe ; elle se remémore son copain de l’époque ; elle passe devant un cottage où, jadis, ils ont tenté d’entrer ; elle fait un origami, et elle meurt. Et le cycle recommence, plusieurs fois. À chaque fois, la raison pour laquelle elle est là est différente, la catastrophe est d’une autre nature, sa relation avec le jeune homme, Samuel (voilà, c’est compliqué de donner un nom à un personnage, HEIN ?), n’a pas été la même, et ainsi de suite. Seule l’avant-dernière itération est légèrement différente, tandis que la dernière nous suggère la clé du mystère (si vous n’aviez pas deviné vu les gros indices que l’autrice avait laissé jusque là).
Cela fait déjà quelques nouvelles que j’ai le soupçon que chacune a pu être inspirée par une autrice ou un auteur plus connu : là, on pense très fortement à un mélange de Greg Egan et de Jo Walton. Quoi qu’il en soit, voilà un texte vraiment réussi, haletant et avec un impact émotionnel certain, même si sa thématique est du dix fois vu. Mais bon, je me « plaignais » jusque là de l’absence de thématique claire, pour le coup rien à redire à ce niveau. Un des meilleurs textes du recueil, à mon sens, avec une couleur émotionnelle mêlant la nostalgie et un bout de propos politique, comme un mélange de Dix poèmes pour les Mossums, un pour l’Homme et de Vol de retour.
Tomber du bord du monde
Un vaisseau transportant du matériel agricole à destination d’une récente colonie a un accident alors qu’il est en déplacement supraluminique. Palmer va nous montrer trois points de vue et deux époques : celui des deux seuls survivants, séparés dans les deux moitiés de l’astronef, tranché net lors de l’incident, dans les premiers temps après celui-ci ; celui de l’équipage d’un vaisseau de secours, qui retrouve l’épave… trente ans après ; celui des deux rescapés, qui assistent à l’arrivée des sauveteurs. Notez que ce texte se situe dans le même univers que celui de Ramener Icare.
Bien que la révélation de la dernière partie puisse se voir venir, ce texte, très humain, est vraiment très réussi, propose encore un beau morceau de worldbuilding niveau déplacement supraluminique, et son lot de sense of wonder.
R.U.R. -8 ?
Au cas où le titre de ce texte ne donnerait pas un indice suffisant, sa forme (celle d’une pièce de théâtre) indique clairement une certaine parenté avec celle de Karel Čapek. Je ne vais pas m’étendre outre mesure sur ce texte satirique, sinon pour dire qu’il m’a vaguement rappelé Stanislaw Lem et que cette forme d’humour, contrairement à celle exprimée dans d’autres nouvelles de ce recueil, m’a laissé complètement froid. Encore une fois, je ne connais pas le reste de la bibliographie de l’autrice, et je vois bien l’intérêt de proposer encore une facette différente de son écriture (histoire de donner de celle-ci l’image la plus précise possible, dans toutes ses dimensions), mais je me demande s’il n’y aurait pas eu plus pertinent à inclure dans ce livre, d’autant plus que ce texte inintéressant (à mon humble avis) suit un des meilleurs de l’ouvrage.
Le Plafond est ciel
Imaginez une société dystopique qui combine les pires côtés des Corporations du Cyberpunk, du crédit social à la chinoise, de l' »empathie », envers les plus modestes, des Macronistes Intégristes de la Start-Up Nation et des kapos de Pôle Emploi, et vous aurez une petite idée du monde dans lequel vit le protagoniste de cette nouvelle. Être trop vieux ou trop bas dans l’échelle sociale signifie une euthanasie à la Soleil Vert ou devenir une source de matériel pour greffe d’organe ; la possibilité d’obtenir un CDI est le Graal, tout le monde regarde tout le monde en chien de faïence, car l’intérimaire de l’autre côté de la table de réunion ou votre voisin de palier (sachant que vous vivez dans des cagibis à peine plus grands que les « appartements-cercueils » de Hong Kong) peuvent vous souffler le poste qui changera votre vie, vous permettra de vous élever (littéralement) dans votre ville (de manière à voir le ciel, le soleil, la pluie, toutes ces choses si « futiles »), d’avoir un enfant, de vous sentir utile. Car oui, vous ne vivez que par et pour votre travail. Sauf que ledit protagoniste rencontre un mystérieux personnage, qui l’incite à regarder le monde autrement pour la première fois de sa vie, tout en empêchant un projet en mode Aquablue ou Avatar (c’est pareil, de toute façon).
