Fury – Alastair Reynolds

Alastair Asimov

Je me suis déjà exprimé sur la question, mais si j’ai ouvert ce blog c’est, entre autres raisons (et certainement la plus importante de toutes), pour transmettre à mon tour les bons conseils de lecture SFF dont j’ai eu la chance de bénéficier quand j’étais adolescent. À cinquante ans, dont quarante-deux de lectures classées dans l’imaginaire (depuis les comics et les Livres dont vous êtes le héros jusqu’à aujourd’hui), je suis, depuis quelque temps, à mon tour dans la position du vétéran qui peut conseiller utilement des lectrices et des lecteurs soit complètement débutants, soit moins avancés dans leur découverte du genre. Cela ne signifie pourtant pas que je ne puisse pas moi aussi bénéficier d’un conseil de lecture : notre domaine est si vaste que nul n’a pu tout lire en une vie humaine, même en ne prenant en compte que ce qui est « important » (et sur quel critère le définir, d’ailleurs ? Ce qui est « important » pour moi sera illisible pour quelqu’un d’autre, et inversement). C’est ainsi un aponaute qui, en commentaire de la précédente critique d’un Alastair Reynolds, m’a recommandé la lecture de Fury, une assez longue nouvelle à l’affiche, notamment, du recueil Beyond the Aquila Rift, que j’avais justement en stock mais pas encore lu. Qu’il soit remercié pour son conseil, car ce texte s’est en effet révélé très bon ! Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un lecteur de ce blog me conseille une nouvelle en VO (cela a notamment été également le cas à l’époque où Rich Larson n’avait pas encore été traduit en français et où j’avais été dans les premiers à chroniquer un de ses textes), et c’est le genre de bon plan, ainsi que d’échange avec ma communauté, que j’apprécie beaucoup.

Univers / protagoniste / intrigue

Plus de trente mille ans dans le futur. L’Homme s’est répandu dans la galaxie, mettant sur pied le Radiant Commonwealth, rassemblant un milliard de mondes. Son souverain, malgré toutes les mesures de sécurité qui l’entourent, prend un micro-missile en forme de balle en pleine tête dès l’ouverture du texte. Le lecteur s’aperçoit toutefois très vite qu’il ne s’agissait que d’un corps « de téléprésence » : le véritable esprit du monarque est ailleurs, sous une autre forme (d’une posthumanité extrême, dirons-nous, réminiscente à la fois de Warhammer 40 000 / du Roi-Empereur Huon chez Moorcock et de Lovecraft / du capitaine Flam / Futur, mais en bien plus radical), et son vrai corps n’a donc subi aucun dommage. Son chef de la sécurité / garde du corps, Mercurio, va mener une enquête minutieuse pour retrouver le commanditaire et surtout son motif, investigation qui va le conduire, comme dirait l’auteur qui, très visiblement, a inspiré ce texte, à l' »autre bout de la galaxie ». Mercurio est un des très rares robots intelligents du Commonwealth, qui, comme tous ses semblables, ignore s’il est le produit d’une technologie perdue au fil des millénaires ou est parvenu petit à petit à la conscience (à la Scott Westerfeld). En plus des raisons de la tentative d’assassinat, Alastair Reynolds en profitera pour donner une réponse à ce mystère là également.

La fin est ce qui a coûté à cette nouvelle, au demeurant excellente, un statut potentiel de « Culte d’Apophis » : sans être ratée (et très dans l’esprit oriental qui plane sur cet univers, très Aliette de Bodard mais en bien moins prononcé), elle m’a un peu laissé sur ma faim, même si elle ne manque pas de logique.

Avis / analyse

Premier point remarquable, si Alastair Reynolds s’est fait connaître, dans ses romans les plus fameux, pour sa Hard SF très orthodoxe où la vitesse de la lumière est indépassable, il semble s’autoriser plus de choses dans ses nouvelles, et ici, notamment, des portails supraluminiques semblent routiniers (ce qui explique d’ailleurs que l’Humanité se soit aussi vite répandue sur autant de planètes, ou que Mercurio traverse soixante mille années-lumière en quelques jours). Le lecteur a d’ailleurs un beau moment de sense of wonder quand mine de rien, Reynolds glisse au détour d’une phrase que cet empire d’un milliard de mondes n’en fait qu’une puissance… mineure. On se demande quelle est l’étendue des superpuissances, en pareil cas !

En fait, ce texte ressemble, pour l’essentiel, à une réécriture de certains éléments du cycle de Fondation (l’Empire, la Terre perdue dans les limbes de l’Histoire) avec un protagoniste venant du cycle des Robots, mais avec tout l’arsenal de la SF du XXIe siècle en plus (rappelons que l’étendue et la variété technologique montrée dans la série télévisée Fondation est très différente de celle des romans)  : uplifts à la David Brin / Adrian Tchaikovsky, Posthumains radicaux, etc. Ce mélange, plus son ambiance vaguement asiatique, contribuent à lui donner une atmosphère très particulière et très plaisante (à mon goût du moins), fusion du meilleur du neuf et de l’ancien. Tout comme il est très plaisant de voir l’auteur faire sauter certaines de ses « inhibitions » et de donner dans la quincaillerie SF bling-bling, même s’il n’a jamais été avare en technologies avancées (le cycle des Inhibiteurs n’a peut-être pas d’Hyperpropulsion, mais a en revanche une nanotech de pointe et la propulsion Conjoiner, qui tire son énergie… du Big Bang !) ou en échelles spatio-temporelles grandioses (La Maison des soleils). En plus des inspirations flagrantes ou des convergences peut-être fortuites déjà citées, on notera un contexte, dans le lointain passé, du type de celui des romans du cycle The Expanse, avec une géopolitique du Système Solaire nettement clivée entre mondes intérieurs et extérieurs (satellites des géantes gazeuses et de glace). On remarquera enfin que Reynolds auto-recycle sa propre bibliographie, puisque un point important de Fury a un thème connexe avec une autre de ses nouvelles (récemment parue dans Bifrost), et n’est pas non plus tout à fait sans rapport avec une nouvelle de Iain M. Banks.

Même si la fin m’a un peu déçu (sans être ratée pour autant ; on peut même dire que d’un certain point de vue, on peut la considérer comme un des points d’intérêt de cette nouvelle), je ne saurais trop vous recommander, à mon tour, de lire ce texte : Reynolds faisant de l’Asimov du XXIe siècle, ça ne se refuse pas ! On espère aussi que Fury sera mis à la disposition du lectorat non-anglophone prochainement. On regrette, enfin, que l’auteur n’ait pas écrit un roman complet dans cet univers, tant il est assez grandiose, dans son genre, et plein de potentiel.

Niveau d’anglais : facile.

Probabilité de traduction : en cours de traduction (voir les commentaires).

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10 réflexions au sujet de « Fury – Alastair Reynolds »

  1. L’ensemble de ce recueil, qui est par ailleurs un Best-Of des nouvelles de Reynolds, est excellent. A noter qu’il est en cours de traduction par Pierre-Paul Durastanti et qu’il sera publié au second semestre chez Le Bélial’ (quasiment à l’identique, à quelques nouvelles près).

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  2. Merci d’avoir pris le temps! 49 années pour ma part et un amour inconditionnel pour la SF… / L’univers de cette nouvelle est vraiment fascinant mais la chute, quoique cohérente, laisse effectivement un peu dubitatif… / Merci pour toutes ces belles lectures!

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  3. Merci beaucoup d’avoir attiré mon attention sur cette nouvelle, que j’ai aimée, mais qui m’a surtout fait découvrir l’ensemble du recueil, que je trouve excellent ! Cela faisait longtemps que je n’avais lu de si bons textes. « Zima Blue » et le clin d’oeil a Bradbury, « The old man and the martian sea », « Troika » … Un ton beaucoup plus intime que dans les romans. Une très belle lecture, merci encore!

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  4. Si la fin n’est, en effet, pas très spectaculaire elle est néanmoins délicieusement cruelle. Du reste, cette nouvelle et toutes celles qui la précèdent sont excellentes, avec un gros faible pour Zéphyr (Weather en vo). En 2024 La maison des soleils avait été ma lecture de l’année, un an plus tard Alastair Reynolds est bien près de récidiver. J’attends avec impatience la parution de Diamond Dogs.

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    1. Ce serait bien que ce soit l’œuvre principale de Reynolds, à savoir le Cycle des Inhibiteurs, qui soit remise en avant, maintenant. Parce que là, on en arrive à une situation très paradoxale, où les pans les moins érudits du fandom connaissent plus Reynolds pour ses textes « secondaires » (même si pour La Maison des soleils, ça se discute) que pour ceux qui ont fait sa renommée. Tu me diras, aujourd’hui si l’écrasante majorité des gens connaissent G.R.R. Martin, peu savent qu’en réalité c’était avant tout un auteur de SF (respecté) qui a fait une incursion en Fantasy, incursion qui a ensuite éclipsé tout le reste. On pourrait d’ailleurs dire la même chose de Zelazny, dont les Princes d’Ambre ont complètement éclipsé la riche carrière en SF.

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  5. Oui, depuis plusieurs mois je rêve aussi d’une réédition du Cycle des Inhibiteurs par le Bélial’. Ce qui serait cohérent puisque cette maison d’édition met le paquet sur cet auteur et qu’elle privilégie le fond aux nouveautés.

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  6. Il faut croire qu’il suffisait de le demander. Dans la dernière page de l’UHL Cuirassé Le Bélial’ annonce la parution du premier tome du cycle des Inhibiteurs, L’espace de la révélation. Joie !

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