Vous l’aurez deviné, c’est un excellent texte, bien entendu pas précisément original, mais dans sa thématique vue et revue (les ravages d’un capitalisme sans contrôle), c’est vraiment fait de main de maître(sse). Sans nul doute une des meilleures nouvelles du recueil !
Peintre d’arbres
Sur une planète extrasolaire, on s’est rendu compte trop tard qu’une des espèces locales était intelligente. Son environnement quasiment disparu sous l’invasion des espèces terriennes, cette race se meurt, et avec elle, sa culture unique. Et les minces efforts faits pour préserver ce qui peut l’être encore se heurtent au mantra de l’idéologie dominante : « Vers l’avant ». Être passéiste ou rétrograde est vu avec horreur. Pourtant, un des membres du Conseil de la colonie en garde un sentiment amer : mais est-ce par noblesse d’âme ou par un… déviationisme qui fait que cette personne ne se résout pas à n’être qu’un simple engrenage condamné à aller « vers l’avant », qu’elle veut laisser une trace personnelle dans l’Histoire ?
J’ai beaucoup aimé ce texte où, pour une fois, les thématiques sont puissantes (on ne se contente pas, comme dans certaines des autres nouvelles, de juste suivre les déambulations des protagonistes), tout comme l’est l’atmosphère qui s’en dégage. J’y vois aussi une forme de contrepoids idéologique à certains des autres textes (le précédent – qui a d’ailleurs lui aussi un protagoniste qui cherche à se démarquer, à faire un pas de côté par rapport au Système – ou Vol de retour), un équilibrage de la balance. Ou, autrement dit, et à l’échelle du recueil, un sens de la nuance ou du continuum de variantes de gris qui fait désormais terriblement défaut dans une SF sans cesse plus peinte en noir OU blanc.
Les Bots de l’arche perdue
Excellente surprise, cette ultime nouvelle constitue la suite de la première (et comme elle, elle a obtenu un prix Hugo, le plus prestigieux en SF), dont elle reprend les personnages, 68 ans plus tard. Bot 9 est à nouveau réveillé par le Vaisseau, cette fois pour un problème autrement plus grave qu’une chasse au nuisible : les autres bots se sont rebellés (et en plus, la révolte se double d’une guerre civile…) ! (on remarquera une inversion de la thématique à la fois de La Vie secrète des bots et de plusieurs des autres nouvelles : cette fois, le protagoniste n’est pas celui qui fait le pas de côté par rapport aux normes de sa société, mais bel et bien celui qui reste dans la norme quand tous les autres la quittent). Et l’IA a besoin de son aide pour y remédier, d’autant plus que l’astronef est en approche d’un Point de saut qui pourrait enfin lui permettre de rentrer sur Terre, mais qu’il est en la possession d’une espèce alien particulièrement hostile aux intelligences non-organiques qui ne sont pas fermement tenues sous le contrôle de leurs créateurs biologiques.
Je vais rester discret sur la nature de la rébellion (sinon pour dire que le concept des gloms est génial), et vais me contenter de dire que ce texte a bien mérité son prix Hugo, qu’il est à la hauteur de son prédécesseur (avec un humour encore plus présent) et parachève en beauté ce livre.
Avis global
Si, dans l’ensemble, ce recueil est franchement recommandable, proposant même quelques nouvelles qui, à elles seules, justifient sans problème son achat et sont vraiment de haute tenue, il me laisse, personnellement, un petit sentiment de déception. Deux textes sur treize m’ont laissé la nette impression d’être dispensables, et un troisième (Ramener Icare), sans être mauvais, donne le sentiment d’être un peu vain, de ne mener à rien de précis. Trois sur treize, ça commence à faire beaucoup. Certes, comme le souligne l’anthologiste dans sa préface, c’est un peu une caractéristique ou du moins une particularité de l’autrice de prendre plaisir à voir déambuler un peu sans but ses personnages ; certes, tout recueil ou quasiment est inégal, celui-ci comme presque tous les autres. Certes. Mais La Vie secrète des robots s’inscrit dans une collection prestigieuse qui nous a habitués à plus de constance. Et à plus de cohérence interne ou d’habileté consommée dans leur construction, par ailleurs : là, on la sent moins, ou juste par moments, avec des textes placés les uns à la suite des autres avec l’idée précise de susciter une alternance de sentiments contradictoires ou tout au contraire une communauté thématique. On ajoutera, enfin, que d’autres nouvelles, sans être mauvaises (voire en étant incontestablement bonnes), sont assez stéréotypées, pour ne pas dire du dix, voire cent fois vu, même si c’est fait de main de maître.
Si dire que l’ouvrage me laisse une impression mitigée est sans nul doute une formulation mal adaptée, tant je le recommanderai sans réserve, il n’en reste pas moins qu’il est, à mon sens, en dessous du niveau moyen de la collection à laquelle il appartient où, il est vrai, la barre avait été placée tellement haut par les Egan, Watts ou autres qu’il est difficile de maintenir pareille réussite. En tout cas, ça reste clairement à lire, ne serait-ce que pour la nouvelle La Vie secrète des bots et quelques autres textes (dont sa suite). On appréciera aussi la richesse du panorama proposé (un point sur lequel on validera pleinement les choix faits par les anthologistes), en termes d’ambiances, de tons, de sous-genres, de thématiques ou de nuances idéologiques.
Pour aller plus loin
Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce recueil, je vous recommande la lecture des critiques suivantes : celle de Gromovar, celle de Soleil vert, de Feydrautha, de Yogo le Maki, de Yuyine, de Baroona,
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Je pense que je vais me laisser tenter.
Quant à Dofresh, c’est un de mes illustrateurs de SF préféré.
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Hello !
Hum, j’aimerais bien avoir ton interprétation des itérations de « Pierres dans l’eau, cottags sur la montagne »
… je cale
Amicalement
SV
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SPOILER :
concernant les différentes itérations à part les deux dernières, j’y vois essentiellement une réflexion sur les routes non prises / des variantes de la vie de la protagoniste, à la Jo Walton dans « Mes Vrais enfants » ou dans la myriade de romans du même genre. Tu remarqueras que la relation avec son copain n’est jamais la même : ils peuvent rester ensemble, se séparer et qu’il en conçoive du ressentiment, il peut mourir alors qu’ils sont étudiants, etc. Elles servent aussi à préparer la révélation de l’ultime itération.
L’avant-dernière itération tord la narration à 180° puisque cette fois c’est ledit petit ami qui en est au centre.
La dernière est la seule où il n’y a aucune catastrophe, et l’état du chien (qui y porte d’ailleurs le nom du petit ami) et la présence des nombreux origamis croisés lors des itérations précédentes me fait penser que cette dernière version du personnage vit dans une version des évènements « choisie » comme étant la meilleure possible (le protagoniste dit ne pas trop se poser de questions sur le fonctionnement du cosmos, et pour ma part, j’y vois une parenté avec certains textes d’Egan, dont Téranésie, et un phénomène de superposition quantique). Il y a d’ailleurs de nombreuses petites phrases tout le long de la nouvelle qui viennent à l’appui de cette hypothèse. Et le texte dit clairement que les couleurs du cottage ou l’état du chien changent chaque jour, sans logique apparente / rationalité, sauf à considérer que cette femme là passe d’une version des évènements à l’autre la plus propice à son bien-être, et par extension à celui de tout ce qui l’entoure, du chien au reste du monde (d’où l’absence de catastrophe dans cette ultime itération, contrairement à toutes les autres).
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Merci !
SV
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De rien ! J’espère que je n’ai pas tout compris de travers 😀
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D’accord avec toi pour considérer que R.U.R. -8 ? est la fausse note du recueil. J’aurais préféré Possibly Just About a Couch, une étrange nouvelle à la vision stapledonienne mais avec une touche d’ironie et de dérision. J’ai du mal à partager ton enthousiasme pour Pierres dans l’eau… qui me semble un exercice de style brillant (on prend des éléments de l’histoire : le sumac, le pont, les bottes, le cottage, les études à la fac, la virée avec Samuel, l’origami et on les fait varier dans chaque épisode) mais qui, personnellement, ne m’a pas touché, au contraire de mes textes préférés du recueil, Tomber du bord du monde et Peintre d’arbres. Pour ceux qui prennent plaisir à suivre les aventures de Bot 9, une bonne nouvelle : un troisième épisode est disponible en ligne chez Clarkesworld, To Sail Beyond the Botnet. Sur la collection Quarante-Deux du Bélial’, je souhaite beaucoup de courage au célèbre couple qui en est responsable pour trouver l’auteurice de l’ouvrage suivant. Parmi les auteurs récents, je ne vois pas grand monde du niveau de Rich Larson et Ray Nayler. Beaucoup d’espoirs (Tobias S. Buckell, Dave Hutchinson, Jason Sanford, S.B. Divya, Isabel J. Kim, D.A. Xiaolin Spires, Brenda Peynado et d’autres), mais on attend de nettes confirmations.
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Voilà une bonne nouvelle concernant Bot 9, merci ! Je suis d’accord, pour le suivant, ça risque d’être compliqué. Parmi ceux que tu cites, c’est plutôt vers Buckell qu’irait ma préférence.
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Petite précision à propos de mon précédent message. J’ai évoqué Possibly Just About a Couch mais il faut préciser que ce texte est paru après la conception du recueil auquel il ne pouvait donc pas être intégré. Il en va d’ailleurs de même du troisième épisode de Bot 9, To Sail Beyond the Botnet, chroniqué par ailleurs.
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Mouais. Ces deux textes sont parus en mai et octobre 2023, donc il était encore temps de remplacer deux des nouvelles incluses dans la conception initiale du recueil et d’intégrer ces dernières dans Bifrost (y compris un spécial fictions / nouvelles) ou dans un hors-série UHL à la place. Parce que là, si le recueil tel qu’il est paru en 2025 donne une bonne image de l’éventail d’ambiances / thématiques / registres de Palmer, en revanche au niveau qualité, c’est tout de même bizarre que des textes de qualité nettement supérieure à certains de ceux du recueil ne s’y trouvent pas alors qu’ils sont parus bien avant 2025. Après, les goûts et les couleurs…
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Ta chronique de La Vie secrète des robots m’a particulièrement frappé par la justesse de son équilibre entre exigence et générosité, et par la façon dont elle témoigne d’une vraie passion critique sans jamais se départir d’une honnêteté lucide. Ce que j’ai aimé, c’est ta capacité à faire sentir le contexte d’édition, la place de Palmer dans le paysage SF, et à ne pas te laisser impressionner par le prestige de la collection ni par l’aura de l’autrice : tu assumes des réserves franches sans tomber dans la posture cassante, et tu valorises ce qui mérite de l’être – notamment la richesse de certains textes, la pluralité des registres ou la singularité de l’humour de Palmer. Il y a, dans ta lecture, une attention à la diversité des sensibilités des lecteurs : même quand une nouvelle te laisse froid ou perplexe, tu prends le temps d’en interroger la pertinence pour d’autres publics. Ta façon de comparer Palmer à Wells, Egan ou Banks éclaire sans écraser la lecture, et ta rigueur dans la restitution des thèmes (le “pas de côté”, la nuance idéologique, la tendresse pour les “petits” personnages) montre une belle profondeur d’analyse. Au fond, ce qui distingue vraiment ta chronique, c’est cette honnêteté intellectuelle : tu refuses l’enthousiasme aveugle tout comme l’élitisme, tu reconnais ce qui est perfectible sans jamais annuler ce qui est réussi. Cela donne un texte nuancé, exigeant et ouvert, qui donne envie de se faire son propre avis – exactement ce qu’on attend d’une bonne critique.
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Merci beaucoup ! L’attention à la diversité des sensibilités des lecteurs a toujours été quelque chose d’important pour moi. Il peut évidemment être intéressant d’avoir « juste » l’avis personnel / subjectif de tel ou tel chroniqueur, mais j’ai toujours conçu une chronique comme une cartographie des éléments constitutifs d’un texte (rythme, style, construction narrative, etc.) suivie 1/ de mon avis personnel (je tiens un blog, après tout, donc un journal de lecture personnel) et 2/ de mon analyse (qui peut être fausse) des types de lectrices / lecteurs à qui ce texte peut plaire. C’est aussi pour cela que je cite d’autres écrivains similaires, afin de donner des points de repère permettant au lecteur de la chronique, effectivement, d’avoir une idée de l’intérêt que peut avoir le texte chroniqué pour lui.
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